Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Extremely Loud and Incredibly Close
Film américain sorti le 29 février 2012
Réalisé par Stephen Daldry
Avec Tom Hanks, Thomas Horn, Sandra Bullock,…
Drame
Oskar Schell, 11 ans, est un jeune New-Yorkais à l'imagination débordante. Un an après la mort de son père dans les attentats du World Trade Center, le "jour le plus noir", selon l'adolescent, il découvre une clé dans les affaires du défunt. Déterminé à maintenir un lien avec l'homme qui lui a appris à surmonter ses plus grandes angoisses, il se met en tête de trouver la serrure qui correspond à la mystérieuse clé. Tandis qu'il sillonne la ville pour résoudre l'énigme, il croise toutes sortes d'individus qui, chacun à leur façon, sont des survivants. Chemin faisant, il découvre aussi des liens insoupçonnés avec son père qui lui manque terriblement et avec sa mère qui semble si loin de lui, mais aussi avec le monde déconcertant et périlleux qui l'entoure...
S’il y a bien un sujet sensible aux Etats-Unis, c’est le 11/09. C’est un peu leur « Shoah », leur évènement traumatisant sur lequel repose le tabou de la représentation cinématographique. D’autant plus qu’il est encore très récent ce qui n’arrange pas les choses à ce niveau-là. La première attaque externe sur le territoire des Etats-Unis depuis l’indépendance américaine n’a été traitée au cinéma qu’en filigrane, que de façon détournée et indirecte. Quelques œuvres majeures se sont fait l’écho de ce trauma post 11/09, comme La Guerre des Mondes de Spielberg, mais rares ont été celles qui ont osé montrer l’évènement. Il y a bien le pâlichon World Trade Center d’Oliver Stone, projet audacieux qui n’avait accouché que d’un banal film catastrophe encore plus handicapé par cette idée d’hors champ que La Liste de Schindler. Un résultat peu convaincant car Stone avait été incapable de montrer en quoi l’attentat du WTC était fondamentalement différent et bien plus marquant qu’un simple remake de La Tour Infernale.
Mais le 11 septembre a clairement un potentiel mélodramatique démesuré. Peut-être est-on sur le point de voir se populariser un « genre 11/09 » qui verra de nombreux long-métrage prendre cette toile de fond pour avoir un air « sérieux », faire pleurer le public et pleuvoir les récompenses ; un peu comme les films sur la Shoah, véritablement un genre en soit depuis plusieurs décennies en Europe avant de passer aux Etats-Unis. Peut-être faut-il encore attendre le « grand film » sur le 11/09 avant de voir des œuvres véritablement sérieuses apparaitre enfin sur le sujet, débarrassé de ce fardeau de la représentabilité. Quoiqu’il en soit, ce n’est pas avec Extrêmement fort et incroyablement près (quel titre pompeux !) que cela va changer. Ici, le 11/09 est la toile de fond de ce drame déjà très lacrymal qui ne va pas hésiter une seule seconde à utiliser ces images de camions de pompiers passant en trombe, de cette pluie de feuilles blanches, de ces panneaux de personnes décédés pour faire jaillir des torrents de larmes chez le spectateur.
Machine lacrymale
Alors autant le dire tout de suite, des larmes, vous risquez d’en verser. Et d’avoir envie de pleurer pendant les trois quarts du film. Le long-métrage de Daldry n’épargne rien et utilise toutes les ficelles imaginables pour que vos yeux soient humides de la première à la dernière minute. Mais attention, vous ne pleurerez pas parce que telle séquence est l’aboutissement émotionnel d’une action ou d’un personnage. Non, vous pleurerez parce qu’on vous l’ordonne à coups de plans de mère/enfant/vieil homme effondré qui s’énerve/déprime/pleure devant ce monde laid/triste/injuste qui se révèlera en fait beau/joyeux/plein d’amours. La recette est éprouvée et Daldry la suit à la lettre. Vos pleurs seront mécaniques et c’est parfois aussi agréable que d’avoir un pistolet sur la tempe pendant qu’on vous ordonne de vider toutes les larmes de votre corps.
Extrêmement fort… est un film beaucoup trop mécanique pour être honnête. Une machine pensée dès le départ comme une œuvre tire-larmes devant faire sensation aux cérémonies de prix. Et pour cela, tout est réuni. Adaptation d’un roman réputé pour être bouleversant ; mise en scène par Stephen Daldry, maitre dans l’art du drame boursouflé et larmoyant à l’intention des oscars comme The Reader ; scénario d’Eli Roth, adepte des formules lacrymales qui ont fait leur preuve comme dans l’excellent Forrest Gump et L’Etrange histoire de Benjamin Button ; casting de stars… Le tout produit par un Scott Rudin qui, depuis No Country for Old Men, a décidé de se spécialiser dans la production de « films à oscars ». Sauf que le long-métrage final ne marche pas vraiment. Cela ne l’a pas empêché de voler une nomination à l’oscar du meilleur film il y a près d’un mois, prenant la place d’œuvres infiniment supérieures comme Drive ou Millenium. Mais il n’y a qu’à voir la réception critique et publique complètement désintéressée qu’il a reçu, au point d’apparaitre aux yeux de tous comme la grosse erreur de casting à la dernière cérémonie des oscars, pour se rendre compte de la limite du procédé.
Le film n’est pas pour autant atroce. Mais comme il est mécanique, il est juste trop classique et prévisible. Il n’y a presqu’aucune surprise au cours du récit. Au point que lorsque le jeune héros déclare avoir réalisé quelque chose au sujet d’un des personnages, le spectateur a déjà réalisé autre chose à son sujet autrement plus crucial depuis déjà dix bonnes minutes. Il faut ajouter à cela l’une des plus barbantes voix off de film depuis plusieurs mois. Elle est abominablement explicative et démonstrative comme pour souligner jusqu’à l’écœurement des détails ou des idées que l’on avait pourtant déjà remarqué par l’image. Un moyen sûrement pour décrire précisément ce que pense l’enfant, chose qu’un livre peut faire de façon plus subtile et efficace. Ici, c’est purement et simplement l’abandon de l’image pour raconter une histoire, alors qu’elle est l’aspect principal d’une adaptation cinématographique, afin de privilégier la parole. Un langage visuel qui est limité à une simple illustration, sans audace ou fulgurance involontaire, du roman.
La clé du bonheur
Le casting de têtes connus n’est pas forcément très judicieux. Si Max von Sidow s’en tire admirablement dans un rôle muet assez touchant, Tom Hanks ressort son jeu de l’adulte aimant et idéaliste. Un rôle qui lui va comme un gant mais qui est tellement évident qu’il symbolise parfaitement l’absence constante de prise d’audace. John Goodman hérite d’un rôle absolument ingrat où il n’a bien que trois lignes de dialogues à dire ; c’est d’ailleurs à se demander ce qui a bien pu le motiver à part un bon chèque. Le bilan pour Sandra Bullock est plus mitigé et il serait malhonnête de dire qu’elle n’arrive pas à rendre attachant son personnage de mère ne parvenant pas à reprendre la place de ce père si formidable dans le cœur de son jeune fils. Ce dernier est interprété avec conviction par Thomas Horn, bien que sa voix off omniprésente le rende un tantinet agaçant et que la psychologie de son personnage est parfois tracée de façon assez aléatoire.
Dans l’ensemble, il n’y a pas grand-chose de véritablement marquant à en retirer. On peut s’émouvoir du parcours de cet enfant cherchant à tous prix à avoir une réponse à la mort « illogique » de son père. Un petit garçon qui devient terriblement angoissé après la disparition de cet être autrefois si protecteur qui l’incitait à aller vers les autres pour ne plus vivre dans la peur. Une quête désespérée où le jeune Oskar Schell devra faire son deuil plutôt que de s’acharner à déterrer des secrets enfouis bien profondément dans le cœur de chaque être (le symbole de la clé n’est évidemment pas un hasard). Sur sa route il ne rencontra que des âmes charitables que l’on aperçoit le temps d’un ou deux plans. Puisque l’on ne nous donne pas les récits annexes que doivent lui raconter ces hommes et femmes réduits à l’état de photographies dans un album souvenir, on est obligé de rester collé au point de vue d’Oskar. Mais l’enquête ne faisant en gros que piétiner, il n’est pas étonnant que l’on finisse par regarder plus que régulièrement sa montre pendant la seconde moitié du long-métrage.
Restent quelques séquences vraiment touchantes comme la dispute entre la mère et son fils qui lui déclare qu’il aurait préféré que ce soit elle qui meurt dans la tour, ou encore cette scène où le mystérieux vieux locataire, devenu muet à cause d’un abominable traumatisme, écoute les six messages qu’a laissé le personnage de Tom Hanks sur un répondeur avant de mourir. La conclusion est elle aussi assez touchante puisque l’on se rend compte que la finalité de cette enquête involontaire est le rapprochement de la mère et du fils qui ne se parlaient plus depuis des mois. Mais fallait-il vraiment en faire autant dans le pathos et l’emphase inutile pour aboutir à une conclusion aussi évidente et « intime » ? Le résultat reste qu’Extrêmement fort… pâtit énormément de cette boursouflure émotionnelle tellement exagérée et répétée qu’elle finit par être artificielle. Un beau ratage donc pour ce qui aurait pu être un beau drame sur l’appréhension de la mort par un jeune enfant bouillonnant de vie.
NOTE : 4 / 10
