Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Titre original : Melancholia
- Film danois sorti le 10 août 2011
- Réalisé par Lars Von Trier
- Avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland,
- Science-fiction, Drame
A l'occasion de leur mariage, Justine et Michael donnent une somptueuse réception dans la maison de la soeur de Justine et de son beau-frère. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre...
/http%3A%2F%2Fa69.g.akamai.net%2Fn%2F69%2F10688%2Fv1%2Fimg5.allocine.fr%2Facmedia%2Fmedias%2Fnmedia%2F18%2F82%2F68%2F39%2F19749139.jpg)
Après le film d’horreur avec son terrifiant Antichrist, Lars Von Trier s’empare d’un nouveau genre cinématographique pour trouver une nouvel façon d’exprimer visuellement ses peurs et sa mélancolie. Et ça tombe bien puisque le titre de son nouveau long-métrage fait directement référence à cette humeur noire dans laquelle le cinéaste danois semble plongé depuis quelques temps. Et quoi de mieux pour la représenter que le film catastrophe, pourtant genre de prédilection d’Hollywood car permettant de créer des spectacles démesurés ?
Néanmoins nul budget délirant dans le cas de Melancholia. D’ailleurs le but de Von Trier n’était pas de livrer un long-métrage choral. Réduisant au maximum le nombre de personnages, la seconde moitié du film n’en comptant que quatre, Von Trier cherche à s’attarder sur un point de vue spécifique. Cependant ce point de vue, à la différence de la démarche d’un Spielberg, est loin d’être celui d’un « monsieur tout le monde ». Ici, le spectateur suit Justine (Kirsten Dunst qui a bien mérité son prix d'interprétation), une jeune mariée venant d’une famille apparemment (très) aisée qui est victime d’une violente dépression. Un double féminin du cinéaste en quelques sortes, qui porte sur le monde un regard désabusé, dépressif. Pour elle, toute chose est futile et le monde est voué à disparaitre. Nous ne sommes rien au sein de cet univers et nous sommes complètement seuls. Aucun espoir de vie extraterrestre qui échapperait à une quelconque catastrophe de grande ampleur. Une fois la Terre rayée de la carte, le spectacle sera terminé. Rideau. C’est ce qu’entend nous prouver Von Trier au détour d’une séquence furieusement maladroite où Justine essaye de démontrer à sa sœur que la vie n’existe que sur notre bonne planète par le biais d’un don de spiritisme bien saugrenu (et déplacé voire extrêmement facile et roublard).
De même, Von Trier ne peut s’empêcher d’en faire des caisses afin de montrer à quel point le monde et l’humanité sont moches, au point de gâcher son long-métrage qui peut vite ressembler au discours d’un vieux gothique atteint de dépression chronique (ce qui est en soi très agaçant). Pas avare en provocations de temps à autres gratuites, bien que moins choquantes que dans son précédent film, Lars Von Trier rajoute des sous-intrigues inutiles qui alourdissent son récit. C’est particulièrement éloquent avec cette histoire nébuleuse de slogan publicitaire qui amène l’héroïne à déclarer que « la publicité c’est de la merde ! » (ce qui n’empêche pas Von Trier d’esthétiser jusqu’à l’écœurement les premières minutes de Melancholia) et à coucher avec un autre homme plutôt qu’avec son propre mari la nuit même de son mariage (il y avait sûrement bien d’autres moyens plus subtils de symboliser le mal être dû à l’approche de cette planète). La plupart des défauts de Melancholia viennent d’ailleurs de cette première partie, trop longue, où Von Trier essaye de refaire l’insupportable Festen.
Néanmoins Melancholia s’impose comme une œuvre marquante pour de nombreuses raisons. Son film catastrophe est même supérieur à Antichrist, bien qu’il se rattrape particulièrement grâce à sa seconde partie. Elle est plus intimiste et surtout plus centrée sur le sujet même, le film étant bien plus intéressant lorsqu’il ne se limite pas au discours qui veut que la planète Melancholia soit une métaphore du désespoir de Justine. Von Trier a indéniablement un grand talent lorsqu’il s’agit de réaliser des séquences visuellement marquantes. Le meilleur exemple est cette scène, sidérante de beauté, où l’on assiste en pleine nuit au « lever de Melancholia ». Images absolument étonnantes, impressionnantes et poétiques où la planète Melancholia est alors au plus près de la Terre et lui tourne autour. Cette planète bleue, qui n’a pas l’air agressive, est-elle vraiment celle qui va nous détruire ? Pas de mystère puisque Von Trier donne la réponse lors de ces cinq premières minutes aux ralentis aussi beaux, lourds symboliquement, agaçantes et emphatiques que l’introduction d’Antichrist. Le film est une tragédie annoncée et la première partie acquiert une certaine forme d’ironie lorsque l’on voit tous ces invités qui suivent scrupuleusement les règles et les traditions lors d’une cérémonie de mariage, sans savoir ce qui se joue vraiment autour d’eux.
Avoir quelque chose à se raccrocher pour tenir. C’est le cas de la sœur de Justine (formidable Charlotte Gainsbourg) qui organise le mariage comme si le couple allait avoir le temps de vivre leur relation en moins d’une nuit (ce qu’ils vont faire d’une certaine façon). C’est aussi le cas du mari de cette dernière, John, interprété brillamment par Kiefer Sutherland. Ce dernier est un astronaute visiblement réputé qui se raccroche à ses données et à la raison. Mais il ne résistera pas au choc psychologique lorsqu’il verra ses certitudes réduites à néant par l’impensable. Même Justine se rattache à quelque chose en ce persuadant que tout finira bientôt. Peut-être même prend-elle du plaisir à voir le monde se détruire. C’est elle qui va finir par s’occuper de sa sœur, désespérée par l’imminence de l’Apocalypse, alors que Justine, rongée par la dépression, n’arrivait même plus à bouger au début de la deuxième partie intitulée « Claire ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que le sujet même de chacune des deux parties subit une évolution similaire (leur état se dégrade). Ces deux sœurs sont deux parfaites antagonistes. Psychologiquement donc (Justine ne respecte plus les règles, ne se fait pas d’illusion, s’abandonne littéralement à Melancholia tandis que Claire essaye de maintenir les traditions, garde espoir tout en craignant cette planète géante) mais aussi physiquement puisque l’une est blonde et l’autre brune. Outre cette éternelle opposition, l’une des plus importantes rivalités du cinéma, il est aussi intéressant de noter l’inversion que Trier a fait en faisant de l’optimiste celle qui a les cheveux sombres.
Melancholia a surtout cette particularité d’être l’un des rares films de « fin du monde » à ne pas reculer face à l’ultime obstacle. Les Américains qui ont l’apanage du genre grâce à leurs gros budgets, refusent continuellement d’abandonner le happy end. Dans le pire des cas, la fin est évitée de justesse (Armageddon de Michael Bay) ; dans le meilleur des cas, les producteurs acceptent de faire périr une bonne partie de l’humanité (souvent en hors champs) à condition de laisser suffisamment de survivants pour permettre aux spectateurs de garder l’espoir d’un renouveau (2012 ou Le Jour d’après de Roland Emmerich, le sympathique Deep Impact et même le très sombre La Route de John Hillcoat). Dans son dernier film, Lars Von Trier nous resserre la fin du monde deux fois : d’abord dans l’introduction, puis, et surtout, à la toute fin du long-métrage. Un dernier plan absolument tétanisant et effrayant dans ce qu’il montre (la planète avançant toujours plus immense et menaçante au point de faire disparaitre toute trace du ciel) et surtout dans ce qu’il implique (la fin pure et simple de toute l’humanité et la réduction à néant de tout ce qui s’est déroulé sur Terre). Le silence, après le fracas épouvantable de la collision, qui clôt le film n’en est que plus percutant. A coup sûr, Melancholia est le « feel-bad-movie » de l’année et l’une des œuvres les plus dépressives de ces dernières années.
NOTE à 7,5 / 10
