Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Titre original : Akmareul boatda
- Film sud-coréen sorti le 06 juillet 2011
- Réalisé par Kim Jee-woon
- Avec Lee Byung-Hun, Choi Min-sik, Gook-hwan Jeon,
- Thriller, Horreur, Drame
Un agent secret recherche le serial killer qui a tué sa fiancée
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Si Bong Joon-ho et Park Chan-wook ont reçu plus vite les éloges de la presse et des cinéphiles occidentaux, au point d'être érigés comme les deux principaux piliers du cinéma sud-coréens, un troisième cinéaste s'est très rapidement imposé à leurs côtés : Kim Jee-woon. En effet, si les deux premiers ont éclaté au grand jour avec des oeuvres définitives et novatrices comme Memories of Murder, The Host ou Old Boy, Kim Jee-woon a su jongler avec différents genres au point d'avoir réussi à réaliser l'une des plus grosses baffes de la décennie précédente avec A Bittersweet Life (Deux Soeurs et Le Bon, la Brute et le Cinglé étant un cran bien en dessous malgré tout).
Son sixième film débarque enfin en France, sur un parc de salles scandaleusement réduit (11 dans tout l'hexagone), et l'instaure définitivement comme un très grand metteur en scène. Un film coup de poing dont on ne peut sortir complètement indemne. Car si les films de genre sud-coréens sont réputés pour être très crus, violents et sombres, J'ai rencontré le diable se hisse dans une toute autre catégorie au point d'avoir carrément eu affaire à la censure locale considérant la violence du long-métrage comme « dégradante pour la dignité humaine ». Malaise donc avant même d'entrer dans la salle quand on se remémore certaines séquences déjà bien trashs de quelques-unes de leurs « grosses » productions. Et autant le dire tout de suite, bien que l'on ait droit à une version « censurée », celle-ci est déjà extrêmement traumatisante. On a le droit à tout : démembrements, viols, tortures, cannibalisme, coups de couteaux, de tournevis, de batte ou d'extincteur, castrations sauvages... Le film est d'une violence absolument abjecte, parfois à deux doigts de la complaisance la plus embarrassante.
Le dernier film de Jee-woon est en fait un mélange entre le « revenge-movie » et le film d'horreur. Dans le premier cas, il en est carrément l'aboutissement suprême. Car il part du principe le plus extrême : un crime absolument odieux d'abord, puisqu'il montre une jeune femme enceinte massacrée à coups de marteau, peut-être violée, et découpée en morceaux avec un hachoir avant que son foetus ne soit mis à la poubelle. Un crime si atroce et inhumain que l'on souhaite au départ une punition encore plus inhumaine pour le criminel. Et le héros, Soo-hyun, va apparemment la trouver : attraper le responsable, le torturer, le relâcher, puis le retrouver afin de le torturer de façon encore plus cruelle, etc... De préférence lorsqu'il recommence tout juste à prendre de nouveau du plaisir. Le « héros » apparait donc à chaque fois que le serial-killer cédera encore une fois à ses pulsions sexuelles morbides ; ce dernier étant incarné par Choi Min-sik, l'acteur jouant le héros-dingue d'Old Boy et qui livre ici une prestation encore plus démentielle. Là où le film est bien plus dérangeant, c'est que cette vengeance se fait au détriment des nouvelles victimes puisque le héros n'arrive jamais à temps pour les sauver (alors qu'il le pourrait). L'idée est ainsi de couper brutalement sa jouissance afin qu'il soit perpétuellement frustré.
La longueur étonnante du film (deux heures vingt quand même) renforce l'étirement insupportable de cette vengeance. On assiste à une sorte de calvaire interminable qui aboutira à une sorte de démence effarante. Arrivé à la moitié du long-métrage, déjà insupportablement violente et glauque, le héros révèle au tueur que « ce n'est que le début, que tout ira de pire en pire jusqu'à atteindre un vrai sommet de douleur ». De nouveau, gros malaise pour le spectateur. Et en effet, la seconde moitié tient plutôt bien sa promesse. Néanmoins, J'ai rencontré le diable arrive quand même à justifier cette violence explicite si caractéristique des films coréens (bien que poussée ici à une forme d'apothéose insoutenable) en montrant l'aliénation du héros et les victimes collatérales d'une telle démarche, notamment par le biais d'un évènement très morbide qui arrive à la dernière demi-heure du long-métrage. Car J'ai rencontré le diable, sans y paraitre immédiatement, dispose de nombreux points communs avec un film espagnol sorti très récemment : Balada Triste d'Alex de la Iglesia.
Dans les deux cas il s'agit littéralement de « films de monstres ». D'abord un duel entre deux « monstres » du cinéma sud-coréen ; Choi Min-sik et Lee Byung-Hun étant respectivement les Robert de Niro et Al Pacino locaux. Des monstres à l'apparence humaine certes, mais qui sont plus féroces et sauvages que n'importe quels prédateurs ou créatures de notre imaginaire. Si la transformation ne se fait pas de façon littérale, à la différence donc du long-métrage de la Iglesia, elle se fait dans J'ai rencontré le diable en annihilant toute forme d'émotion et de pitié de la part des deux protagonistes. Il faut noter que le titre lui-même fait référence à l'imaginaire maléfique en assimilant l'un des protagonistes (lequel en fin de compte ?) comme étant l'incarnation du Mal. Ce n'est pas au final tant à un combat hystérique auquel on assiste mais à une partie de chasse infernale (la comparaison est même faite de façon littérale dans le film). Le héros a, pendant les trois quarts du long-métrage, un avantage constant qui ne le met quasiment jamais en danger et ne lui fait donc pas perdre ce statut de chasseur.
Néanmoins, un renversement va finir par s'opérer afin d'équilibrer de façon très cruelle les deux partis et d'instaurer une forme de morale visant à punir celui qui a voulu faire justice lui-même. Car la démarche du héros, si elle démarre d'un sentiment compréhensible face à la monstruosité du crime, la douleur insupportable et l'incompétence de la police, va très vite déraper aux yeux des spectateurs. Alors qu'il est encore à la recherche de la « bête » qui a brisé sa vie, il part à la rencontre des potentiels suspects. Il torturera l'un d'eux pour savoir s'il est le coupable puis, voyant qu'il a fait choux blanc, décide de repartir. Mais juste après avoir violemment exprimé sa frustration et sa colère en lui démolissant les parties génitales à coup d'outils de bricolage. Le jeu volontairement fermé de Lee Byung-Hun, acteur fétiche de Kim Jee-woon et notamment héros de A Bittersweet Life, rend l'empathie difficile envers son personnage, au point que l'on en vient à plaindre à certains moments le martyr du tueur pourtant bien gratiné.
Néanmoins, et de façon assez surprenante, l'humour n'est pas totalement absent du long-métrage. Est-ce un moyen pour protéger le spectateur de ce trop-plein de violence ? Peut-être. Cependant, elle amène d'autres dimensions à cette histoire. A certains moments, tout comme Balada Triste, J'ai rencontré le diable finit par ressembler à une version adulte et perverse de « Tex Avery ». Une sorte de massacre volontairement outrancier et de mauvais gout (la blague sur le manche d'un tournevis est excellente). Cela donne lieu aux deux meilleures séquences du film, qui figure aussi parmi les plus abouties qu'ait jamais filmé Jee-woon. La première se déroule dans un taxi dans lequel a été recueilli le tueur. La particularité de cette scène apparemment anodine est que le conducteur et le passager déjà présent vont révéler une nature tout aussi bestiale que celle du tueur. Ce dernier rencontre donc dans un espace très clôt ses propres congénères. Ce qui permet un effet de miroir plutôt ironique avant que la conversation ne dégénère dans une lutte aux couteaux à l'intérieur du véhicule. Combat inattendu, soudain, d'une violence impressionnante filmé en un plan séquence circulaire dont l'audace et la réussite technique rappelle la caméra virtuose d'Alfonso Cuaron lors d'une scène des Fils de l'homme.
La seconde séquence est plus longue et se déroule à l'inverse dans un espace assez vaste : une immense maison de campagne. Là encore, le tueur en série va tomber sur un autre de ses semblables, une vieille connaissance à lui qui a succombé aux joies du cannibalisme. Le parallèle est encore une fois assez amusant puisque le tueur en série perçoit cette pratique alimentaire comme étant tordue et il lui est donc inconcevable que quelqu'un éprouve du plaisir à manger son prochain. Pourtant ses propres pratiques ne sont pas plus sensées et il nous parait tout aussi incongru de jouir de la souffrance de l'autre en pratiquant le viol. Kim Jee-woon ne souhaite cependant pas dresser un portrait réaliste de la Corée du Sud (qui n'est évidemment pas habitée que par des psychopathes en puissance) mais plutôt en donner une vision pessimiste, presque surréaliste voire fantasmagorique. Une version terrestre de l'Enfer où le rapport bien et mal n'existe pas car seul ce dernier subsiste. Dans le genre « peinture allégorique d'un monde déliquescent » on n'avait pas fait plus « jusqu'au-boutiste » depuis le Se7en de David Fincher (auquel une référence est faite directement lorsque le tueur révèle au vengeur un petit détail qu'il ignorait sur sa femme décédée).
J'ai rencontré le diable est ainsi un véritable choc cinématographique qui nous vient, une fois n'est pas coutume, de la Corée du Sud. Tout comme Impitoyable enterra pendant un temps le western, le nouveau film de Kim Jee-woon risque bien de rendre caduque toute tentative de faire un nouveau « revenge-movie ». Difficile de passer après une oeuvre aussi volontairement extrême et qui constitue en fin de compte le film-somme du genre. Le cinéma sud-coréen va donc devoir se remettre en question, s'il veut survivre, en tentant d'aborder d'autres domaines ou approches esthétiques et narratives s'il ne souhaite pas tourner en rond en essayant vainement de dépasser ce qui est devenu le modèle quasiment indépassable. Ce long-métrage définitif apparait aussi comme un tournant pour Jee-woon, bien qu'il n'arrive pas à atteindre le niveau de son chef d'oeuvre, A Bittersweet Life. Un film d'une noirceur absolue, dont la fin (et la dernière image) fait écho à celle de Balada Triste. Un monumental exutoire pour le réalisateur avant de tenter sa première expérience hollywoodienne avec The Last Stand. Expérience qui ne devrait pas lui permettre autant de liberté, de folie et de fureur barbare.
NOTE à 8,5 / 10
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