Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film franco-américain sorti le 23 octobre 2013
Réalisé par Luc Besson
Avec Robert de Niro, Michelle Pfeiffer, Tommy Lee Jones,…
Comédie, Action
Fred Blake alias Giovanni Manzoni, repenti de la mafia new-yorkaise sous protection du FBI, s’installe avec sa famille dans un petit village de Normandie. Malgré d’incontestables efforts d’intégration, les bonnes vieilles habitudes vont vite reprendre le dessus quand il s’agira de régler les petits soucis du quotidien…
Peu de cinéastes français ont plus déçu que Luc Besson. Autant le dire tout de suite, le célèbre réalisateur n’a jamais signé de grands films si l’on excepte Le Grand Bleu et Léon qui ont malgré tout leurs travers. Le bonhomme a toujours eu une certaine tendance à flirter avec les fautes de goût en empêchant ainsi ses longs métrages, parfois basés sur des sujets intéressants et audacieux, de dépasser le statut de « bons divertissements ». Certains ont même pris un sérieux coup de vieux à l’image de Subway ou du Cinquième Elément. Néanmoins, Luc Besson savait montrer pendant les années 1980-90 qu’il disposait d’aptitudes assez impressionnantes. Cela pouvait ne durer que l’espace d’une ou deux scènes, comme au cours de la formidable fusillade dans le restaurant au milieu d’un Nikita plombé par le jeu catastrophique de son actrice principale, mais cela suffisait pour rappeler que Besson n’était pas le premier tâcheron venu. Après avoir chipé le film sur Jeanne d’Arc sous le nez d’une Kathryn Bigelow qui en a depuis fait une relecture avec Zero Dark Thirty, le cinéaste, devenu « business man » parce qu’il se rêve comme le « Spielberg français » sans parvenir à comprendre ce qui fait la force de l’original américain, avait décidé qu’il arrêterait la réalisation.
Comme ses homologues Steven Soderbergh et Quentin Tarantino qui se complaisent dans cette rhétorique visant à créer un émoi chez leurs fans, Besson est un boulimique de cinéma incapable d’envisager sérieusement de ne jamais plus gouter aux joies de la caméra. Mal lui en a pris. On n’arrête plus Besson qui enchaine à l’heure actuelle les projets de plus en plus nazes : sa trilogie semi-animée laide et barbante Arthur et les Minimoys, son aberrant Angel-A ou encore son abominable Adèle Blanc-sec. Malgré le sursaut The Lady, biopic très sage qui donnait surtout à voir Michelle Yeoh et David Thewlis au sommet de leur forme, Luc Besson s’est enfermé dans des gouffres financiers ne rapportant jamais leurs mises. Mais le cinéaste peut se le permettre car il est, depuis une quinzaine d’années, à la tête de sa propre société de production, la désormais sinistre EuropaCorp. Se voyant toujours comme le digne héritier de Spielberg et de son studio DreamWorks, Besson utilise cette société pour produire des films dont les succès lui permettent par la suite de financer ses propres longs métrages.
En parallèle, EuropaCorp était supposé donner les moyens aux jeunes cinéastes français de réaliser ces films de genre que beaucoup de producteurs dans ce beau pays regardent avec un mépris insupportable. Une intention louable à la base qui n’a finalement donné que des longs métrages singeant les films d’action américains. Réalisés souvent en dépit du bon sens par des « yes-men » chargés d’illustrer le même scénario que leur tend un Luc Besson qui se contente de changer le décor et le nom des personnages, ces longs métrages, parmi lesquels on compte Taken 2, Banlieue 13, Le Transporteur 2 et 3, sont autant des insultes pour le cinéma américain, capable de bien plus que ça, que pour le cinéma français en soulignant son sérieux complexe d’infériorité et son incapacité à se remettre de la Nouvelle Vague pour retourner vers un cinéma populaire. Des films qui prennent les spectateurs pour des porte-monnaie débiles tout en flattant leurs bas instincts et leurs esprits communautaires. Malheureusement, ça marche. On pourrait dire que Spielberg n’est pas non plus un saint quand il se lance dans la production en n’ayant en tête aucune autre visée que financière, mais ce dernier n’a jamais envisager une seule seconde de mettre en scène un Transformers. L’ennui chez Luc Besson, c’est que ses productions purement mercantiles tendent dorénavant à se confondre avec ses propres réalisations.
On en vient alors à ce Malavita élaboré à la base pour inaugurer ses studios de cinéma hors de prix en Seine-St-Denis que personne ne semble vouloir. Et quelle meilleure première que d’y faire venir Robert De Niro ? Cela aurait pu se justifier s’il s’agissait du De Niro d’avant son bug de l’an 2000, lorsqu’il était capable de livrer des interprétations figurant parmi les plus mémorables de l’Histoire du cinéma dans des films qui ne l’étaient pas moins (Le Parrain 2, Taxi Driver, Voyage au bout de l’enfer, Mission, Les Affranchis, Casino ou encore Heat). Or le Robert De Niro qui vient tourner devant la caméra de Besson est celui qui s’est confondu dans quelques-uns des longs métrages les plus embarrassants de ces dix dernières années : Godsend - l’expérience interdite, Machete, Killer Elite, Stone et Killing Season. Michelle Pfeiffer, sublime actrice des années 1980-90, elle-aussi en pleine chute libre avec notamment le pitoyable Dark Shadows de Tim Burton, s’ajoute à la fête. Et afin de compléter le tableau, l’inénarrable Tommy Lee Jones vient nous resservir cette même gueule burinée de dépressif qu’il nous ressert un film sur deux depuis qu’il se sent obligé de cachetonner (sans heureusement se départir de son air bougon qui le rend au fond si attachant).
Magnifiquement mélancolique dans No Country For Old Men, transparent dans Men In Black 3, admirablement émouvant dans Lincoln, revoilà Jones en pilotage automatique. Bien sûr, on regrettera de voir un acteur aussi charismatique plongé dans un tel renoncement et une telle perte de croyance en son métier alors qu’il était brillant dans Traqué et L’Enfer du devoir de William Friedkin, le premier Men in Black, Le Fugitif, JFK et Tueurs Nés d’Oliver Stone ou encore Trois Enterrements qu’il avait réalisé. Mais on ne peut nier qu’il reste l’acteur le plus (involontairement) génial de Malavita tant ses expressions accablées et consternées, en plus de s’imposer comme les reflets de celles du spectateur, ne cherchent même pas à masquer son embarras et son ennui incommensurable lorsqu’il commence à réaliser qu’il est en train de tourner un film de Luc Besson dans un bled paumé en Normandie. Il est donc la seule bouffée rafraichissante et rassurante de cet ignoble long métrage. On passera rapidement sur l’inintérêt de l’intrigue de Malavita. Ce film met prêt de cent laborieuses minutes à amener une fusillade finale, unique argument du film, qui se révèle être une arnaque totale absolument indigne de la part de celui qui a su à une époque les trousser impeccablement dans Nikita, Léon et même, d’une manière plus mesurée, dans Le Cinquième Elément.
Malavita pourrait s’apparenter à une suite officieuse des Affranchis faite sous l’angle de la gaudriole et des clins d’œil pas très finauds. Le sommet de l’horreur est atteint lors d’une séquence brisant le quatrième mur de la plus dramatique des manières : Giovanni Manzoni assiste à une projection du chef d’œuvre de Martin Scorsese (qui officie d’ailleurs au poste de producteur exécutif). Le Robert De Niro de Machete regardant sa propre image « immortelle ». Si Luc Besson n’ose pas le contre-champ montrant l’écran de cinéma qui aurait achevé de rendre complètement sacrilège cette séquence absolument gratuite, cette dernière dégage quelque chose de sinistre, de tragi-comique, de cynique, d’extrêmement gênant voire d’obscène en voyant un acteur sur le déclin se regarder lui-même lorsqu’il était à son apogée. Mais outre l’indigence de l’histoire, la mollesse de la réalisation, les coups de coude si honteusement faciles envers l’inconscient collectif cinématographique et le jeu des acteurs peu investis, à l’exception de Robert De Niro qui s’amuse pour une fois comme un petit fou de manière visible, c’est surtout ce qu’il y a de sous-jacent qui dérange.
Malavita est un film de frustré. Le film d’un Français qui déteste la France et qui regrette de ne pas être Américain. Par conséquent, Besson le fait payer à son pays d’origine en lui balançant son amertume à la figure tout en se mettant du même coup dans la poche les spectateurs américains suffisamment beaufs pour s’esclaffer devant ce ramassis de clichés : les Français sont racistes, ont un accent pourri (mais sont tous bilingues pour ne pas que les sous-titres fatiguent les pauvres yeux du public étasunien), sont prétentieux, méprisants, ringards, mangent du camembert avec du pinard, se baladent en tracteur, sont béatement émerveillés par le coca et McDo,… Pas un seul personnage français ne vient sauver son pays, ni même complexifier le tableau. Aucun d’entre eux n’aura un geste bienveillant et ils agissent tous contre la famille américaine : le prêtre rejette la mère pécheresse malgré son serment, le jeune prof de math dont s’amourache la fille la jette lâchement, tous les lycéens normands sont des délinquants en puissance,… Il y a aussi deux poids, deux mesures : quand les jeunes français veulent violer la fille de De Niro, c’est parce que ce sont des pervers poussés par leurs montées d’hormones ; quand un gangster s’apprête à faire de même à l’encontre de Michelle Pfeiffer, c’est pour respecter un ancestral code mafieux. C’est tout de suite plus « classe ».
Au final, Malavita s’apparente à une grosse mais bien puérile colère de la part d’un cinéaste qui considère que, s’il est sans cesse rejeté depuis près de vingt ans, c’est parce que la France n’aime pas ceux qui ont du succès et qu’elle est très méfiante envers la nouveauté. Ce n’est pas forcément faux, mais Besson oublie juste qu’il n’est pas non plus déchargé de toute responsabilité dans sa chute artistique, et potentiellement financière quand on voit que ses grands projets peinent beaucoup à se rentabiliser. Le réalisateur cherche à niveler vers le bas afin de tenter de s’attirer de grosses sommes d’argent, ne cache même plus qu’il se recycle, n’a plus d’ambition, filme platement,… Si les critiques français n’ont jamais été tendres avec le cinéma populaire, cela ne fait pas de Luc Besson un martyr. Il aurait pu l’être s’il avait été un grand réalisateur. Or, Besson ne l’a jamais été. Au mieux s’était-il montré assez prometteur à une époque, mais cela fait longtemps que son talent pour copier honorablement les cinéastes hollywoodien s’est effacé. Les films intéressent à présent moins Besson que la perspective d’ouvrir le premier multiplexe en France à servir des pop-corn saveur truffe tout en continuant à jouer sur les divisions sociales au sein du public (opposer les riches-pauvres, les « cités » avec les parisiens pédants,… ça fait partie du plan marketing élaboré par Besson pour ses productions récentes). Autant dire que Morgan Freeman et Scarlett Johansson, dont les carrières respectives sont faites de hauts et de bas, risquent de prendre cher pour le prochain méfait de Besson, Lucy. Et le plus accablant, c’est qu’il aura fallu attendre ce dernier pour que le génial acteur sud-coréen Choi Min-sik fasse ses premiers pas dans une production internationale.
NOTE : 1.5 / 10