Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : J. Edgar
Film américain sorti le 11 janvier 2012
Réalisé par Clint Eastwood
Avec Leonardo DiCaprio, Naomi Watts, Armie Hammer…
Biopic, Drame
L’exploration de la vie publique et privée de l’une des figures les plus puissantes, les plus controversées et les plus énigmatiques du 20e siècle : J. Edgar Hoover. Incarnation du maintien de la loi en Amérique pendant près de cinquante ans, J. Edgar Hoover était à la fois craint et admiré, honni et révéré. Mais, derrière les portes fermées, il cachait des secrets qui auraient pu ruiner son image, sa carrière et sa vie.
Il revient donc en 2012 avec son quatrième biopic après Bird en 1988 sur le saxophoniste de jazz Charlie Parker, Invictus en 2009 sur Nelson Mandela et, d’une certaine façon, Chasseur blanc, cœur noir en 1990 qui mettait indirectement en scène le réalisateur John Huston. Cette fois-ci il s’attèle à un personnage bien plus sombre et complexe avec J. Edgar Hoover, homme controversé qui traversa près d’un demi-siècle d’Histoire américaine en devenant le fondateur du FBI et dont les méthodes et les opinions firent de lui un des hommes les plus détestés et craints car capables de faire plier jusqu’au président des Etats-Unis. Un personnage trouble interprété par le jeune acteur le plus masochiste depuis Tom Cruise : Léonardo DiCaprio (qui a baissé son salaire habituel par dix pour participer au film d’Eastwood, ce qui en dit long sur son implication). Un choc des générations d’autant plus jouissif qu’il réunit pour la première fois l’un des vieux réalisateur les plus respectés avec l’un des jeunes acteurs les plus populaires et talentueux de sa génération, qui livre ici une interprétation sobre mais très impressionnante.
L’homme le plus puissant du monde
Une rencontre au sommet qui aurait du faire des étincelles mais qui se révèle au final légèrement déceptive. La raison est très simple : le film n’est pas à la hauteur de son sujet. Un sujet si énorme qu’il aurait fallu un film d’au moins trois heures, voire un film en deux parties, pour pouvoir correctement parler du personnage. Un long-métrage qui aurait nécessité la poigne, la hargne, le dynamisme d’un Oliver Stone de la grande époque ou d’un Martin Scorsese. Le classicisme d’Eastwood se marie en effet mal avec le portrait d’un homme aussi exubérant, provocant et ambigu. Privilégiant l’intimiste à l’évènementiel, la « petite » histoire à la Grande, Eastwood risque de s’attirer, à juste titre, les foudres de ceux qui attendaient dans ce J. Edgar une sorte de compte rendu de son œuvre et de toutes les problématiques (et elles sont nombreuses) qui ont jalonné son parcours.
Néanmoins, il faut savoir faire la part entre le film que l’on voudrait voir et celui que l’on voit. Il est évident que le « grand film » sur Hoover reste à faire, et il le mérite malgré ses aspects foncièrement détestables tant il a bouleversé à lui seul un pays qui reste encore aujourd’hui la première puissance mondiale (et ce qui fait donc de lui l’une des figures les plus importantes du XXème siècle). Mais ce serait passé à côté du film que de regretter ce retrait du politique et de l’évènementiel, visiblement volontaire et réfléchi, au profit d’une échelle plus humaine et intime. Eastwood est plus intéressé par l’homme lui-même que par son œuvre. Attention : la question de l’héritage et de la création reste essentielle dans le long-métrage, elle en est même le cœur. Mais Eastwood ne s’intéresse pas tant à la création qu’à l’acte créateur lui-même.
Il n’est pas difficile de voir ce qui a bien pu intéresser Eastwood dans le script de Dustin Lance Black (scénariste d’Harvey Milk, ce qui a son importance comme on le verra un peu plus tard). Dans celui-ci, Hoover est un vieil homme qui relate ses mémoires avec l’aide d’un jeune secrétaire et qui s’interroge sur le lègue qu’il va laisser. J. Edgar est donc un film sur un homme âgé controversé qui cherche à savoir ce qu’il va laisser sur Terre. Difficile de ne pas y voir Clint Eastwood, dont le rythme de travail effréné semble sous-entendre une compréhension de sa part que le temps ne cesse de tourner pour lui. Par cette « biographie », Hoover tente de légitimer ce qu’il a crée et tenté de protéger toute sa vie contre les mains intéressées des nombreux hommes politiques qui souhaitaient le faire tomber pour récupérer à leurs fins ce « FBI ». Une vision presque biologique de la création comme si Hoover avait « enfanté » le « Federal Bureau of Investigation ».
Des femmes et un homme
Cette analogie est d’autant plus intéressante qu’elle renvoie à la sexualité très mystérieuse et controversée de Hoover ; aspect central dans le film que l’on doit de prime abord à Dustin Lance Black. Son scénario précédent portait sur Harvey Milk, premier homme politique américain à afficher ouvertement son homosexualité et qui fut l’un des fers de lance du mouvement pour les droits civiques des homosexuels. Il fut assassiné par Dan White et, dans le film Harvey Milk réalisé par Gus Van Sant, Black sous-entendait très légèrement que l’une des raisons pouvait être une homosexualité refoulée. Cette justification sexuelle d’un acte politique se retrouve encore plus développée dans le film d’Eastwood. Le personnage de Hoover, déjà très secret, a tenté toute sa vie de garder à l’ombre sa vie privée. On ne lui connait aucune conquête, presqu’aucun ami et de nombreuses rumeurs lui donnent une relation homosexuelle avec son conseiller le plus proche, Clyde Tolson, et certaines d’entre elles racontent même qu’il avait un certain penchant pour les robes.
Plus qu’un biopic politique, J. Edgar est un film « romantique ». Une histoire d’amour impossible et intimiste; le titre l’annonçait déjà en ne mettant que le prénom du personnage comme pour renforcer son « individualité » et non sa célébrité. Les scènes les plus réussies sont celles qui se rapportent à ce genre. La première assez marquante est sa demande en mariage très maladroite envers sa fidèle secrétaire Helen Gandy (incarnée par Naomi Watts). Une demande précipitée après tout juste trois rendez-vous, comme si quelque chose pressait. La rumeur de son comportement séducteur à ses débuts sous-entendait déjà un trouble qu’il avait su identifier. Il souhaite ainsi impérativement trouver une femme afin de rassurer sa mère tyrannique incarnée par Judi Dench qui préfèrerait avoir un fils mort plutôt qu’un fils gay. Cette attirance pour la gente masculine est une véritable honte pour Edgar, à la fois parce qu’elle le décrédibiliserai complètement en tant que directeur du FBI mais aussi parce qu’il s’attirerait le mépris éternel de sa mère.
Evidemment Eastwood n’aborde pas cette « histoire » de manière frontale. D’abord parce que son classicisme l’amène plus à rester dans l’évocation, le symbolisme et la simplicité ; aussi parce que celle-ci n’a jamais été véritablement prouvée. Il l’aborde donc de manière détournée : la scène de mariage précitée évidemment mais aussi la scène de restaurant où Hoover se retrouve, sous l’ordre de sa mère, avec trois séduisantes jeunes femmes. Une scène faussement anodine car elle révèle le trouble dans lequel les femmes plongent Hoover, qui se remet à bégayer comme un enfant avant de fuir tout penaud lorsque l’une d’elles lui demande de danser. La meilleure séquence reste le point d’orgue de cette relation : sa dispute avec Tolson dans une chambre d’hôtel, qui marque à la fois l’officialisation et l’impossibilité de leur relation (après un pugilat les deux hommes échangent un déroutant baiser sanglant suivi d’un « Je t’aime » murmuré par un Hoover tout seul). Reste enfin la question du travestissement qu’Eastwood représente dans une scène pouvant avoir deux significations : soit il s’agit de la révélation d’un fantasme qu’il peut enfin accomplir après le décès de sa mère, soit il s’agit d’une fusion définitive entre le fils rabaissé et « faible » et sa mère toute puissante.
‘Print the Legend’
J. Edgar est une œuvre puissante quand elle s’intéresse aux secrets et non à l’évènementiel. Certains aspects de sa vie ne sont même presque pas traités comme le maccarthysme ou la lutte des droits civiques. Des secrets qui contredisent son détendeur, c’est sur cette ambiguïté que se focalise Eastwood sans qu’il ne tranche jamais définitivement sur la question. Une opposition qui représente bien la nature hautement contradictoire et complexe de Hoover : un homme ouvertement anticommuniste et raciste, ultra conservateur et donc réprouvant officiellement le genre de pratiques sexuelles auxquelles il s’adonnerait officieusement. « Faites ce qu’il dit, pas ce qu’il fait », puisqu’il y a une réelle contradiction entre les actes et la parole. Une opposition qui apparait dans le récit même avec une utilisation très pertinente de la voix off et des flash-back (les transitions sont d’ailleurs pour le moins judicieuses). Les séquences où il parle à ses « nègres » sont révélatrices de son caractère : il les surveille et les jauge afin de savoir s’ils lui sont loyaux, garde leurs manuscrits, et n’hésitent pas à les renvoyer sans ménagement en plein milieux de leur rédaction. Peu importe leur voix après tout puisque seule la sienne compte.
Une voix off qui peut au départ apparaitre comme trop présente et explicative. Elle surligne quelques éléments célèbres afin de les rendre accessibles au grand public comme tout biopic lambda le ferait maladroitement. Mais celle-ci disparait purement et simplement lors de certaines séquences. Comme par hasard, toutes celles qui mettent en scène sa mère et son « ami » Tolson (incarné par Armie Hammer). Plus que sur le secret, J. Edgar est en fait un film sur le mensonge et la manipulation. Dans l’une des dernières scènes, Eastwood révèlera le pot-aux-roses de façon un poil trop emphatique : Hoover a construit un récit qui l’avantage. Hoover a raconté son histoire ou plutôt sa version de l’histoire, amenant en conséquence quelques changements « salutaires ». Il a menti aux spectateurs tout comme il a menti ou raconté par omission sa vie aux « nègres ». Eastwood poursuit la réflexion qu’il aborde, depuis Impitoyable jusqu’au Mémoires de nos Pères et Gran Torino, sur la démystification. Hoover est un mythe construit de toutes pièces par l’éviction de certaines personnes et le remodelage de certains actes symboliques. Et qui est mieux placé pour parler d’un « mythe » qu’un autre « mythe » ? Car Eastwood en est bien un, symbole d’une Amérique triomphante dans ses nombreuses participations aux westerns, genre de tous les mythes par excellence. Mais avec une note finale toujours amère, Hoover se servant de son statut pour être adoré, au point qu’il n’apparait finalement plus que comme un héroïque justicier dans des « comics » censés inspirer les jeunes ; on le voit enviant de son balcon les applaudissements d'un public lui tournant le dos lors des défilés qui ne vont toujours qu'à l'encontre des présidents qui passent. « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende » disait John Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valence. Hoover applique cette maxime à la lettre, même si cela implique de le faire sur des boites de céréales.
J. Edgar, c’est ainsi avant tout le portrait d’un homme plutôt que de ses actions. Une démarche audacieuse et risquée lorsqu’il s’agit d’un homme aussi important qu’Hoover. Forcément incomplet, le film, d'une beauté plastique impressionante et mis en scène avec une rare précision et efficacité, préfère se focaliser sur deux ou trois fils conducteurs plutôt que de s’éparpiller dans un exposé barbant qui ne ferait qu’effleurer la surface. Le texte final ne fait d’ailleurs aucun doute sur l’orientation du long-métrage puisqu’il se focalise bien plus sur le couple Hoover/Tolson que sur son œuvre et ce qu’elle a changé. D’ailleurs, l’unique évènement véritablement relaté dans le film est la très médiatique affaire Lindbergh qui permit d’asseoir la réputation de ce FBI. Eastwood ne filme pas l’évolution d’une institution, mais son « accouchement ». Un « bébé » qu’Hoover protègera jusqu’à sa mort tel un père (ou une mère) aimant, sans pour autant se soucier des conséquences sur les autres. Au final, plus qu’un symbole optimiste de justice, d’honneur et de loyauté, Hoover deviendra surtout comme sa mère : autoritaire, insensible, paranoïaque, enfermé dans ses convictions jusqu’à l’aveuglement et l’obsession, s’occupant d’un « mari » malade et surprotégeant son seul « héritage ».
NOTE : 7 / 10
