Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Les Infidèles
Film français sorti le 29 février 2012
Réalisé par Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Emmanuelle Bercot, Fred Cavayé, Michel Hazanavicius, Eric Lartigau et Alexandre Courtès
Avec Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Guillaume Canet,…
Comédie
L’infidélité masculine et ses nombreuses variations, vues en courts-métrage par sept réalisateurs.
Le film aura fait un peu parler de lui avant sa sortie, même si cela n’a pas souvent été en de bons termes. Au départ il a eu cette polémique tellement ringarde qu’elle a même fait pouffer les Américains qui découvraient soudain à quel point ces Français, qui se moquent pourtant souvent du puritanisme outre-Atlantique, étaient en fait de véritables « Mères la Morale » coincées. Une polémique engendrée par une affiche soi-disant choquante pour l’image de la femme, critiquée par des lobbies féministes qui n’ont pas pris le temps d’envisager le fait que cette image rétrograde pouvait avoir été préméditée afin de dévaloriser les deux gus machos et crétins qui posaient au centre de la photographie. Le film risque ensuite dans désarçonner plus d’un parmi ceux qui iront en salles en croyant qu’il s’agit d’une comédie un peu beauf.
Ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’un film est mal vendu, ou assassiné selon l’humeur, surtout depuis quelques années où les équipes marketing révèlent régulièrement une incompétence crasse encore jamais égalée (bonne chance à John Carter, littéralement sabordé et qui pourrait devenir à cause d’une poignée d’imbéciles surpayés et sans talent l’un des plus gros flop de tous les temps). Cette parenthèse étant faite, que peut-on dire du film lui-même ? D’abord qu’il est, d’un strict point de vue formel, une bien belle anomalie dans le paysage dévasté de la « comédie française ». Entre une cinquantaine de productions minables surbudgétées mettant en stars principales des comiques télé tous moins drôles, charismatiques et talentueux les uns que les autres et un Intouchables bien rassurant au succès démesuré et délirant, Les Infidèles apparait même comme l’un des projets français les plus osés de ces dernières années.
La taille ne compte pas
D’abord par sa structure inhabituelle évidemment, le film étant composé de quelques courts-métrages séparés chacun par un petit gag. Peu de lien entre eux apparemment si ce n’est ce fil rouge de « l’infidélité masculine » et la récurrence de ces deux acteurs principaux dans divers rôles. C’est autour de ces deux derniers que le film a pu voir le jour : Gilles Lellouche, acteur au potentiel très variable mais qui s’en tire ici plutôt honorablement, et évidemment Jean Dujardin, tout fraichement oscarisé et l’un des rares Français à être suffisamment bankable pour soutenir des projets parfois extrêmement « casse-gueule » (en plus d’être accessoirement la seule chose vraiment excellente à être passé de la TV au cinéma français au cours de ces dix dernières années).
Et Dujardin a bien l’intention de mettre à profit son immense popularité et les nombreux succès qu’il a à son actif afin de donner naissance à des films ambitieux, de temps en temps clairement imparfaits voire ratés, mais qui ont justement comme mérite d’exister. Quel est le principe des Infidèles ? Raconter en plusieurs petites histoires les différentes facettes de l’adultère chez l’homme. Autant de facettes à explorer dans diverses situations et mises en scène par des réalisateurs ayant des sensibilités bien distinctes. Le résultat est par conséquent un peu bancal, certains segments se révélant bien plus puissants, drôles et émouvants que d’autres.
Les scénettes qui font par exemple offices de séparations entre chaque court sont pour la plupart assez inefficaces. Elles ne servent surtout qu’à bien différencier les quelques récits. On peut aussi regretter un prologue trop tranquille de la part de Fred Cavayé, pour le moment bien plus talentueux lorsqu’il s’agit de filmer l’action plutôt que l’introduire, et le segment mettant en scène Gilles Lellouche en orthodontiste quadragénaire sortant avec une étudiante pour tromper sa vie de couple ennuyeuse. Ce dernier peine à être drôle et Lellouche a clairement du mal avec les moments d’émotions ; d’autant plus qu’il n’est que peu soutenu par un Dujardin en adulescent ringard qui tente maladroitement de se fondre dans le milieu des jeunes pour cacher sa peur du vieillissement et des engagements.
Entre rires et larmes
La surprise de ce long-métrage vient clairement de son aspect dramatique qui avait été complètement occulté par la campagne promotionnelle. Et contrairement à ce que certaines féministes proclamaient sans même avoir vu le long-métrage, Les Infidèles n’est clairement pas un film machiste. On pourrait même dire que la frange du public qui pourrait se sentir le plus insulté par le film est clairement masculine. Néanmoins, il serait réducteur de donner aux Infidèles une vision moraliste et méchante à l’encontre de ces « trompeurs ». Ce multi-film n’est au final pas tant une comédie qu’une analyse étonnamment fine de la vision masculine de la vie de couple et de l’adultère. Qu’est-ce qui peut conduire un homme à aller voir momentanément ailleurs ?
Les réponses sont nombreuses. Dans le prologue, ce sont deux hommes très proches qui y vont de manière compulsive, sans autre raison explicable. Le personnage incarné par Dujardin se demandera si le fait qu’ils ont l’habitude de coucher dans la même pièce avec des partenaires différentes n’est pas le signe d’une homosexualité refoulée. Mais le segment réalisé par Cavayé laisse penser qu’il s’agit du point de vue de ces femmes trompées qui ne voient en leurs maris volages que des « baiseurs compulsifs » et immatures. Le second segment est clairement le meilleur du film car il amène un changement très violent de tonalité. C’est au cours de ce second segment que se révèle véritablement la gravité du sous-texte des Infidèles.
Celui-ci raconte vingt-quatre heures de la vie d’un homme, incarné par Dujardin, qui se retrouve dans un hôtel pour un congrès en tout point inintéressant. La quarantaine bien tassée, il est momentanément loin de sa famille. Mille tentations s’offrent à lui. Sauf qu’il y a un hic : il n’arrive pas à être infidèle. Toutes ses tentatives échouent et les quelques « proies » susceptibles le considérèrent comme un ringard pas drôle (il se fait même voler la vedette par un handicapé bien trop charismatique pour lui). Il finit sa nuit sur une tentative de la dernière chance, complètement désespérée et tellement improbable qu’elle surprend la « tentatrice » elle-même. Ce récit de près d’un quart d’heure est celui qui met le mieux en scène Jean Dujardin, magnifiquement pathétique comme dans les deux OSS 117 de Michel Hazanavicius. Il n’est donc pas surprenant de découvrir que c’est le réalisateur oscarisé qui a signé la réalisation de ce morceau voyant Dujardin enchainer les blagues ratées et les silences douloureux qui vont avec tout en dressant le portrait d’un looser en pleine décadence comme l’était George Valentin dans The Artist. Et après une nuit de vaines tentatives à la débauche, le personnage principal n’a plus qu’à envoyer un message d’amour désabusé à sa femme qu’il a vainement tenté d’oublier pendant quelques heures.
Un gars et des filles
Survient ensuite l’ennuyeux segment avec Gilles Lellouche, plus classique et moins touchant, montrant un quadragénaire au top de sa forme (cool, élégant, friqué) qui fricotte avec une jeunette. Une seconde jeunesse illusoire tant le décalage entre les deux générations est flagrant. Le réveil sera brutal et le héros, comme dans la séquence précédente, reviendra au bercail la queue entre les jambes. Le troisième court-métrage est clairement le plus abouti et le plus marquant. Réalisé par Emmanuelle Bercot, il met en scène un couple à la ville et à l’écran : Jean Dujardin et Alexandra Lamy, qui s’étaient d’ailleurs rencontré sur l’excellente minisérie « Un gars/Une fille » qui les avait révélé tous les deux. Abordant cette fois-ci la forme d’un quasi huis-clos, le segment raconte la dispute d’une nuit entre un mari et sa femme lorsque cette dernière, faisant semblant d’être libérée sur le sujet, amène son mari à confesser une relation extraconjugale.
La discussion ne se déroule pas aussi pacifiquement que prévu, le choc étant évidemment rude et humiliant pour l’autre partenaire. La séquence finit par prendre l’apparence d’un combat de boxe où chaque éclat est entrecoupé par de courtes périodes d’accalmie pendant lesquelles les deux opposants ne cessent de se tourner autour, de se jauger, avant de se débattre à nouveau l’un avec l’autre. La puissance émotionnelle dégagée par les deux comédiens n’est que renforcée par la mise en abime réelle de leur propre couple. Le court-métrage peut alors être perçu comme le simili-remake du Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick qui mettait en scène un véritable couple de l’époque, Tom Cruise et Nicole Kidman. Le film débutait d’ailleurs aussi par la violente révélation d’un adultère qui venait briser en éclat l’image de cette famille moderne parfaite, avant de révéler un certain parallélisme au niveau du comportement (la femme n’est pas moins « coupable » que l’homme).
Si le court-métrage ne reprend pas l’errance nocturne ni l’orgie sectaire du long-métrage de Kubrick, il se conclut sur une scène faisant écho à ce dernier. Après la tempête qui s’est conclue par une étreinte passionnée, le couple se regarde le lendemain matin comme si de rien n’était. Mais ces regards sont lourds par la révélation des secrets quelques heures auparavant. Mais l’enfant à leur côté ignorera peut être à jamais ce qu’il s’est passé sous son toit cette nuit-là. Lui-seul est plus important qu’eux et c’est pourquoi il doit être le plus protégé. Et s’il y a encore un retour à la normalité, celui-ci ne s’est pas fait par le mensonge mais par la vérité et le sexe (renvoyant au mot final de Kidman dans Eyes Wide Shut, disant que la chose la plus capitale pour sauver son couple était de « baiser »). On peut aussi ajouter que le personnage de Dujardin, dans le segment réalisé par Hazanavicius, est une relecture du personnage de Tom Cruise qui errait dépité à la recherche d’une conquête extraconjugale mais échouait à chaque fois à franchir le pas alors qu’il était régulièrement à deux doigts de conclure l’affaire.
Trompeurs malgré eux
Les deux derniers segments seront quant à eux nettement plus légers. Le premier, décalé voire absurde, montre une réunion des « Infidèles anonymes » qui ressemblent plus à un cours à l’école primaire qu’à une cure entre adultes. Les « infidèles », c’est-à-dire ces personnages pris la main dans le sac apparaissant dans les petits gags faisant office d’interludes, sont donc « soignés » par une femme sévère qui agît comme une maîtresse d’école. Mais dénuée de toute empathie. Elle ne recherche pas de cause à leurs attitudes volages et traite ces hommes comme des patients atteints de maladies. Une vision volontairement réductrice car l’on reprend un point de vue féminin qui se fait ici la porte-parole des femmes bafouées. Ici, on ne recherche pas les causes pour « soigner », alors que ce sont de ces dernières que viennent pourtant la « solution » au problème, comme l’a démontré le court précédent.
Les Infidèles s’achève enfin sur un épilogue faisant suite au prologue. Les deux personnages débordant d’appétits sexuels décident de se livrer à une autre sorte de cure qui consiste à avoir des relations extraconjugales à la chaine pour tenter de s’en dégouter et rassasier définitivement cet instinct de « prédateur reproducteur ». Et quoi de mieux que Las Vegas, LA ville moderne de la luxure, du péché et du rêve artificiel ? Une cure efficace mais pas forcément de la façon que l’on croit puisque le film s’achève sur un gag résolveur faisant écho à une remarque du prologue. Un gag à l’image de l’humour du film : libre, un brin provocateur, un peu cru sans pour autant être obscène. Une « comédie » donc bien plus proche de son modèle américain que de la production locale basique produite par TF1 pour passer en première partie de soirée.
Partant du principe que la comédie n’est pas un genre plus minable que les autres et qu’elle peut par conséquent parler de choses sérieuses, Les Infidèles apparait comme le digne héritier de cette décennie qui a vu le triomphe de la bande d’Apatow. Derrière les blagues salaces, graveleuses et immatures (mais souvent réussies) se cache un fond plus sérieux, angoissé et adulte. Une dualité étonnante mais audacieuse qui manque beaucoup à ce cinéma comique français qui délaisse trop l’étape de l’écriture (alors qu’elle est survalorisée pour d’autres genres où elle est justement moins nécessaire) au profit de la redite fatigante des mêmes gags plus drôles du tout et vieux d’un demi-siècle. Rien que pour ça, la sortie des Infidèles est une excellente chose malgré la qualité vacillante de l’ensemble du long-métrage.
NOTE : 6,5 / 10
