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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Tony Scott (1944 - 2012)

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On a appris hier la mort du réalisateur Tony Scott, qui s’est suicidé en se jetant du pont de Vincent Thomas à Los Angeles. Une triste fin brutale pour un metteur en scène qui n’a jamais connu de son vivant la reconnaissance qu’il méritait. C’est le symbole de toute une époque et de toute une esthétique parfois outrancière qui disparait tragiquement avec lui. Revenons un peu sur son parcours afin de rappeler ce que Tony Scott a apporté au cinéma pendant ces trente années de carrière fructueuse.

Anthony David Scott est né le 21 juillet 1944 au Royaume-Unis. Il est d’abord connu comme étant le frère cadet d’un autre réalisateur anglais très célèbre : Ridley Scott (Alien, Blade Runner, Gladiator). Un personnage qui lui fit d’autant plus d’ombre que les deux frangins ont connu un parcours bien opposé. Là où Ridley Scott démarra sa carrière de façon extrêmement tonitruante, Tony Scott fut régulièrement méprisé par la critique qui ne voyait en lui qu’un « yes-man » vulgaire avant qu’il ne puisse connaitre une légère reconnaissance critique tardive. Il put néanmoins bénéficier d’un fort soutien public assez régulier. Avec le recul, il est pourtant évident que Tony Scott est à proprement parler un « auteur ». Même ses films de commandes ne ressemblent à aucun autre, au point qu’il inventa une esthétique que reprendront un paquet de metteurs en scènes pendant les années 90 et 2000.

 

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/36/23/02/18956969.jpgAu début de sa carrière, Tony Scott pouvait être perçu comme un Michael Bay avant l’heure tant la presse spécialisée vomissait ses films à gros budgets privilégiant la technologie et la pyrotechnie plutôt que l’humain (ce qui s’est, sur le long terme, révélé assez faux). Tony Scott suivit son frère dans sa passion pour le cinéma en jouant à l’âge de 16 ans dans Boy and Bicycle, court métrage de ce dernier. Tony Scott intégra ensuite la Sunderland Art School, le Royal College of Art de Londres ainsi que le Leeds College of Arts. Ridley et Tony Scott fondèrent ensuite la RSA en 1973, une compagnie publicitaire avec laquelle ils tourneront chacun plusieurs centaines de publicité pendant près d’une décennie.

Ce fut une bonne école pour Tony Scott, bien que cette décennie lui vaudra de ses plus fervents opposants le sobriquet de « clippeur ». Son premier long métrage, il le réalise en 1983. Les Prédateurs (The Hunger) est un film de vampire lesbien dans lequel se faisaient face-à-face Susan Sarandon et Catherine Deneuve, alors aux sommets de leurs beautés (il faut aussi y ajouter David Bowie). Un film dont l’esthétique était fortement marquée par les « eighties » et qui fut par conséquent laminé par la critique internationale tout en ne remportant pas un grand succès public. Néanmoins, cet OFNI qui lui a valu son unique passage à Cannes a une certaine tendance à être revalorisé depuis quelques années.

 

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/36/26/94/18467245.jpgLa véritable consécration vint avec son second long métrage : le célébrissime Top Gun. Film d’action retraçant le parcours de quelques têtes brulées cherchant à devenir les plus brillants pilotes de l’air de l’armée américaine, le long métrage rencontra un succès international effarant au point d’engendrer une vague de vocations qui entraina une hausse des inscriptions dans les écoles de pilotages. Le film révéla Tom Cruise et le transforma en superstar (Cruise doit à Tony Scott toute sa future carrière). Si on ne peut nier qu’il s’agit d’un film de propagande pour la grandeur de l’armée américaine, soutien de l’US Air Force oblige, Top Gun est aussi un gros morceau d’action devenu culte. Certaines séquences iconiques sont restées gravées dans l’inconscient collectif, la BO est toujours aussi géante (pour peu qu’on soit sensible au disco kitsch) et les scènes de voltige demeurent encore indépassées. Petite touche finale : un excellent casting (Val Kilmer, Tom Skerritt, Michael Ironside, Tim Robbins ou encore Kelly McGillis) enrobe ce blockbuster de haut standing.

Tony Scott enchaina avec Le Flic de Beverly Hills 2 (Beverly Hills Cop II) avec Eddy Murphy, suite du film de Martin Brest avant un troisième épisode mis en scène par John Landis. Nouveau beau succès pour cette comédie policière qui ne reste cependant pas l’œuvre la plus marquante de son metteur en scène. Sorti en 1990, son quatrième long métrage Vengeance (Revenge), avec Kevin Costner dans le rôle-titre, ne remporta pas un succès similaire. Tony Scott avait ainsi pris la tête d’un projet qui avait vu passer des pointures comme Walter Hill, Sydney Pollack, John Huston ou encore Jonathan Demme.

 

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/66/59/94/18944266.jpgLa même année sortit Jours de Tonnerre (Days of Thunder), simili remake de Top Gun transposé dans le milieu automobile. On retrouve Tom Cruise dans le rôle-titre de ce film à sa gloire qu’il co-écrit avec Robert Towne (scénariste de Bonnie et Clyde). Cruise incarne une nouvelle tête brulée qui va parvenir à remporter le tournoi « Nascar » et à s’imposer comme un conducteur de légende. Le scénario est archi-classique et le film est l’un des moins aimés par les cinéphiles. Il s’agit pourtant d’un film d’action malgré tout très jubilatoire, doté d’une réalisation efficace et d’une bande-son d’Hans Zimmer absolument magistrale. Le film fut à son tour un immense succès populaire. Un de mes petits préférés, personnellement (et oui, j’assume).

Le long métrage suivant est par contre l’un de ses plus appréciés et aboutis. Il s’agit du Dernier Samaritain (The Last Boy-scout) sorti en 1991 et avec Bruce Willis dans le rôle principal. Scénarisé par le très talentueux Shane Black (à qui l’on doit Kiss Kiss Bang Bang et le futur Iron-man 3), le film suit un ancien agent-secret devenu détective privé qui se retrouve chargé de protéger une jeune strip-teaseuse nommée Cory (interprétée par Halle Berry). C’est l’occasion pour Tony Scott de travailler sous la houlette du producteur Joel Silver, alors tout puissant au début des années 90.

 

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/35/56/54/18407061.jpgLe film d’après ne rencontra pas sur le moment un succès populaire important. Adapté d’un scénario de Quentin Tarantino alors que ce dernier s’attelait à sa première réalisation, Reservoir Dogs, True Romance sortit en salles en 1993. Une relecture moderne de « Bonnie et Clyde », une romance criminelle à petit budget qui, par la qualité de son script et le nom de son réalisateur qui avait eu un vrai coup de foudre pour ce dernier, réunit un casting de premier choix venu parfois pour des rôles très secondaires. On retrouve autour de Christian Slater et de Patricia Arquette quelques pointures comme Gary Oldman, Val Kilmer, Tom Sizemore, Brad Pitt, Samuel L. Jackson ainsi que Dennis Hooper et Christopher Walken pour une séquence considérée comme l’une des meilleures des années 90. Là encore, c’est un combo gagnant entre un scénario aux répliques percutantes, des  interprétations inspirées, une mise en scène impressionnante et une bande son mythique. Petit succès en salle, True Romance est considéré aujourd’hui comme l’une des deux-trois œuvres les plus marquantes et abouties de Tony Scott.

Le réalisateur enchaina ensuite en 1995 avec USS Alabama (Crimson Tide), un film de sous-marin réunissant Denzel Washington et Gene Hackman. C’était un moment où les films de sous-marin étaient très à la mode entre A la poursuite d’Octobre Rouge de John McTiernan ou encore K-19 : Le Piège des Profondeurs de Kathryn Bigelow. Cette fois, c’est un vrai succès public et financier après deux œuvres plus discrètes. L’année d’après il sortit Le Fan (The Fan), opposant Robert de Niro et Wesley Snipes. Le long métrage retrace le rapport de force entre un admirateur obsessionnel et un jeune joueur de football américain. Un ouvrage très mineur, clairement imparfait, qui fit un bide à sa sortie. Clairement l’une des œuvres les plus oubliables de Scott.

 

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/03/95/59/039559_ph1.jpgIl se rattrapa néanmoins très vite avec un doublé assez percutant de films d’espionnage réalistes. Le premier est Ennemi d’Etat (Enemy of the State) en 1998 qui met en scène Will Smith dans l’un de ses meilleurs rôles. Il y interprète un avocat traqué par le gouvernement après qu’il soit malencontreusement tombé sur la preuve d’un complot visant, sur le long terme, à faire passer de force une très antidémocratique politique de surveillance de la population. Film d’action ultra divertissant et prémonitoire, Ennemi d’Etat est une extension un tantinet bourrine du Conversation Secrète de Francis Ford Coppola (d’une certaine manière, Gene Hackman reprenait le rôle qu’il y tenait). Un film important dans la carrière de Scott puisque c’est à partir de ce moment-là qu’il ne va plus arrêter de triturer l’image, de décortiquer ses limites, de multiplier les points de vue et les effets,… Bref, d’expérimenter son média dans des blockbusters faussement formatés.

Il continua ensuite avec Spy Game mettant en scène Robert Redford et son digne successeur Brad Pitt. Un film d’espionnage réaliste qui n’avait pas rencontré un immense succès à sa sortie en 2001. Il s’agit aussi d’un film d’époque se déroulant dans les années 70 ce qui constitue une exception dans la filmographie du cinéaste. Bien que pas forcément très remarqué ni apprécié à sa sortie, Spy Game a une certaine tendance à être revu à la hausse depuis quelques temps, au point d’en faire dorénavant une œuvre majeure dans le travail de Tony Scott.

 

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/35/32/57/18386145.jpgOn arrive à la dernière étape de la filmographie de Tony Scott. Celle où il a poussé l’expérimentation visuelle à son plus haut niveau. L’autre point commun de cette partie est Denzel Washington qui tient le rôle-titre de quatre des cinq films restants. Le premier fut Man on Fire en 2004, remake du film éponyme d’Elie Chouraqui sorti en 1987 et déjà adapté d’un roman d’A.J. Quinnell. Formellement très novateur et avec un Washington au sommet de sa forme, le film est scénarisé par Brian Helgeland. Le long métrage raconte la relation qui s’établit entre un garde du corps alcoolique et la petite fille (Dakota Fanning) qu’il est chargé de protéger, avant que celle-ci ne se fasse enlever. De tous ses films, Man on Fire est clairement considéré comme le plus abouti de Tony Scott. Un polar majeur de ces deux dernières décennies. L’aboutissement d’un style, d’une esthétique dans un film d’une grande intensité et d’une profonde humanité.

Tout comme Man on Fire, Domino était un vieux projet de Scott. Ce dernier est un biopic sorti en 2005 sur la chasseuse de prime Domino Harvey, un personnage marginal haut en couleurs incarné par Keira Knightley. Scénarisé par Richard Kelly, le film déçoit et déstabilise. L’expérimentation formelle est portée si loin par Tony Scott que le film parait trop lourd, sur-stylisé, un peu vain et épuisant. Tony Scott retravaille l’année suivant avec Denzel Washington avec un polar futuriste. Cela faisait quelques temps que Scott souhaitait faire un film de S.F. ; Déjà Vu est la concrétisation de ce souhait. Washington y enquête sur un attentat perpétré dans un ferry et essaye de l’empêcher en utilisant un nouveau procédé de voyage dans le temps. Une bonne partie du film se consacre d’abord aux décorticages de l’évènement afin de tout planifier, la machine ne permettant de revivre l’évènement en temps réel qu’une seule fois.

Les deux derniers films de Tony Scott ne sont pas ses plus connus. Le premier pour de bonnes raisons puisqu’il est assez oubliable. Il s’agit de L’Attaque du Métro 123 (The Taking of Pelham 123), remake des Pirates du métro de 1974. Sorti en 2009, le film oppose Denzel Washington et John Travolta dans le rôle d’un terroriste poussé à bout après avoir été ruiné par la crise financière. Sa dernière œuvre est Unstoppable, sorti en 2010. Sur un pitch de série B (un train hors de contrôle contenant une cargaison dangereuse), Scott transforme son film en Duel ferroviaire particulièrement intense. De même, il y analyse les rouages pervers de l’image médiatique omniprésente et poursuit son exploration de ces héros de l’ombre (marginaux, ouvrier,…).

 

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/00/02/33/30/spy1.jpgAu final, si l’œuvre de Tony Scott n’atteint pas celle d’un Kubrick (qui l’a atteinte de toute façon ?), elle n’en reste pas moins comme une filmographie suffisamment marquante pour avoir influencée près de trois décennies de cinéma américain. Un style qui a été repris voire singé par Paul Greengrass ou Michael Bay. Jamais illisible, son montage était avant tout d’une efficacité et d’une maitrise assez impressionnante. Il a inventé de nombreux effets visuels qui furent par la suite réutilisés par bon nombre de cinéastes de films d’action, d’espionnage ou de thrillers. Une œuvre qu’on a précocement considéré comme sans âme et opportuniste. Au final, il est pourtant absolument évident que Tony Scott est un « auteur » ; un titre qu’on lui refuse depuis toujours pour l’attribuer à son grand frère si brillant (alors que la filmographie de ce dernier ne contient pour le coup quasiment aucun fil rouge, que ce soit esthétique, thématique ou narratif).

Adorateur de têtes brulés et de marginaux (Top Gun, Jours de Tonnerre, True Romance, Domino), préférant s’intéresser aux hommes ordinaires voire aux prolétaires plutôt qu’aux grands héros (Ennemi d’Etat, Man on Fire, L’Attaque du métro 123, Unstoppable). Admirateur des grandes histoires d’amour impossibles (homosexuelle dans Top Gun d’après Tarantino, True Romance, Les Prédateurs). Pertinent analyste des rouages manipulateurs d’un média sur lequel il n’a cessé de travailler et d’expérimenter : l’image vidéo devenue omniprésente dans notre société technologique et paranoïaque (Ennemi d’Etat, Déjà Vu, Unstoppable)… Il a aussi eu une longue carrière de producteur au côté de son frère par le biais de la société Scott Free (on lui doit notamment les récents Le Territoire des Loups ou encore la série « Game of Thrones »). A la fois grand formaliste, entertaineur hors pairs et réalisateur intelligent capable de transcender des scripts médiocres, Tony Scott continue d’être méprisé par une critique, notamment française, qui n’a attendue que quelques heures après son suicide pour recommencer à vomir sur lui dans des nécrologies scandaleusement minables et dénuées d’argumentation (les vautours opportunistes L’Express et Télérama, pour ne pas les citer).

Certes, Tony Scott était moins grande gueule que son frère aîné et n’a pas eu la chance d’avoir un « chef d’œuvre » à son actif (alors que Ridley en compte aux moins deux précoces dans sa filmographie). Mais contrairement à ce que sous-entendait très présomptueusement le papier de Télérama, surestimant largement le pouvoir du critique, Tony Scott n’avait sûrement pas à rougir de sa carrière qui marqua la culture populaire. Personnellement, je n’échangerai pas un seul film de Tony Scott contre les vingt dernières années vides d’intérêt d’un Ridley Scott qu’on a trop souvent surévalué. L’homme au sourire jovial, à la casquette rouge et au cigare aux bords des lèvres manquera indubitablement dans le paysage actuel du cinéma américain, de plus en plus chiche en ambitions formelles et narratives lorsqu’il s’agit de réaliser un film d’action populaire.

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