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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Les Aventures de Tintin - Le Secret de la Licorne

                                   

 - Titre original : The Adventures of Tintin - Secret of the Unicorn

 - Film américain sorti le 26 octobre 2011

 - Réalisé par Steven Spielberg

 - Avec Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig,…

 - Aventure

                Parce qu’il achète la maquette d’un bateau appelé « la Licorne », Tintin, un jeune reporter, se retrouve entraîné dans une fantastique aventure à la recherche d’un fabuleux secret. En enquêtant sur une énigme vieille de plusieurs siècles, il contrarie les plans d’Ivan Ivanovitch Sakharine, un homme diabolique convaincu que Tintin a volé un trésor en rapport avec un pirate nommé Rackham le Rouge. Avec l’aide de Milou, son fidèle petit chien blanc, du capitaine Haddock, un vieux loup de mer au mauvais caractère, et de deux policiers maladroits, Dupond et Dupont, Tintin va parcourir la moitié de la planète, et essayer de se montrer plus malin et plus rapide que ses ennemis, tous lancés dans cette course au trésor à la recherche d’une épave engloutie qui semble receler la clé d’une immense fortune… et une redoutable malédiction. De la haute mer aux sables des déserts d’Afrique, Tintin et ses amis vont affronter mille obstacles, risquer leur vie, et prouver que quand on est prêt à prendre tous les risques, rien ne peut vous arrêter…

                Steven Spielberg n’est pas un habitué des longues pauses. Disposant d’une foultitude de projets dans sa besace, il lui est même arrivé de sortir deux films à six mois d’intervalles. Mais depuis son Munich, sorti début 2006 en France, presque plus rien. En six années il n’était revenu qu’une seule fois pour son quatrième épisode d’Indiana Jones. Une arlésienne qui avait mis près de vingt ans à être faite et dont Spielberg semblait s’être désintéressé depuis le refus par George Lucas du scénario de Frank Darabont en 2002. Cédant à la pression, et acceptant de le faire pour le public qui le réclamait et l’attendait depuis si longtemps, c’est un Spielberg apparemment peu motivé qui illustra un script de David Koepp s’acharnant à coller les morceaux des innombrables versions précédentes tout en obéissant aux volontés de Lucas. En résulte un produit décevant mais étrange, plus intéressant par ce qu’il dit de l’état d’esprit de Spielberg et de sa « confrontation avec Lucas » que par sa trame narrative instable. Un film mou, cédant aux excès numériques de (très) mauvais gout (les chiens de prairie, la référence à Tarzan,…), et dont on ne pouvait sauver que quelques instants où l’on retrouvait enfin le caractère « pulp » et fou des premiers « Indy ». 

                Mais il ne faisait plus de doute : Indiana Jones avait été remplacé dans le cœur de Spielberg par un autre héros que ce dernier essayait d’adapter depuis près de trente ans. Un héros intimement lié à l’archéologue au chapeau. Beaucoup on vu les références à Tintin (notamment l’album « Vol 714 pour Sidney ») dans cet Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal ; une photo de tournage montrait même Spielberg portant un T-shirt représentant le jeune reporter belge à la houppette. Il est évident qu’au moment de tourner cette quatrième aventure, Spielberg ne pensait déjà plus qu’à son Tintin. Ce héros qu’il avait découvert après avoir lu une critique française sur Les Aventuriers de l’Arche Perdu et qu’il avait tenté d’adapter en « live » au cours des années 80 (avec la scénariste d’E.T., le jeune « Elliot » dans le rôle-titre et Jack Nicholson dans celui du Capitaine Haddock). Après trois décennies d’attente et après avoir reçu la bénédiction d’Hergé, qui considérait Spielberg comme le seul réalisateur capable de rendre justice à Tintin si on lui donnait les « pleins pouvoirs », le plus célèbre des metteurs en scène américains est enfin parvenu à réaliser son vieux rêve.   

                Après plusieurs échecs souvent cuisants d’adaptations, le jeune Tintin semblait condamné à ne jamais pouvoir dignement apparaitre sur les écrans jusqu’à l’intervention de ce jeune metteur en scène tout juste auréolé du succès du premier Indiana Jones. Mais ce n’est plus tout à fait le même Spielberg, qu’avait connu Hergé avant de mourir, qui est enfin parvenu à mettre en scène ces Aventures de Tintin. Ce Spielberg avait perdu cette innocence, cette naïveté qui avait fortement marquées ses œuvres (produites ou réalisées) dans les années 80. A tel point qu’il n’avait véritablement réalisé que trois films de pur divertissement depuis ces vingt dernières années : les deux Jurassic Park néanmoins très influencé par le film de monstres et le cinéma horrifique (donc pas exactement tout public) et cet Indiana Jones 4 pas vraiment réussi. Une partie de ses admirateurs regrettaient même le temps où le jeune Spielberg s’adonnait assez régulièrement à des spectacles pyrotechniques dont la maîtrise n’avait d’égale que leur efficacité (qui  surclasse encore la très large majorité de la production actuelle qui entend leur faire concurrence). L’enjeu de Tintin est d’abord personnel pour Spielberg : parviendra-t-il à retrouver cette « pureté » et cet esprit enfantin qui animait ses films avant L’Empire du Soleil, voire surtout avant La Liste de Schindler ? 

                La première chose qu’il faut bien avouer c’est que son Tintin est très clairement son film d’aventure « fun » le plus abouti depuis le premier Jurassic Park en 1993 (mais, comme dit précédemment, il n’en avait pas fait des masses entre temps). Mais ce Tintin est surtout le moyen qui permet enfin à Spielberg de retrouver une nouvelle jeunesse. D’un point de vue purement formel, il n’avait pas été aussi créatif depuis longtemps. Une telle avalanche d’audaces, de détails et de gags visuels n’avaient pas été perceptible chez lui depuis 1941, sa comédie hystérique et bancale qui avait constitué son premier « échec » (bien relatif, certes). Les Aventures de Tintin est un film d’une richesse esthétique assez inouïe qui nécessitera bien des visionnages pour pouvoir percevoir tous les détails des décors (somptueux au passage), toutes les petites scénettes humoristiques en arrière-plan,… Une richesse qui peut détonner avec l’univers assez dépouillé, bien que parfois détaillé, et soumis à la « ligne claire » d’Hergé. Et pourtant, difficile de ne pas reconnaitre les illustres personnages crées par le dessinateur belge. 

                C’est là qu’apparait le premier intérêt de la « performance capture ». Une « technologie » qu’avait commencé à développer pour le cinéma Robert Zemeckis avec la « motion capture » (capture des mouvements). Elle a depuis été perfectionnée par James Cameron et son Avatar, en réussissant à enregistrer les mouvements faciaux des acteurs avec une grande précision afin d’être parfaitement transposés dans un personnage numérique et d’éviter l’effet « dead eye » (le regard sans vie tant critiquée dans les trois films de Zemeckis). Convaincu par Peter Jackson après avoir tenté de créer uniquement un Milou animé, et définitivement intéressé après quelques tours sur les plateaux de Cameron et de Zemeckis, Spielberg a choisi cette méthode afin de pouvoir mieux recréer l’univers d’Hergé et éviter une artificialité qui aurait empêché le spectateur de croire à cet univers. Le résultat est à la fois déroutant et pleins de promesses pour l’avenir du cinéma. Des adaptations autrefois impossibles sont à prévoir, devant amener des hybridations et des expériences sensorielles et visuelles encore jamais vues auparavant. Si le résultat ou même le concept peut rebuter les fanatiques de la ligne claire et de la « deux dimensions », il est hallucinant pour celui qui regardera le film avec l’esprit ouvert. 

                En effet, quelle pire trahison pouvait-il y avoir à transposer en « volume » un univers fondamentalement « plat » ? Elle est là, la première utilité de la 3D tant décriée par bon nombre sous prétexte qu’elle refuse d’apparaitre comme un gadget qui leur permettrait de ne pas la prendre au sérieux : donner du volume et de la forme à des personnages et à des décors qui n’avaient aucune profondeur spatiale dans la bande dessinée. Certains y verront de la part de Spielberg une incompréhension totale du matériau original, mais bien d’autres y verront surtout la base même de cette adaptation cinématographique. Et n’en déplaise à ses détracteurs, et aux admirateurs de l’adaptation « case par case » de la BD par Rodriguez et Snyder (parti pris vouant le film à l’échec avant même le tournage) : Spielberg fait un film de cinéma. Un film qui va pallier à « l’immobilisme pictural » de la BD en privilégiant le mouvement et la profondeur. Mouvements des personnages donc, plus limités à un enchainement de positions dans des cases, mais aussi mouvements de la caméra.  

                Le second attrait de la performance capture réside en ce dernier point. Elle permet évidemment de donner littéralement vie au monde d’Hergé, amenant des acteurs à jouer des êtres hybrides, entre vrai humains et personnages « dessinés » aux traits volontairement exagérés, ressemblant à l’incarnation photo-réalistes de leur modèles papier. Mais elle permet surtout, et c’est là que réside la véritable révolution de ce procédé, une totale liberté de mise en scène. Liberté de montage, de cadrage, d’éclairage,… Avec cette liberté, Spielberg retrouve le dynamisme et l’effarante inventivité de ses premières années. Les Aventures de Tintin est très clairement son film le plus expérimental, et il était évident que Spielberg ne s’était pas autant amusé avec une caméra depuis des années, laissant libre court à ses idées les plus dingues. A tel point que le film ressemble souvent à un long-métrage de Tsui Hark, dans son dynamisme et cette jouissance formelle mais aussi dans ses excès visuels qui peuvent parfois jouer en sa défaveur. 

                Ce Tintin c’est aussi un moyen pour Spielberg de revisiter son cinéma et ce qui en fait sa quintessence à la fois esthétique et thématique. On retrouve ainsi toute une relecture des trois premiers Indiana Jones, ce qui n’est pas surprenant étant donné le lien qui lie les deux personnages. Les clins d’œil sont multiples entre le buddy movie comique  qui fonctionne comme le troisième film mettant en scène Indy et son père, la référence au sidecar du même épisode, la chasse au trésor comme fil conducteur, le décor de l’Afrique du Nord comme dans Les Aventuriers…, la récurrence de l’hélice (déjà présente dans le 1 et le 3) ou encore les références sur le pilotage d’un avion (Le Temple Maudit dont l’esthétique était le plus proche de celui d’Hergé). Mais d’autres petits coups de coude sont notables comme les trois références au requin des Dents de la Mer (dont un gag visuel génial avec la houppette du reporter), la séquence des pirates qui fait écho à son Hook (qui ridiculise en dix minutes chrono la dizaine d’heure des Pirates des Caraïbes), la scène de l’hydravion qui renvoie à sa fascination de l’aviation dans Always, L’Empire du Soleil ou encore 1941. Ce dernier film, avec son aspect « fourre-tout », à la limite du barnum délirant, est aussi assez proche dans l’esprit de ce Tintin. 

                Il y a une drôle d’impression qui se dégage de ce long-métrage. Celle, très persistante, que Spielberg essaye d’y régler ses « échecs » et de les transcender. Echecs qu’il a toujours eus du mal à digérer, entre les délires épuisants de 1941, le rythme trop effréné d’un Monde Perdu ou d’un Temple Maudit, le kitsch de Hook dû en grande partie à l’impossibilité financière et matérielle de représenter la piraterie telle qu’il le souhaitait à l’époque. De même qu’il s’excuse insidieusement de son quatrième épisode officiel d’Indiana Jones en en réalisant un officieusement bien plus abouti. Comme si Spielberg souhaitait régler les erreurs de son passé et s’en excuser. Néanmoins le film n’est pas, en termes d’influences, uniquement centré sur la carrière du réalisateur américain. Elle porte aussi la marque de son nouvel acolyte Peter Jackson (d’ailleurs pas forcément pour les meilleurs aspects du long-métrage). Ce partenariat est cependant réussi et permet à Steven Spielberg d’accomplir ce que Lucas lui empêchait souvent de faire, en plus de lui imposer ses propres décisions. 

                Mais et Tintin alors ? Si cette adaptation tient largement la route d’un point de vue formelle, est-elle à la hauteur de l’attente que l’on y plaçait ? Après tout il s’agit de la rencontre entre un maître de la BD et l’un des plus grands réalisateurs américains actuels, écrites par trois des plus talentueux scénaristes d’Angleterre. Là encore, difficile de ne pas retrouver ce qui faisait l’essence et le sel des personnages les plus iconiques et attachants d’Hergé. Les Dupond/t sont toujours aussi maladroits et amusants, et le choix des comiques inséparables Simon Pegg et Nick Frost, qui n’aurait pu par leurs physionomies les interpréter sans la performance capture, ne prend que plus de sens (même mimiques et voix assez similaires avec, en plus, une alchimie permettant au duo de pleinement fonctionner. Le personnage de Tintin est lui-aussi bien interprété par Jamie Bell, bien qu’il soit évidemment plus fade que les autres protagonistes. Cela ne constitue pas une trahison de la BD, bien au contraire, puisqu’Hergé l’avait conçu comme une sorte d’abstraction intemporelle permettant au lecteur, peu importe son âge ou son origine, de s’y « identifier » (et non pas de s’y attacher). Son rôle de moteur, de « béquille » amenant la progression des personnages et de l’intrigue est parfaitement conservé. Même Milou n’est pas laissé de côté, animé de façon pas toujours réaliste afin de lui donner une plus forte personnalité. Il est d’ailleurs plaisant de voir la véritable affection que porte Spielberg à ce personnage à part entière alors que bon nombre de metteurs en scène se serait montré méprisant à son encontre (il va jusqu’à lui donner une scène de poursuite à lui tout seul). 

                Mais la véritable attraction de ces Aventures de Tintin n’est autre que le capitaine Haddock. Comme dans les BD, depuis son apparition dans « Le Crabe aux Pinces d’or », c’est lui qui vole la vedette à tous les autres personnages. L’interprétation à la fois drôle et complexe d’Andy Serkis, en plus d’une modélisation des plus réussies, rend pleinement justice à ce Capitaine haut en couleurs. Et ils étaient légions ceux qui condamnaient la probable édulcoration du personnage. Manque de pot pour eux, l’alcoolisme d’Haddock est le nœud même de l’intrigue. Cette addiction vient de l’incapacité d’Haddock à être digne du courage et de la grande valeur de son illustre ancêtre, qui préféra être maudit et perdre son trésor plutôt que de le céder au pirate Rackam le Rouge. Une addiction qui lui a fait oublier qui il est (dans son premier moment de sobriété depuis des lustres il se demandera pourquoi il porte une barbe) et d’où il vient puisqu’il ne se souvient plus de son histoire familiale. Une addiction enfin qui le met constamment, lui et les autres, en danger. Son combat contre ce démon est corolaire avec le retour de sa mémoire et la quête de ce qui lui revient de droit et qui est convoité par le descendant du terrible corsaire. 

                C’est la grande idée de cette adaptation : faire de Sakharine, l’un des collectionneurs très secondaires du « Secret de la Licorne », le méchant principal en lui créant une filiation avec Rackam le Rouge (incarnés par un Daniel Craig de nouveau au top de sa forme et furieusement charismatique). Les deux personnages ayant déjà dans la BD une certaine ressemblance physionomique, il est même étonnant qu’Hergé n’ait pas pensé à l’exploiter. Un duel étendu sur plusieurs siècles où les combats d’autrefois (l’assaut monumental entre les deux bateaux quelques siècles auparavant) fait écho à ceux d’aujourd’hui. C’est l’utilité de cette scène des deux grues, tant décriée. En effet, elle est clairement celle qui dessert le métrage, et pas uniquement par le fait qu’elle ne figurait pas dans les albums originaux (elle est plus proche dans l’esprit d’un Carl Barks). Spielberg s’y livre à une débauche pyrotechnique et technologique regrettable comme si l’ivresse de cette liberté infinie avait fini par lui monter à la tête. Mais on peut lui pardonner cet écart par le fait qu’il le fasse justement passer avant le vrai final moins spectaculaire et plus symbolique et émouvant (le duel à l’ancienne entre Haddock et Sakharine). Et aussi par ce parallèle fait entre le choc des deux bateaux et celui des deux grues, rappelant à la fois les mats des anciens navires mais aussi des épées géantes maniées par les deux ennemis. Cette idée d’une relecture du combat ancestral reste donc belle malgré l’exécution trop tape-à-l’œil qui ne permet pas une réelle intensité.   

                Cette thématique de l’héritage permet aussi à Spielberg d’aborder ce Tintin par un autre de ses angles habituels : la famille et la tentative de reconstruction de cette dernière. Par son aventure, le Capitaine Haddock va se réintégrer dans son histoire familiale et essayer de se montrer digne de son valeureux ancêtre. D’abord soiffard violent qui n’hésite pas à mettre les autres en danger pour une bouteille d’alcool, il va doucement se muer en gaffeur involontaire dont les actes de bravoure sont toujours entachés par quelques détails grotesques ou embarrassants (le rôt dans le moteur d’avion, la robe lors de la poursuite à travers la ville marocaine de Bagghar). Mais petit à petit il marchera lentement et littéralement dans les pas de son ancêtre, en reproduisant les gestes qu’il accomplissait auparavant (la séquence de flash-back est l’une des plus brillante depuis l’introduction du Speed Racer des Wachowski en termes de transitions symboliques et esthétiques). Mais c’est bien Haddock qui remotivera Tintin vers la fin. C’est aussi lui qui est sur le devant de la scène lors de la dernière séquence d’action, reléguant le reporter au second plan. Et l’intervention finale de ce dernier, tel un « deux ex machina », montre un changement dans la dynamique du duo : ils sont maintenant sur un pied d’égalité et interagissent dorénavant en « parfaite symbiose ». 

                Il faudrait aussi parler des multiples influences esthétiques annexes. Notamment une première partie qui rappelle le « film noir », notamment lors de la scène de la mort de l’américain Barnabé. On retrouve aussi du David Lean dans la seconde moitié du long-métrage à partir du passage dans le « Karaboudjan », le vieux rafiot d’Haddock, mais qui est particulièrement perceptible dans les séquences de désert qui font inévitablement écho à la traversée mortelle dans Lawrence d’Arabie. On y voit aussi du Hitchcock lors du concert de la Castafiore et dont le rôle se révèle avec un crescendo musical proche de la scène d’opéra dans L’Homme qui en savait trop (scène hilarante au demeurant et comportant la deuxième très grande idée de cette adaptation). Il y a aussi du Zemeckis lorsque Spielberg libère complètement sa caméra et dont l’utilisation du plan séquence rappelle celui de son disciple dans Le Drôle de Noël de Scrooge 

                Spielberg brise les notions d’espace et de temporalité en réalisant une course poursuite en moto par le biais d’un seul plan séquence (le meilleur depuis ceux des Fils de l’Homme de Cuaron). Un plan séquence hallucinant au niveau de la chorégraphie et de la maîtrise technique qui n’est pourtant pas gratuit puisqu’il se focalise sur les trois parchemins menant au trésor et qui passe de « mains en mains ». Un plan séquence qui montre en arrière-plan un aspect politique comme les affectionnait Hergé. En effet, Haddock, dans un gag emprunté à Commando, détruit le barrage qui permettait au cheik Omar Ben Salaad d’avoir un grand lac privé obligeant la population moins aisée de la ville à subir une pénurie d’eau. Le plan séquence suit cette chute de l’eau, du barrage à la mer tout en passant par les divers aqueducs, canalisations et fontaines (au second plan on voit souvent des habitants se ruer avec leur cruches pour enfin se servir à leur aise). A partir d’une simple maladresse, Haddock vient de bouleverser l’ordre social qui était établit dans l’émirat en permettant l’accès à l’eau pour tous et non plus qu’à un privilégié. 

                La scène dans son écriture et sa mise en place n’est d’ailleurs pas sans évoquer « Wallace et Gromit ». Un plan séquence dont la montée en crescendo permet au spectateur d’atteindre une jouissance et une excitation démesurée tandis que retentit de façon tonitruante le « thème de Tintin » lors d’une cascade magnifique et impossible. Spielberg montre alors à la concurrence et à la jeune génération qu’il est encore à plusieurs coudées au-dessus d’eux en livrant le plus grand et étourdissant morceau de bravoure depuis la bataille finale d’Avatar. Au rayon des déceptions cependant on pourra mentionner la musique de John Williams qui ne rentrera pas dans l’inconscient collectif comme ses compositions pour Star Wars ou Indiana Jones. Néanmoins il y a bien des thèmes spécifiques à chaque personnage et une écoute hors contexte montre que, comme celles écrites ces dernières années par Williams, sa BO est nettement plus complexe et élaborée qu’auparavant. Et il est évident qu’à son âge le plus grand compositeur pour film n’a plus rien à prouver et qu’il a envie d’être autre chose qu’un distributeur de « thèmes mythiques ». 

                Donc aucune raison de bouder son plaisir. Ces Aventures de Tintin regorgent de séquences étourdissantes de beauté entre le cache-cache dans un grand navire, la séquence de rodéo sur un hydravion en pleine tempête, un abordage monumental et grandiloquent ou encore la séquence de moto, clairement le vrai climax du film (comme la plupart des Indiana Jones où l’apogée arrivait souvent vingt minutes avant la fin). Un film d’aventure expérimental essayant de pousser à son maximum un rythme trépidant qui ne laisse que peu de place aux moments de flottements et d’introspections psychologiques dont on nous gave depuis des années (combien de blockbuster dure moins de deux heures aujourd’hui ?). Oui, le film fait une heure quarante cinq, et oui, on ne voit jamais le moment passer. Elle est aussi là le respect de la bande dessinée : être un enchainement de péripéties entrainant d’autres rebondissements obligeant les personnages à évoluer et à progresser dans l’action. Un film d’aventure qui n’a d’autres moteurs que l’aventure.  

                Le film en est peut-être épuisant mais il est d’une richesse et d’une générosité rarement égalée. Et au milieu de toutes ses adaptations de BD qui sentent l’opportunisme à plein nez et l’absence de talents (Les Schtroumpfs, la série des Astérix, Lucky Luke, le prochain Marsupilami, etc…), ça fait du bien de voir un film où suinte de partout (peut-être trop) la déférence et l’amour portées au matériau original par l’équipe de tournage. Un modèle d’adaptation qui mêle intelligemment deux intrigues n’ayant pourtant pas grand-chose en commun, et qui n’hésite pas à faire quelques clins d’œil complices aux fans du petit reporter (la « boule » d’alcool venant d’« On a marché sur la Lune », la jeep de « Tintin au pays de l’Or Noir », les articles de presse affichés dans l’appartement du héros mentionnant ses exploits passés,…). Evidemment que l’on n’y retrouve pas LE Tintin des bandes dessinées, car c’est impossible, mais l’on y trouve une interprétation du personnage. C’est ce que sous-entend dès le départ le générique de début, qui n’a de sens qu’en 3D puisqu’il transforme en volume des aplats d’ombres. Et la séquence d’ouverture achève de montrer ce parti pris : on y voit Hergé en train de dessiner en ligne claire le personnage photo-réaliste représentant le reporter dans cet univers. Quelle meilleure passation de pouvoir que celle-là, pour montrer la nouvelle vie du héros belge ? Et quelle meilleure mise en abime du projet de Spielberg que celle-là ? Caractérisé en moins d’une minute, Tintin s’apprête maintenant à conquérir l’autre côté de l’Atlantique. En attendant, nul doute que ce Secret de la Licorne est une œuvre moderne comme les faisait encore Spielberg au début des années 90 et l’un des meilleurs films d’aventure de ces dernières années. Vivement la suite, mille sabords !   

NOTE à 8,5 / 10

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J
<br /> On aurait même pu citer Don Rosa concernant les gags en arrière plan. Il me semble même que la comparaison entre ce "Tintin" avec "Donald" est plus pertinente avec les aventures de Rosa qu'avec les<br /> scénettes domestique de Barks.<br /> Personnellement, je trouve la musique de Williams excellente (merci Deezer... à défaut de Youtube). Marre de tous ces thèmes que l'on répète ad nauseam dans les films.<br /> <br /> <br />
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K
<br /> <br /> http://idata.over-blog.com/3/79/28/51/Berco/bistro/bistro-2/bistro-3/bistro-4/Bistro-4/bistro-5/bistrooo/pif/fan-fan/barks-3.jpg <br /> et   http://idata.over-blog.com/3/79/28/51/Berco/bistro/bistro-2/bistro-3/bistro-4/Bistro-4/bistro-5/bistrooo/pif/fan-fan/barks-2.jpg <br /> je crois qu'elles sont de Barks. Mais c'est vrai que Don Rosa peut très bien marcher en termes de comparaison.<br /> <br /> <br /> <br />