Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
Titre original : 21 Jump Street
Film américain sorti le 06 juin 2012
Réalisé par Phil Lord et Chris Miller
Avec Jonah Hill, Channing Tatum, Brie Larson,…
Comédie, Policier
Les nouvelles aventures de la brigade de 21 Jump Street, un groupe de jeunes policiers pouvant aisément se faire passer pour des adolescents et ainsi infiltrer les réseaux des trafiquants de drogue qui sévissent dans les milieux universitaires californiens.
Les cas de Prometheus et d’Avengers nous l’ont encore récemment prouvé : le passage d’un format télévisuel à un format cinématographique est loin d’être aisé. En premier lieu pour une simple raison de durée. Une série peut largement se permettre de prendre son temps, de s’embarrasser de détails pour construire petit à petit ses multiples personnages tout en parvenant à mener diverses intrigues parallèles à leurs termes. Les conditions d’un visionnage d’une série télévisée divergent aussi des conditions de projection d’un long-métrage. Un spectateur est « enfermé » dans une salle de cinéma pendant deux, voire trois, voire quatre heures au maximum mais est bien obligé d’en sortir au bout d’un moment. D’autant plus qu’il est contraint de visionner l’œuvre en continue là où une série est toujours fragmentée.
Ce changement de domaine nécessite une adaptation de la part des scénaristes qui souhaitent passer de l’un à l’autre. Une adaptation qui n’est pas forcément faite ce qui donne lieu à des moitiés de longs-métrages aux intrigues noueuses mal adaptées au format « court » d’un film. De même, s’il est plus facile de transformer un long-métrage en une série, tout ce qui doit être fait étant justement de rajouter à l’infini de la matière pour tenir plusieurs épisodes, faire d’une série un film est autrement plus compliqué. Que faut-il couper ? Supprimer de nombreux éléments est une démarche nécessaire pour faire contenir toute la richesse de cette série en une simple poignée d’heures, mais la difficulté est justement de savoir ce qu’il ne faut pas enlever pour conserver ce sel qui rend une série meilleure qu’une autre.
Petite lucarne et grand écran
Une tentative d’adaptation rarement fructueuse tant les deux médias ne concordent pas vraiment. Passer de l’un à l’autre nécessite automatiquement une perte et rares sont les scénaristes à savoir être concis et efficace, à savoir quoi enlever ou garder ; pour s’en convaincre il n’y a qu’à voir la préproduction interminable de l’adaptation sur le grand écran de « 24 ». Les pertinentes adaptations de série TV au cinéma se comptent sur les doigts d’une main : parmi elles, on peut citer les deux excellents films de Brian de Palma, génial metteur en scène qui avait su retranscrire au cinéma l’atmosphère des « Incorruptibles » et de « Mission Impossible » (dans le cas des épisodes qui suivirent ce dernier, on peut plus parler de « suites de films » que d’« adaptations à proprement parler de série TV »).
Cela ne semble pas avoir grand rapport avec 21 Jump Street, adaptation de la série TV éponyme de la fin des années 80, réalisé par Phil Lord et Chris Miller, déjà metteur en scène du savoureux film d’animation Tempête de boulettes géantes. Pourtant la clé de la réussite de cette nouvelle comédie, jouée et coécrite par le très talentueux Jonah Hill et qui sera sans nul doute l’objet filmique de 2012 absolument inratable pour les zygomatiques, tient pourtant dans la maxime des Incorruptibles et du Mission Impossible de Brian de Palma : « trahir complètement l’original ». Cela était particulièrement perceptible avec M:I où le héros de la série Jim Phelps devenait soudain un traitre envers sa patrie et le principal ennemi à abattre pour un jeune héros de cinéma (Ethan Hunt), devant par ce meurtre prendre littéralement la place de l’ancien chef d’équipe et permettre l’instauration sur de nouvelles bases d’une nouvelle « saga ».
21 Jump Streetest destiné à tout le monde sauf aux fans de la première heure de la série originale. Ceux-ci risquent de crier au sacrilège en voyant l’humour volontairement bas du front, les irrévérences faites continuellement aux codes du genre ainsi qu’un caméo génial et loin d’être inutile qui est on ne peut plus clair quant à la note d’intention du long-métrage, à savoir faire table rase du passé. Le commissaire mutant les deux policiers incapables au 21 Jump Street, après une première arrestation ratée dans les grandes largeurs, leur dit bien qu’il s’agit d’un vieux programme ringard réactivé par quelques hauts placés persuadés que tout le monde n’y verra que du feu. Mais pas question pour autant que Miller et Lord fassent un pâle remake sur ordre de producteurs intéressés comme si rien n’avait changé en vingt ans. La nostalgie, c’est bien beau cinq minutes mais ça ne suffit pas à faire un bon film.
Stéréotypes
D’ailleurs rien ne se déroule comme prévu dans 21 Jump Street. A commencer par le duo principal. D’un côté il y a le beau gosse musclé, cool et un peu crétin sur les bords. De l’autre il y a le geek intelligent, timide, pas très doué en sport et pas trop gâté par la nature. 21 Jump Street est une plongée dans les stéréotypes. Les deux héros sont des archétypes complets. Rien ne semble transparaitre de différent de leurs abords caricaturaux. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont été choisi pour être plongé en infiltration dans un lycée, lieu où se déroule tous ces « teen movies » et « soap » clichés qui se contentent de recycler des figures vieilles d’un demi-siècle (la bombe, le gars cool et musclé, le geek solitaire,…). On a même droit à un des plus grands stéréotypes du film policier : le capitaine noir qui crie tout le temps ; figure comique qui avait déjà été épinglé dans un autre buddy movie policier parodique de haut standing : Last Action Hero de John McTiernan. Le capitaine est d’ailleurs parfaitement conscient d’être un cliché et s’en justifie sans honte.
En toute logique donc, le personnage de l’inexpressif Channing Tatum reçoit l’identité de Jenko, bellâtre arrogant au physique d’adulte comme dans tous les teen movies qui emploient des quasi-trentenaires pour jouer des lycéens, tandis que Jonah Hill prend l’identité de Schmidt, petit gros plongé dans ses études. Mais voilà, le bellâtre ayant tout reçu du côté du physique plutôt que de la tête mélange au pire moment leurs couvertures, obligeant le duo à intervertir leurs places. Tatum se retrouve obligé de jouer les grosses têtes en sciences tandis que Hill doit feindre d’être un as au relai. Car si le duo fonctionnait comme un tout unique (Hill étant la tête, Tatum étant le corps), la chose est bien moins aisée une fois qu’ils ont échangé leurs places. Une adaptation va être requise pour que ce duo de choc soumis à une « terrible » épreuve puisse s’en sortir indemne.
Mais le changement ne s’arrête pas là. Car sept ans après leurs passages au lycée, ils y retournent en croyant que rien n’a véritablement évolué. Grossière erreur. Les ringards d’hier sont les gars « in » d’aujourd’hui. Et vice et versa, évidemment. Le personnage de Tatum l’apprend à ses dépends dès son arrivée au lycée où il croit accomplir un geste cool alors qu’il ne fait que se mettre à dos les élèves dorénavant « hype » (du genre écolo alors qu’on frimait auparavant avec des voitures bruyantes et consommatrices). Et le geek de pouvoir obtenir sa revanche pour ses quelques années de martyr au lycée. Le grand balèze est rejeté, regardé avec un mépris certain comme s’il était une sorte de gros bœuf inexpressif qui cogne avant et réfléchi ensuite. La timidité du petit complexé est au contraire vu comme quelque chose d’attendrissant tandis que chacun de ses actes pour tenter de se démarquer est perçu comme un signe de rébellion courageux. 21 Jump Street est la « revanche du nerd ».
Liaison covalente
Un retournement d’autant plus surprenant que la série originale mettait surtout en vedette le très jeune Johnny Depp, alors le chéri de ces demoiselles, et qui pouvait être comparé à l’époque à un équivalent de Robert Pattinson avant l’heure. « 21 Jump Street » était une série à la gloire des « minets », de ces petites « gueules d’anges » ténébreuses et rebelles. L’adaptation ne leur laisse pourtant pas une place de premier plan. D’abord Tatum en prend pour son grade, et son charisme est loin d’égaler celui d’un Depp. On peut se tourner à la limite vers Eric (Dave Franco), jeune beau mec affable, engagé, serviable qui essaye vainement de jouer au grand dur mais qui fait dans son pantalon dès qu’il est un tant soit peu en danger.
Le héros de 21 Jump Street pourrait plutôt être le personnage incarné par Hill. Bien qu’il en prenne aussi plein la figure, il apparait assez clairement comme le « lead » principal. Une autre torsion des codes du « buddy movie » qui veut que le personnage principal soit le beau-gosse de service et qu’un sidekick humoristique et moins classe le suive en arrière-plan. Mais cette fois, le sidekick est le beau gosse qui croyait pourtant qu’il allait jouer un rôle de premier plan dans sa mission avant d’être peu à peu mis sur le côté. La dynamique de 21 Jump Street est de permettre à ce duo d’accepter enfin de se considérer comme égaux, et non plus de faire comme s’il devait y avoir un meneur. Un concept qu’ils avaient perdu une fois retournés en « enfer » (le lycée) où ils rejouent presqu’inconsciemment les codes et la rivalité qui les animaient dans leurs jeunes années.
Pour cela, les deux héros vont devoir dépasser leurs faiblesses. Le salut de Jenko viendra de son amitié et de sa compréhension à l’encontre du groupe de « nerd » qu’il ridiculisait autrefois. La fin de la course poursuite en limousine est résolue par ses nouvelles connaissances en science. A l’inverse, la consécration du timide Schmidt viendra en adoptant enfin la démarche cool qu’il souhaite avoir depuis le départ, c’est-à-dire tirer comme un flic de cinéma et emballer la jolie fille du lycée dont il est amoureux (excellente utilisation de « flashbacks traumatiques »). Chacun doit prendre la place de l’autre pour définitivement se comprendre et se compléter (ils comprennent ainsi ce que l’autre a vécu). Une réunion jubilatoire qui se fera lors de la déclamation coordonnée des « droits Miranda » lors de l’arrestation finale, montrant qu’ils ont enfin progressé depuis leur premier coup d’essai lamentable. Accessoirement, le but du duo est de vivre une vraie aventure policière à la Die Hard ou L’Arme Fatale. Le décalage est jubilatoire puisque l’on a droit à une vraie intrigue policière, presque faite au premier degré, mais dans le cadre d’un lycée et avec des dealers de drogue à peine pré-pubères.
High School Comedy
L’humour est évidemment omniprésent dans le long-métrage, et quelques séquences peuvent déjà être considérée comme d’anthologie : la scène de trip des deux héros qui est juste à se tordre de rire, la fête délirante organisée chez le personnage de Jonah Hill ou encore la course poursuite sur l’autoroute avec Hill déguisé en Peter Pan et Tatum en molécule conduisant une voiture d’autoécole puis une coccinelle rose tout en n’arrivant qu’à faire exposer un camion de poulets au lieu de camions citernes pleins de gaz inflammable. Le scénario est d’une grande finesse malgré son humour potache ; ridiculisant la quasi-totalité des comédies françaises consensuelles, pas drôle et tout public. Malgré ses blagues grasses, 21 Jump Street est un petit bijou d’humanité sur la naissance d’une amitié et qui refuse de se moquer définitivement de ses personnages. On s’attache à la plupart d’entre eux en une poignée de minutes et le scénario ne faiblit quasiment jamais ; il faut dire que cette comédie est un tantinet plus courte que les productions ou réalisations de Judd Apatow.
Mieux rythmée, mais aussi réalisée avec une certaine inventivité et efficacité qui ne laisse augurer que du bon pour le duo Miller et Lord. Jonah Hill confirme encore une fois son immense talent comique mais aussi sa capacité à s’orienter dans des domaines plus dramatiques (il avait déjà fait une forte impression dans Moneyball et il va se lancer aux côtés de DiCaprio dans le prochain long-métrage de Martin Scorsese, The Wolf of Wall Street). Channing Tatum surprend agréablement. S’il reste un acteur assez médiocre, son air inexpressif joue pour le coup à l’instauration de son personnage et à l’empathie qu’on en éprouve. Il fait preuve d’un beau sens de l’autodérision qui l’amène sans conteste à livrer sa plus chouette mais aussi sa meilleure performance à ce jour. Un duo bien inattendu qui fonctionne parfaitement à l’écran avec une réelle bonne humeur communicative (comme s’ils avaient réellement entre eux cette « liaison covalente » que Channing Tatum finira par apprendre dans son cours de chimie appliquée).
21 Jump Streetest une salvatrice bouffée d’énergie après près de trois mois de quasi-néant cinématographique. Une comédie hilarante et étonnamment émouvante qui cache en son sein une pertinente analyse des mœurs de l’adolescent du XXIème siècle, une critique des clichés dans la culture populaire américaine ainsi qu’un cassage en règle des codes du « buddy movie » policier. Il est peu probable que ce long-métrage cartonne en France, écrasé par les rouleaux-compresseurs promotionnels des ringards MIB 3, Prometheus, Dark Shadows et Avengers, et c’est bien dommage. Reste que 21 Jump Street est une nouvelle pierre à l’immense édifice de la comédie américaine et constituera sans aucun doute dans quelques années un classique du genre. Reste à savoir si une suite à la fac comme il l’est sous-entendu à la fin aura un sens vu la déconstruction jusqu’au-boutiste des codes du genre.
NOTE : 7,5 / 10
