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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Drive

                                 

 - Titre original : Drive

 - Film américain sorti le 05 octobre 2011

 - Réalisé par Nicolas Winding Refn

 - Avec Ryan Gosling, Carey Mulligan, Bryan Cranston…

 - Action, Thriller

                   Un jeune homme solitaire, « The Driver », conduit le jour à Hollywood pour le cinéma en tant que cascadeur et la nuit pour les truands. Ultra professionnel et peu bavard, il a son propre code de conduite. Jamais il n’a pris part aux crimes de ses employeurs autrement qu’en conduisant – et au volant, il est le meilleur. Shannon, le manager qui lui décroche tous ses contrats, propose à Bernie Rose, un malfrat notoire, d’investir dans un véhicule pour que son poulain puisse affronter les circuits de stock-car professionnels. Celui-ci accepte mais impose son associé, Nino, dans le projet. C’est alors que la route du pilote croise celle d’Irene et de son jeune fils. Pour la première fois de sa vie, il n’est plus seul. Lorsque le mari d’Irene sort de prison et se retrouve enrôlé de force dans un braquage pour s’acquitter d’une dette, il décide pourtant de lui venir en aide. L’expédition tourne cependant mal : doublé par ses  commanditaires, et obsédé par les risques qui pèsent sur Irene, il n’a dès lors pas d’autre alternative que de les traquer un à un…

                Le parcours fulgurant du danois Nicolas Winding Refn est des plus fascinants. Dyslexique et daltonien, il est néanmoins parvenu à s’imposer comme l’un des jeunes cinéastes les plus importants de sa génération. Son premier très haut fait de gloire est la trilogie mafieuse Pusher qui a révélé l’excellent acteur Mads Mikkelsen. Il a ensuite signé un faux biopic sur le prisonnier le plus dangereux d’Angleterre, intitulé Bronson, et qui a permis à Tom Hardy de livrer l’une des interprétations les plus sidérantes de ces dernières années. Il a enfin réalisé en 2010 Valhalla Rising, un film de vikings qui n’a pas laissé indifférent à sa sortie. Mads Mikkelsen y interprétait un guerrier, muet et sorti de nulle part, qui prenait sous son aile un jeune enfant. 

                On retrouve déjà un point commun avec son second film américain Drive : un héros peu loquace, dont on ne sait presque rien de son passé, et qui décide de protéger la femme qu’il aime et le fils de cette dernière. Mais le choix de cette trame est bien atypique de la part de Refn puisque ce dernier ne sait pas conduire ; on peut ainsi être amené à se demander ce qui l’a fasciné chez ce personnage. A la fin du film, cette motivation apparait comme évidente : il s’agit pour Refn de magnifier une sorte de fantasme. Un fantasme de « héros » mais aussi un fantasme de cinéma. Refn ne filme pas vraiment Los Angeles, il filme la vision onirique qu’il a de cette ville. Le L.A. que l’on voit dans les films ; un L.A. presque surréaliste. Le statut d’étranger de Refn ne fait d’ailleurs que renforcer ce parti pris. Refn filme une abstraction, une idée de ce à quoi L.A. pourrait ressembler pour un homme qui a passé la majorité de sa vie à des milliers de kilomètres de là.  Certaines voix ont reproché le traitement des personnages, parfois irréalistes voire « grotesques », alors qu’ils sont en cohérence avec cet « univers ». La psychologie et l’identité du héros est simplifié à l’extrême afin d’en faire lui-même une abstraction. De plus, les gangsters cabotinent car c’est souvent ce qu’ils font dans les films.  

                Qu’y a-t-il de foncièrement scandaleux à voir des malfrats minables habillés en jogging ? L’ère des parrains en costard est révolue ; c’est du moins ce qu’avait montré Scorsese avec sa « trilogie » Les Affranchis/Casino/Les Infiltrés où le vulgaire et le pathétique pointaient souvent le bout de leurs nez. Oui, le personnage de Nino incarné par cette gueule cassée de Ron Perlman est ridicule. Mais il l’est volontairement et il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, ce plan où il apparait hilare dans son bar lorsque résonne la chanson « Oh My Love ». Drive est une histoire tragi-comique, comme en témoigne ses excès gores parfois outranciers et ses perpétuels cassages de mythes. Cependant le personnage de Nino n’est pas limité à un « has-been » qui se croirait dans un film. C’est aussi un vieil homme toujours moqué et jamais pris au sérieux.  Il ne faut surtout pas se fier aux apparences dans Drive. La façade la plus aimable peut très vite se révéler comme la plus dangereuse. Qui peut déceler dans la première moitié du long-métrage la moindre trace de violence dans l’attitude « paternelle » du mafieux Bernie Rose (excellent Albert Brooks) ? Mais cette maxime s’applique avant tout au personnage principal, l’un des plus fascinants qui ait pu apparaitre sur un écran. 

                Cela peut pourtant surprendre vu que la réalisation minimise les dialogues et qu’elle épure au maximum les personnages pour en faire des symboles, des figures abstraites. Cependant, par sa simple mise en scène (notamment des regards), Refn trace le parcours assez atypique d’un homme beaucoup plus complexe que son mutisme, voire son « autisme », ne laisse paraitre. Il s’agit de l’archétype de « L’homme sans nom », entre autres rependu dans le cinéma américain par les westerns mettant en scène Clint Eastwood. Modernisé à la sauce « eighties », le « Driver » n’a pas d’identité précise, ni de passé ou de famille (pas forcément dans le sens où il serait littéralement venu de nulle part, quoique, mais dans le sens où il n’en est jamais fait mention). A cela s’ajoute quelques « qualités » spécifiques : peu social et bavard, insomniaque et d’un calme trompeur. On a souvent dit que Refn s’était beaucoup inspiré de Michael Mann. Et il est vrai que ses quelques plans larges d’un Los Angeles nocturne rappellent Collateral et Heat ; de plus Drive comporte quelques similitudes avec Le Solitaire. 

                Mais Mann est loin d’être la référence majeure de Drive. La principale influence vient d’abord du film de Walter Hill, un polar urbain sorti en 1978 et intitulé The Driver, qui mettait en scène Ryan O’Neil en tant que « chauffeur à gages » crédité en tant que… « Driver ». L’autre influence, qui tient plus dans sa trame narrative, est le Taxi Driver de Scorsese dont le Drive de Refn est quelque peu la version « années 80 » transposée à Los Angeles. Comme Travis Bickle, le « Driver » ne dort pas et passe ses nuits à sillonner la ville dans son véhicule. Il porte en lui une colère et une violence qu’il va délivrer pour protéger une femme et devenir un héros aux yeux de tous. Dans les deux cas, le personnage principal est fascinant car il semble mauvais par nature. Travis Bickle est hanté par son service au Vietnam ; le « Driver » semble rongé par une violence et une folie dont on ignore l’origine. Celle-ci apparait pour la première fois lors de la séquence où il menace violemment de casser la figure à un de ses anciens clients qui se montrait trop amical avec lui. Ce qui est intéressant dans ces deux films c’est qu’ils adoptent le point de vue d’un méchant en quête d’héroïsme et essayant ainsi de passer du « bon côté » (le cas inverse intéressant plus souvent les cinéastes). Et l’unique moyen pour eux d’atteindre ce statut est de mettre leur violence et leur folie au service de la protection de la veuve et de l’orphelin. 

                Des justiciers contestables en quelques sortes mais toujours fascinants. La première heure est très réussie puisqu’elle montre l’attachement qu’éprouve le héros pour ces nouveaux venus dans sa vie : Irène et son fils. Lui, le « cowboy » des temps modernes, tente un instant de jouer au bon mari (il les emmène faire des excursions, soutient la jeune femme, joue avec le fils) en profitant de l’absence du vrai père, alors en prison. Il s’en dégage une ambiance lumineuse, presque sirupeuse, la romance flirtant parfois avec le « roman photo » volontairement cliché (Refn adore les extrêmes). Mais à la grande différence de bon nombre de comédies romantiques actuelles, cette relation passe avant tout par l’image. Une relation platonique à la fois très « adolescente » et magnifique qui va violemment contraster avec la seconde partie coïncidant avec le retour du mari (la première confrontation de ce dernier avec le « Driver » est magistrale). L’acte qui fait basculer le récit n’est autre qu’un braquage que doit accomplir l’ex-taulard pour régler ses dettes. Celui-ci tournera évidemment mal, amenant Drive à prendre des oripeaux de série B tunée gore. Un grand écart surprenant mais qui permet à ce « conte de fée » de virer au cauchemar. 

                Jusque là, le « Driver » avait réussi à maîtriser sa véritable nature de psychopathe en s’effaçant complètement (muet, impassible, même son métier de cascadeur l’amenait à prendre l’identité d’un autre au point de porter un masque). Une fois menacé, mais plus que tout une fois que ceux qu’il aime sont en danger, il va se laisser aller à une escalade de violence. Il ne s’agira d’abord que d’actes d’autodéfense bien qu’il utilise des méthodes d’interrogatoire un peu contestables. Puis peu à peu ils laisseront la place à des actions de plus en plus réfléchies (la séquence géniale du marteau où il arrive encore à se refreiner). Se transformant de plus en « ange de la mort », il révèlera sa vraie nature à sa dulcinée lors de la désormais fameuse scène de l’ascenseur, dont le ralenti de départ et les jeux de lumières sont brillamment utilisés pour illustrer un premier et unique baiser, et qui s’achève sur un éclatement de crâne façon Irréversible de Gaspar Noé. La dernière étape de sa transformation en héros est évidemment d’essayer de tuer le « méchant » responsable de ce carnage. Mais la brute veut raccrocher et devenir une figure héroïque. Et pour accomplir ce dernier geste, violent mais prémédité cette fois, il portera un masque comme pour se dédouaner de l’action qu’il va commettre. Un masque difforme, trop lisse, qui peut rappeler celui de Leatherface dans le classique Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper que vénère Refn. 

                Drive est une quête de la lumière par un homme de l’ombre. La première séquence, l’une des meilleures scènes d’ouverture de ces dernières années, joue bien avec cette idée. Le « Driver », au lieu de céder à la sirène hollywoodienne de la succession de cascades pour en mettre plein la vue, s’engage dans une course poursuite assez nouvelle avec la police qui consiste à se servir de l’environnement urbain pour s’atteler à un cache-cache automobile des plus prenants. Les scènes joyeuses sont quant à elles éclairées de façon nettement plus lumineuse, dégageant une ambiance à la limite de l’onirisme (la séquence de la rivière avec en fond sonore « Real Hero »). Drive n’est pas vraiment un film d’action, mais il dégage largement plus d’efficacité et d’immersion que la plupart des blockbusters sur-budgétés actuels. La mise en scène est d’une maîtrise absolument tétanisante, propulsant Refn comme le meilleur cinéaste européen actuel, ainsi que comme l’un des plus brillants et prometteurs à l’échelle mondiale.  

                 D’un point de vue formel, Drive frise souvent la perfection que ce soit dans ses cadrages, sa photographie, son montage, son casting (Gosling qui n’a jamais été aussi charismatique, Mulligan qui est pour la première fois très attachante ainsi que les nombreux seconds rôles tous plus marquants les uns que les autres, et particulièrement le brillant Bryan Cranston)… Et que dire de la bande son, clairement l’une des meilleures de l’année et qui contribue grandement à la beauté de certaines scènes (le générique de début avec « Nightcall » de Kavinsky est absolument jouissif) ? Celle-ci dégage une atmosphère « eighties » que n’aurait pas renié Michael Mann à ses débuts et sert assez justement à « décrire » l’état des personnages ; comme lorsque la chanson « Under your spell » (qui une fois traduit donne « sous ton charme ») résonne en montrant les deux protagonistes pensant l’un à l’autre sans pouvoir se voir. Entre les séquences percutantes, proche de la furie d’un William Friedkin, et les moments plus contemplatifs, le Drive de Refn apparait comme l’une des synthèses les plus réussies de ce qu’a fait de mieux le cinéma américain ces trois ou quatre dernières décennies. 

                Le quart d’heure final amène le film sur le terrain du lyrisme et du symbolisme le plus total. Avec un peu de recul, Drive serait même pas loin du film fantastique. Ce « Driver » est une icône faite homme. Ou plutôt l’inverse. La vision la plus jusqu’au-boutiste du héros de cinéma à l’américaine. Un homme-mythe littéralement comme dans Valhalla Rising. Un homme venu du néant, tombé sur Terre, qui à travers ses actes va tenter d’atteindre une forme de rédemption et de plénitude. Un homme qui, par son « sacrifice » (similaire au « suicide » de Travis Bickle dans Taxi Driver de Scorsese), va littéralement renaître en tant que héros. Et tandis que la musique « Real Hero » résonne de nouveau, dévoilant de manière littérale sa mutation, il s’élancera dans la nuit, tel un damné interdit au bonheur, condamné à la solitude et à l’errance au volant de sa monture de métal. Dans un dialogue capital, le mari d’Irene raconte sa première rencontre avec cette dernière.  Lorsque le jeune homme s’était présenté sous le nom de Standard Gabriel, celle-ci lui avait répondu « qu’elle préfèrerait avoir la version Deluxe ». Et quand on regarde le parcours de Standard (petit malfrat raté, incapable de s’imposer, de régler ses problèmes par sa force ou son charisme et surtout incapable d’assurer comme un père et de protéger sa famille), il ne fait aucun doute que le personnage de Gosling EST la version Deluxe. 

NOTE à 9 / 10

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