Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Film italien sorti le 16 juin 2010
- Réalisé par Giuseppe Tornatore
- Avec Francesco Scianna, Margareth Madé, Nicole Grimaudo,
- Comédie dramatique
Surnommée Baaria par ses habitants, cette petite ville de la province de Palerme est le théâtre d'une saga familiale qui s'étend sur trois générations. Des années 30 aux années 80, de Cicco à son fils Peppino, et à son petit-fils Pietro, Baaria nous entraîne dans une odyssée peuplée de personnages habités par des passions et des utopies qui les imposent comme de véritables héros. A travers leurs amours, leurs rêves et leurs désillusions, cette fable drôle et nostalgique dresse le portrait d'une petite communauté sicilienne, microcosme où se joue une comédie humaine universelle. Durant la période fasciste, sa condition de simple berger laisse à Cicco la liberté de s'adonner à ses passions : les livres, les poèmes épiques, les grands romans d'amour populaires. Son fils Peppino va être le témoin de la famine et des injustices perpétrées pendant la Seconde Guerre mondiale qui le pousseront à s'engager politiquement...
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Le nouveau film de Giuseppe Tornatore a comme particularité d'être le premier film italien à avoir ouvert, en septembre dernier, la Mostra de Venise depuis près de vingt ans. Il y avait reçu un accueil des plus mitigé et sa situation ne s'était pas vraiment arrangée lorsqu'il fut choisi pour représenter l'Italie aux Oscars, au détriment du Vincere de Marco Bellocchio considéré comme bien meilleur. En plus d'une distribution sur le territoire français encore une fois assez médiocre pour un film d'une telle ampleur, rien de moins que 25 millions d'euros de budget, Baaria a reçu un accueil critique désastreux (mon petit doigt me dit que la présence d'une certaine Marina Berlusconi et, indirectement, de son célèbre et controversé père à la production n'y est pas pour rien).
Le résultat est certes un brin pompeux mais c'est le sujet qui l'appelait avant tout (cette surstylisation et cette démesure ne sont pas qu'imputables à la famille Berlusconi). Il est sûr que retracer l'histoire de trois générations et l'évolution sur une cinquantaine d'années d'un petit village sicilien en une ville importante ne peut pas se faire de manière convaincante par le biais du film intimiste et statique. Alors oui ça bouge, ça court, ça hurle, ça rit, ça en fait des tonnes mais c'est pour mieux illustrer la formidable énergie et symbiose qui règne dans cette communauté sicilienne en perpétuelle expansion. C'est en même temps de cette façon que le film, qui dure près de deux heures et demie, ne sombre pas dans une forme d'inertie. Par la liberté que lui donnait ce gros budget, Tornatore réussit à représenter de façon particulièrement fidèle l'atmosphère de la région. D'abord par des décors très réalistes, certaines rues étant parfois complètement reconstruites, mais aussi par les paysages et le climat éprouvant qui s'y dégage (agréables souvenirs de films plus anciens avec une ambiance similaire comme Le Guépard de Visconti ou la trilogie du Parrain, et particulièrement l'intermède sicilien du premier opus).
L'originalité du film de Tornatore est aussi d'avoir confié à des inconnus les rôles principaux et d'avoir donné à des acteurs plus connus en Italie des seconds rôles voire de quasi apparitions (à ce titre il est à se demander si la figuration de Monica Belucci se veut être un gag). Le fil rouge de l'intrigue, celui par qui est vu l'histoire, c'est Peppino qui est brillamment et majoritairement interprété par Francesco Scianna. Baaria c'est un peu un film sur sa vie, un faux-biopic sur une personne qui n'a jamais existé. Quoique... Comme dans son chef d'oeuvre Cinéma Paradiso, Baaria est en fait un film semi-autobiographique où Giuseppe Tornatore puise dans bon nombre de ses souvenirs, en plus du fait qu'il soit né à Bagheria ou autrement dit Baaria en sicilien. De même dans ces deux films, l'histoire se déroulant sur toute une vie a pour arrière-plan l'évolution de la Sicile. On peut aussi noter que le personnage principal a une passion pour le cinéma, tout comme Salvatore, le personnage principal de Cinéma Paradiso. Une séquence de Baaria semble même un hommage littéral au film qui révéla Tornatore : Peppino emmenant son fils pour la première fois au cinéma, découverte qui sera pour ce dernier une expérience tellement marquante qu'on le verra plus tard en train de collectionner des tickets d'entrées. Difficile de ne pas y voir un clin d'oeil à la relation qu'entretenait Salvatore avec le projectionniste Alfredo. Parmi tous ces personnages, il y en aurait près de deux cents, tous n'ont évidemment pas le même traitement mais on notera les belles prestations de Margareth Madé et d'Angela Molina dans le rôle de la vieille fille Sarina.
On en vient justement à la limite du film de Tornatore, limite qui n'altère cependant que légèrement Baaria. Le problème d'un tel sujet est ici sa trop grande ambition. Tornatore ne peut complètement traiter en deux heure trente plus d'un demi siècle d'histoire familiale et d'évolution de la société sicilienne, avec en arrière plan rien de moins que celle de toute l'Italie. Il en résulte un aspect parfois un peu trop feuilletonnesque, segmenté où Tornatore utilise un peu trop souvent des ellipses et des fondus en noir. Dans le trop d'ambition, Ennio Morricone livre aussi une bande son, certes très belle, mais bien trop présente et appuyée, au risque de noyer à certains moments le long-métrage. Cependant l'émotion et la beauté du film demeure heureusement le plus souvent intact. De ce portrait d'un communiste convaincu mais qui ne réussira jamais sa carrière politique qui l'obsédait tant et qui sera bien trop souvent rattrapé par la réalité se dégage une forme de nostalgie du passé sans pour autant condamner le présent et le futur, un peu comme dans le récent L'Illusionniste. La fin en est particulièrement éloquente : les fantômes des anciens habitants « hantent » les fondations et les rues de Bagheria désormais ville moderne. Cette fin n'est d'ailleurs pas sans rappeler celle d'un grand chef d'oeuvre d'un des plus grands réalisateurs italiens, Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci, où le fantôme de Pu Yi continuait à sillonner une Cité Interdite devenue un musée pour touristes. Et la mouche cachée des années durant dans la toupie de Pietro, le fils de Peppino, qui en ressort miraculeusement indemne fait évidemment écho au criquet de l'empereur chinois qui ressort de sa boite des décennies plus tard.
Tornatore livre donc un beau film émouvant, émaillé des souvenirs de son auteur et d'épisodes révélateurs du folklore et des traditions siciliennes, tout en étant une intéressante étude de l'évolution d'une ville à laquelle le réalisateur semble évidemment très attachés. Comme Scorsese l'avait fait pour sa ville natale dans Gangs of New-York, Giuseppe Tornatore fait une jolie déclaration d'amour à la ville qui l'a vu naître. Un hommage, certes parfois maladroit et trop ambitieux, mais qui n'en est pas moins profondément touchant, captivant, romanesque, exotique, typique et pourtant tellement universel.
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