Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Mientras Duermes
Film espagnol sorti le 28 décembre 2011
Réalisé par Jaume Balaguero
Avec Luis Tomar, Marta Etura, Alberto San Juan,…
Thriller
César est un gardien d’immeuble toujours disponible, efficace et discret. Disponible pour s’immiscer dans la vie des habitants jusqu’à les connaître par cœur ; discret quand il emploie ses nuits à détruire leur bonheur ; efficace quand il s’acharne jusqu’à l’obsession sur Clara, une jeune femme insouciante et heureuse…
Jaume Balaguero fait parti de cette nouvelle génération de cinéastes hispanophones bougrement talentueux. Il avait apporté sa propre pierre, assez conséquente par ailleurs, à la vague "fantastique" qui avait commencé à toucher l'Espagne il y a quelques années. Entre Alejandro Amenabar livrant outre-Atlantique son impressionnant Les Autres, le mexicain Guillermo Del Toro réalisant le magnifique Labyrinthe de Pan et le réalisateur hispanique Juan Antonio Bayona avec cette petite pépite qu'était L'Orphelinat (sans compter quelques autres oeuvres marquantes comme Les Yeux de Julia), Balaguero avait réussi à livrer avec le furieusement efficace [Rec] rien de moins que l'unique "faux documentaire" plausible au milieu des bancals Cloverfield, Projet Blair Witch et Paranormal Activity (pour ne citer que les plus connus).
Après avoir réalisé une suite, Balaguero revient cette fois avec un projet original et de forme plus classique. Enfin libéré de la contrainte du cinéma « pris sur le vif » qui impliquait de longs plans séquence et un montage refusant le plus possible l’ellipse tout en interdisant le changement de point de vue, Balaguero peut nettement diversifier sa mise en scène. Autant dire qu’en l’état le spectacle est déjà assez réjouissant tant le metteur en scène confirme les espoirs qu’on avait placé en lui. Il livre avec Malveillance (traduction trop orientée du titre plus mystérieux Mientras Duermes qui signifiait « Pendant que vous dormez ») un pur exercice hitchcockien pervers et maitrisé. Un croisement terriblement efficace et angoissant entre Fenêtre sur Cour et Psychose. Un film où le photographe voyeur Jeff Jeffries se serait transformé en gardien d’immeuble effacé, inquiétant et mystérieux (à la Norman Bates) qui aurait soudainement pris en grippe tous ses exubérants voisins.
Néanmoins cet exercice de style n’est pas radicalement différent de son [REC]. D’abord ce sont tous les deux des huis clos se déroulant en grande partie dans un hall d’immeuble. Un décor idéal pour Balaguero qui décrit de nouveau une communauté pleine de fortes têtes et de personnalités antagonistes. Et comme [REC], Malveillance décrit la déliquescence de cette communauté par un mal intérieur. Un mal tapit dans les fondements mêmes du bâtiment. Mais là où [REC] feignait de prendre un point de vue (la journaliste) afin de mieux adopter celui du groupe (les habitants de l’immeuble), Malveillance ne cesse jamais de suivre le concierge. Là où Balaguero montrait dans [REC] l’expansion du mal du point de vue des victimes, il le montre du point de vue du mal même dans Malveillance.
Il y a donc clairement un personnage principal qui est incarné par un Luis Tomar inquiétant à souhait. Homme de l’ombre, apparemment timide et effacée, il fait preuve d’une terrifiante « inexpressivité ». Dénué de toute compassion ou de pitié, il arpente l’immeuble, les sous-sols et les appartements tel un prédateur uniquement animé par un instinct mystérieux. Pendant un certain temps, ses motivations à faire le mal nous sont inconnues. D’ailleurs, une fois le mystère levé, celles-ci se révèlent des plus simples : le concierge César n’arrive pas à être heureux sauf lorsque ceux qui se trouvent autour de lui sont malheureux. Une adaptation littérale en quelques sortes du fameux précepte « le bonheur des uns fait le malheur des autres ».
César est l’incarnation même du Mal qui est inapte au bien et surtout qui diffuse lui-même le malheur autour de lui. César est un peu similaire à cette invasion de cafards qu’il crée lui-même dans l’appartement de la charmante Clara. Un mal interne qui se diffuse dans cet immeuble mais qui n’est pleinement visible, perceptible qu’à son éclosion. Balaguero n’enlève pas tout humour dans son récit très sombre (notamment un final d’une noirceur tétanisante). Un humour sadique et parfois décalé qui en dit long sur ce personnage marginal qui raconte par exemple l’évolution de sa « relation » avec la jeune Clara à sa mère malade comme s’il s’agissait d’une relation amoureuse. Ce n’est qu’à la fin de son récit que le spectateur apprend que la véritable ambition de César, qui doit faire face à des obstacles que l’on croit au départ ceux, classiques, d’une vie de couple, est tout simplement de lui « faire perdre le sourire ».
Cette relation ambigüe est le fil du récit. Malveillance prend le contrepied d’un film romantique. Ce dernier suivrait en temps normal les interactions entre deux personnages avant de s’achever sur leur « réunion » (mariage joyeux, etc…). Malveillance est une histoire d’amour perverse visant à lier deux êtres dans le malheur le plus total. Néanmoins cette visée n’apparait vraiment que dans le dernier tiers du film. Pendant plus d’une heure, César est plus proche du « monstre » dans ce qu’il a de plus symbolique et terrifiant : s’immisçant dans notre intimité, se cachant sous nos lit et jubilant à nous faire peur et à nous pourrir la vie. Il y a donc quelque chose de viscéralement terrifiant de voir cet homme parcourir aussi aisément un appartement qui n’est pas le sien, de découvrir les moindres secret de son habitant et de pouvoir disposer comme bon lui semble de ce dernier.
Balaguero use d’une mise en scène judicieuse, bien que pas forcément novatrice car souvent déjà éprouvée par quelques maîtres du genre comme Hitchcock. Mais il parvient à accomplir un beau tour de force en parvenant pourtant à rendre pathétique son personnage, au point qu’on finit par éprouver pour lui une certaine compassion (certaines de ses victimes n’étant pas non plus blanches comme neige). Il parvient même occasionnellement à mettre le spectateur du côté de César, notamment lors de la scène phare du film où ce dernier se retrouve pris au piègé dans l’appartement de la jeune femme qui a ramené à l’improviste son compagnon. Une scène qui n’est pas sans rappeler une séquence voyeuriste similaire dans l'excellent film de Bong Joon-ho, Mother.
Malveillance est presque un thriller à l’ancienne. L’un des meilleurs films à suspense de cette année avec Insidious de James Wan. Et ces deux films ont d’ailleurs un point commun : ils refusent de céder aux modes récentes (faux documentaire, torture porn) pour privilégier des méthodes « old school » afin d’effrayer l’audience. Si le film de Wan piochait particulièrement dans les films Amblin des années 80 (Spielberg/Dante/Hooper), Malveillance tend plutôt à se rapprocher du thriller voyeuriste à la Hitchcock des années 50 et 60. Dans les deux cas, ces hommages, sans atteindre le niveau de leurs modèles, se révèlent d’une belle efficacité.
NOTE : 6,5 / 10