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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Le Stratège

                                     

 - Titre original : Moneyball

 - Film américain sorti le 16 novembre 2011

 - Réalisé par Bennett Miller

 - Avec Brad Pitt, Jonah Hill, Philip Seymour Hoffman,…

 - Comédie dramatique

                C’est l’histoire vraie de Billy Beane, un ancien joueur de baseball prometteur qui, à défaut d’avoir réussi sur le terrain, décida de tenter sa chance en dirigeant une équipe comme personne ne l’avait fait auparavant. Alors que la saison 2002 se profile, Billy Beane, le manager général des Oakland Athletics, est confronté à une situation difficile : sa petite équipe a encore perdu ses meilleurs joueurs, attirés par les grands clubs et leurs gros salaires. Bien décidé à gagner malgré tout, il cherche des solutions qui ne coûtent rien et auxquelles personne n’aurait pensé avant. Il va s’appuyer sur des théories statistiques et engager Peter Brand, un économiste amateur de chiffres issu de Yale. Ensemble, contre tous les principes, ils reconsidèrent la valeur de chaque joueur sur la base des statistiques et réunissent une brochette de laissés-pour-compte oubliés par l’establishment du baseball. Trop bizarres, trop vieux, blessés ou posant trop de problèmes, tous ces joueurs ont en commun des capacités sous-évaluées. Avec leurs méthodes et leur équipe de bras cassés, Beane et Brand s’attirent les moqueries et l’hostilité de la vieille garde, des médias et des fans, jusqu’à ce que les premiers résultats tombent. Sans le savoir, Beane est en train de révolutionner toute la pratique d’un des sports les plus populaires du monde…

                Il n’y a pas de sujet plus américain, et donc moins susceptible d’intéresser le reste du monde, que le baseball. D’autant plus en France où ce sport n’est, c’est le moins que l’on puisse dire, absolument pas populaire. Une grande majorité de la population n’en connait probablement même pas les règles basiques. Si en plus de cet univers on y rajoute une quantité de mathématiques et de statistiques, il y a de quoi avoir de vraies sueurs froides quant au potentiel cinématographique proche du néant que Le Stratège semblait avoir sur le papier. 

                Mais impossible n’est pas Steven Zaillian et Aaron Sorkin. Pour rappel, le premier est un scénariste de talent capable de composer avec des sujets-dossiers assez complexes et qui a su s’imposer en travaillant sur des films comme La Liste de Schindler de Spielberg, Gangs of New York de Scorsese, American Gangster de Ridley Scott et le prochain Millenium de David Fincher. Le second est un as du dialogue ciselé à la perfection qui a réussi à rendre passionnant des sujets à la base pas enthousiasmants (il a juste signé le meilleur scénario américain de ces dernières années avec l’absolument brillant The Social Network, qui avait pour centre d’intérêt le réseau communautaire Facebook). Une association évènement donc entre deux des meilleurs scénaristes actuels dont peut se targuer Hollywood. Encore une fois, ils ont réussi à rendre captivant et cinégénique un univers qui ne s’y prêtait pourtant pas. La plupart des aspects et des règles de ce milieu sont exposés de façon limpide et il est bien difficile de se perdre dans le film, et ce, même si l’on est en rien familier avec le monde du sport. 

                Cette réussite, elle vient aussi du fait que Zaillian et Sorkin n’ont pas délaissé l’élément humain au détriment d’une succession de chiffres et de courbes. Tout comme la réussite de The Social Network tenait sur l’ascension du jeune Mark Zuckerberg et l’évolution de sa relation avec son seul ami, l’efficacité du Stratège vient du parcours de Billy Beane. Ce dernier est magnifiquement incarné par Brad Pitt, qui réalise un beau doublé cette année après sa remarquable performance dans The Tree of Life de Terrence Malick. Qui est donc ce Billy Beane ? Un homme qui a été poursuivi par l’échec toute sa vie (et qui le sera donc pendant tout le film, jusqu’au générique de fin où une chanson scande « You’re a looser dad »). Un ancien joueur de baseball qui fit le choix d’abandonner ses études dans une université prestigieuse pour favoriser une hypothétique brillante carrière qui ne pointera finalement jamais le bout de son nez. Il s’est alors reconverti en tant que manager d’une petite équipe, les Oakland Athletics, qui ne dispose malheureusement pas d’un gros budget. Conséquence : tous les bons joueurs qu’il a formé au cours d’une saison se font la malle pour intégrer des équipes plus glorieuses et généreuses. 

                Billy Beane en est à ce point au début du long-métrage. Père de famille divorcée puisqu’il n’a pas non plus réussi sa vie de famille, il vient de perdre une nouvelle saison et doit déjà se préparer à la prochaine qui ne s’annonce pas sous de bons augures. Devant de nouveau recréer une équipe en fonction des maigres moyens financiers dont il dispose, il se rend vite compte que cette saison risque elle-aussi de très mal se dérouler. C’est là qu’il rencontre et récupère le jeune Peter Brand (excellent Jonah Hill dans un rôle différent de ce dont il a l’habitude)). Ce dernier a un parcours assez atypique : il est passé par Harvard, où il a étudié l’économie et les statistiques, avant de se reconvertir dans le management sportif. Il a surtout une vision nouvelle, voire carrément radicale, de ce sport. Il réussit par convaincre Beane d’évaluer la valeur des joueurs par leurs statistiques ; par cette méthode, tout les deux réunissent une équipe de vilains petits canards pas cher et sous exploités, s’attirant les moqueries des « vieux de la vieille ». Une équipe qui a du mal à croire en elle-même tant elle est habituée d'être tournée en ridicule par les "professionnels".

                Car c’est la contrepartie d’une telle audace, d’une telle avancée : être raillé par les anciens. Ne pas être pris au sérieux, c’est ce qui attend les deux compères pendant leur long chemin de croix d’abord parsemé d’échecs. Car ces « dinosaures » n’aiment pas qu’on les bouscule de cette façon ; particulièrement l’entraineur joué par Philip Seymour Hoffman qui n’accepte pas qu’on remette en question ses méthodes et son autorité. Les choses vont néanmoins évoluer lorsque cette nouvelle pratique commencera enfin à faire ses preuves, et en parallèle l'équipe gagnera en maturité et en assurance. S’en suivra alors une course extatique, galvanisante, vers la pulvérisation du  record du plus grand nombre de matchs gagnés d’affilés. Une étape qui montrerait l’efficacité, voire la supériorité de la méthode de Peter Brand. Mais cette victoire ne sera que partielle. En effet, pour que cette méthode de recrutement porte ses fruits, il faut que les Oakland Athletics gagnent la saison. Sinon tous les détracteurs clameront qu’elle n’a pas réussie à atteindre son but premier. 

                Le film s’achève donc sur une note en demi-teinte, à la fois douce et amère. Certes il n’y a pas eu complète victoire, mais cela ne veut pas dire que le duo n’a pas réussi à changer les choses. Qu’ils en soient conscients ou non. La meilleure scène du film est probablement ce dialogue entre Brad Pitt et l’excellent mais trop rare Arliss Howard. Ce dernier incarne un manager bien plus puissant qui a compris l’intérêt de cette méthode de sélection et sa modernité. Cette seule scène condense en quelques minutes le changement radical mais pas encore totalement visible qui s’est opéré dans le monde du baseball. Un changement qui n’altèrera pas la malchance ni la persistance de Billy Beane qui continuera à entrainer son équipe, sans pour autant parvenir à lui faire gagner une saison. Mais un petit changement notable s’est immiscé chez lui : une forme d’empathie avec les membres de son équipe. Après des années à avoir refusé d’assister à leurs matchs, sa simple apparition sur le terrain suffisant à faire perdre son équipe alors qu’elle dominait pendant son absence, il accepte au moins de s’approcher des joueurs (alors qu’il était capable auparavant de les virer sans montrer une once d’émotions). Mais plus que tout, il décide de rester fidèle à lui-même, de continuer d’entrainer cette équipe dans lequel il a grandi et pour lequel il a refusé un chèque dont le montant en dit long sur ce qu’il a réussi à changer. 

                Mais Bennett Miller, réalisateur de Truman Capote, n’est pas Fincher et sa mise en scène est loin de faire autant d’étincelles (à l’opposée de la folie hypnotique d’un Oliver Stone lorsqu’il réalisait L’Enfer du Dimanche). De même, la photographie de Wally Pfister est désespérément terne et froide (très « nolanienne » comme s’il refusait d’adapter son style en fonction du projet. Bien trop sage, Miller ne parvient pas à sublimer le script pourtant en or qu’il avait entre les mains. Car si les deux acteurs principaux s’en tirent magnifiquement (des nominations aux oscars sont très probables), c’est avant tout du script que vient la réussite du Stratège. Success story à l’américaine se déroulant dans un milieu sportif typiquement américain : si ce film aura une place de choix pour la cérémonie de février prochain, il est aussi évident qu’il va se planter au box office français. Encore une fois c’est bien dommage car si l’on se donne la peine d’oser s’y plonger, on pourrait sans aucun doute ne pas être déçu du voyage. 

NOTE à 7,5 / 10

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