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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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L'Ordre et la Morale

                                       

 - Titre original : L’Ordre et la Morale

 - Film français sorti le 16 novembre 2011

 - Réalisé par Mathieu Kassovitz

 - Avec Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi,…

 - Action, Historique, Drame

                   En avril 1988, sur l’île d'Ouvéa en Nouvelle-Calédonie, 30 gendarmes sont retenus en otage par un groupe d'indépendantistes Kanak. 300 militaires sont envoyés depuis la France pour rétablir l'ordre. Deux hommes s’opposent : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages. À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue.
Mais en pleine période d'élection présidentielle, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale...

                Mathieu Kassovitz avait jusqu’à présent souvent été un bien meilleur acteur que réalisateur. Là où il était apparu dans des films mémorables comme Un Héros très discret de Jacques Audiard, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, Amen de Costa Gavras ou encore le magnifique Munich de Steven Spielberg, sa carrière de réalisateur était nettement moins glorieuse. Hormis l’impressionnant La Haine, le reste de sa filmographie oscillait majoritairement entre des œuvres à moitié réussies (Les Rivières Pourpres) et des films transparents voire sabotés (expérience américaine difficile avec Gothika et Babylon A.D.). 

                Kassovitz était-il l’homme d’un seul coup ? C’était la question que l’on pouvait se poser à son retour déprimé en France. L’Ordre et la Morale remet les pendules à l’heure. Oui, Kassovitz a du talent en tant que metteur en scène. Oui, il l’a gâché avec des projets bancals et mal préparés. Mais ces échecs n’auront pas été vains car, quinze ans après La Haine, il nous resserre une claque cinématographique similaire. Avec L’Ordre et la Morale il nous montre qu’il a encore envie d’en découdre et que, s’il est parti s’empêtrer dans le bourbier hollywoodien, c’était pour mieux revenir « booster » ce cinéma français d’ordinaire si frileux. Première belle audace : le nouveau film de Kassovitz traite d’un évènement relativement récent. Un évènement traumatisant, d’autant plus que la vérité n’a jamais clairement été établie. Une résolution de conflit qui s’est faite dans la violence notamment à cause d’un mauvais contexte politique : l’imminence d’une élection présidentielle entrainant des guerres de chapelles qui retarderont puis empêcheront les négociations, le tout aboutissant finalement à une opération militaire qui se veut « nette » et « efficace ». 

                L’Ordre et la Morale s’ouvre sur le résultat de cette opération militaire au beau milieu de la jungle. Un travelling « rembobiné » pour arriver aux yeux du personnage principal, qui les ferme afin de se remémorer comment il en est arrivé là. Le long-métrage de Kassovitz est un immense flash-back devant permettre au spectateur, et indirectement à ce capitaine du GIGN, de comprendre ce qui a conduit les autorités à privilégier une solution courte et violente plutôt qu’une négociation, certes plus longue, mais pacifique. Conflit mal tombé car devant être réglé dans les plus brefs délais au risque d’indisposer la carrière de quelques gens haut placés de la « Métropole » à plus de vingt milles kilomètres de l’île d’Ouvéa. Kassovitz place pourtant sous les feux des projecteurs un drame bien peu connu de notre Histoire. Par sa représentation, pas vraiment neutre mais en montrant toujours qu’elle est une fiction, il met en lumière cet évènement afin d’intéresser le spectateur, l’inciter à faire ses propres recherches puis à construire son propre avis. Cela n’exclue pas une certaine forme de didactisme, notamment dans le traitement des rapports de force (les bons et les méchants sont parfois trop aisément discernables) et l’écriture de quelques phrases chocs moralisatrices qui ne passent pas forcément bien à l’oral. 

                 De même, une poignée de dialogues fonctionnent moyennement à cause du surjeu de certains acteurs (la grosse colère du général de brigade Vidal incarné par Philippe de Jacquelin Dulphé n’est pas crédible par exemple). Mais cette simplification historique est un mal nécessaire pour rendre limpide les enjeux mais aussi les origines du problème. Cette vulgarisation avait aussi été le choix de Florent Emilio Siri pour son excellent film de guerre L’Ennemi Intime. Evidemment, bon nombre de mauvaises langues condamneront cette schématisation parfois grossière sans comprendre qu’il s’agit avant tout, dans les deux cas, d’œuvres « fictives » censées ouvrir un débat ou une recherche d’informations plus sérieuse et non d’être un témoignage historique neutre et irréfutable. Tout comme l’avait fait Siri, Kassovitz se sert des ficelles de la narration pour immerger le public dans une histoire, lui faire comprendre les motivations des personnages et leur tiraillements. 

                On pourra donc reprocher au film d’être trop partisan voire parfois un peu simpliste et trop proche d’une forme de plaidoyer, mais on ne peut clairement pas enlever à L’Ordre et la Morale qu’il est un gros morceau de cinéma.  Le film est techniquement irréprochable, d’autant plus au regard de son budget et surtout de l’absence de soutien de l’armée qui a refusé de prêter du matériel après avoir lu le scénario (les hélicoptères sont en bois). Kassovitz puise avant tout ses références dans un cinéma classique à l’américaine. De part son analyse des traumas et des troubles qui gangrènent la société et l’Histoire de son pays, Kassovitz fait d’une certaine façon ce que des cinéastes comme Sidney Lumet ou Clint Eastwood font avec l’Amérique. Il y a clairement un parfum de « cinéma engagé des années 70 » qui se dégage de L’Ordre et la Morale ; certains plans feront aussi immanquablement penser à l’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Sa manière de filmer la jungle est aussi assez similaire à la vision panthéiste de Terrence Malick dans La Ligne Rouge ; le compositeur choisi par Kassovitz est d’ailleurs Klaus Badelt, qui avait travaillé avec Hans Zimmer sur la BO du long-métrage de Malick. Kassovitz filme la jungle comme un personnage à part entière, un lieu où l’homme est coupé de toute civilisation et n’est plus que face à lui-même, prêt à céder à ses instincts les plus violents.  

              Si la culture et les mythes américains ont donné une grande importance à la « dernière frontière » (la limite entre le monde civilisé occidental et un territoire encore sauvage dominé par les indiens), il n’est pas idiot de dire que ce concept est aussi applicable à la France. La Nouvelle Calédonie est un peu « la dernière frontière » à la française : située à l’autre bout du monde, isolée puisque perdue au milieu de l’océan, et recouverte de jungle. Un univers où la nature est omniprésente, là où la Métropole a su la dompter et la détruire d’une certaine façon. Un milieu étouffant qui brise nos repères. C’est ce que montre magnifiquement et intelligemment le plan séquence de l’assaut final. Ne permettant donc d’aborder le combat que d’un seul point de vue, celui du héros, et en temps réel, le plan renforce l’immersion du spectateur avec une caméra portée au plus près des visages des soldats et un immense travail sur le son. Une séquence d’un réalisme étourdissant qui distille une tension croissante atteignant une intensité assez sidérante. 

               Mais il faut dire que Kassovitz avait au préalable bien préparé le terrain. La séquence d’introduction dévoile directement l’issue tragique qui clôturera le long-métrage. Il y a aussi la montée progressive de la violence que l’on voit notamment avec un autre magnifique plan séquence qui brise les règles d’espace et de temps comme l’avait fait récemment Spielberg pour Tintin, Kassovitz pousse le vice à faire un flash-back imbriqué dans un autre flash-back. Par quelques cadrages, Kassovitz symbolise visuellement les rapports de forces et les divisions qui séparent les différents protagonistes au moment où les humiliations de chaque côté s’accentuent (bien que l’armée soit particulièrement visée par le metteur en scène). Et enfin, la musique joue aussi un rôle important puisqu’elle laisse une place de choix aux percussions, rythmant un compte à rebours angoissant annonçant la tragédie inéluctable qui se profile (on peut néanmoins regretter que cette bande sonore soit trop peu variée et parfois utilisée de manière un peu trop lourde et répétitive).  

                Le dernier long-métrage de Kassovitz est donc un grand film populaire, mélangeant savamment intelligence et richesse de la narration avec une maîtrise technique indéniable. Malheureusement, L’Ordre et la Morale se ramasse actuellement, et c’est peu de le dire, au box office. Laminé surement par le raz-de-marée Intouchables, film bien plus positif et bien moins exigeant. Mais aussi boudé par un public trop habitué à un cinéma français qui oscille souvent entre comédies lui mâchant le travail et drames d’auteur intimistes lorgnant vers une certaine forme d’autisme parisianiste. C’est dommage car Kassovitz faisait de nouveau preuve d’une verve qui ne l’avait plus animé depuis La Haine. Une verve que possédait encore un cinéaste tel que Brian de Palma à la fin des années 80, lorsqu’il signait des œuvres « coup de poing » comme Outrages qui souhaitait captiver le spectateur tout en le prenant constamment à rebrousse-poil.  

               Kassovitz risque de payer très cher son audace, ce qui est d’autant plus dommageable quand on sait le peu de films français qui osent aborder par la fiction et leur mise en scène des sujets vraiment sensibles. Kassovitz se sert du cinéma comme d'un outil citoyen, devant permettre un débat, une réflexion, sans pour autant sacrifier la forme pour privilégier son propos engagé. Un film qui fait passer un message par l'image et sans renier les artifices inhérent au septième art afin d'impliquer le spectateur et éviter de lui servir pendant deux heures un sermont "plan-plan". Peu importe en fin de compte que le long-métrage ne soit pas impartial. Car même s’il n’avait pas été tiré de faits réels, L’Ordre et la Morale serait resté comme une grande œuvre humaniste qui nous donne à voir l’immense complexité et noirceur de l’âme humaine. Un film à la fois tendu, tragique, contemplatif, bouleversant, militant. En un mot : une œuvre importante qui vise à dévoiler légèrement un fait historique qui, lui, a été bien réel. Car comme le rappelle le personnage principal à la toute fin de l'histoire : si la vérité blesse souvent, le mensonge peut quant à lui tuer. Evitez de passer à côté pendant qu’il a encore la chance de disposer de quelques écrans. Sinon il risque de rejoindre la longue liste des œuvres passés à la trappe à leurs sorties comme le fut par exemple le sublime Les Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron. 

NOTE à 8 / 10

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