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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Millenium - Les Hommes qui n'aimaient pas les Femmes

Titre original : The Girl with the Dragon Tattoo

Film américain sorti le 18 janvier 2012

Réalisé par David Fincher

Avec Daniel Craig, Rooney Mara, Christopher Plummer,…

Policier, Thriller

Mikael Blomkvist, brillant journaliste d’investigation, est engagé par un des plus puissants industriels de Suède, Henrik Vanger, pour enquêter sur la disparition de sa nièce, Harriet, survenue des années auparavant. Vanger est convaincu qu’elle a été assassinée par un membre de sa propre famille. Lisbeth Salander, jeune femme rebelle mais enquêtrice exceptionnelle, est chargée de se renseigner sur Blomkvist, ce qui va finalement la conduire à travailler avec lui. Entre la jeune femme perturbée qui se méfie de tout le monde et le journaliste tenace, un lien de confiance fragile va se nouer tandis qu’ils suivent la piste de plusieurs meurtres. Ils se retrouvent bientôt plongés au cœur des secrets et des haines familiales, des scandales financiers et des crimes les plus barbares…

      

Stieg Larsson ne devait pas savoir en rendant ses trois manuscrits qu’il allait révolutionner le roman noir. Il n’empêche, quelques années après, la trilogie « Millenium » est devenue l’un des plus gros best-sellers de ces dernières années. Ce qui est d’autant plus surprenant lorsque l’on sait le contenu très noir des trois livres par rapport aux autres « blockbusters littéraires » (les « Harry Potter », « Twilight » et autres « Hunger Games » étant destinés à un public plus large et surtout plus jeune). Néanmoins, cette noirceur n’a pas refroidi le processus habituel de l’adaptation cinématographique. Très vite, on a parlé d’une adaptation américaine prestigieuse avec David Fincher à la barre. Le projet fut cependant quelques peu repoussé, notamment par un Fincher épuisé qui sortait tout juste de plusieurs années de production chaotique sur L’Etrange Histoire de Benjamin Button et qui ne se voyait pas du tout se rebattre aussi tôt avec les exécutifs.

Entre temps, la saga fut adaptée pour la télévision lors d’une coproduction suédo-danoise. Celle-ci ayant rencontré un beau succès, elle fut largement massacrée au montage pour en sortir trois films diffusés un peu partout dans le monde. Puisqu’elle avait l’avantage d’être arrivée en premier, la série fut acclamée un peu partout par les fans et considérée comme « le » maître-étalon de l’adaptation des livres de Larsson. Michael Nyqvist, qui incarnait le journaliste Mikael Blomkvist, partit ensuite en Amérique pour jouer les méchants mégalos dans Mission Impossible : Protocole Fantôme tandis que Noomi Rapace, presque glorifiée pour son interprétation de la jeune hackeuse Lisbeth Salander, se retrouva propulsée dans deux blockbusters, Sherlock Holmes 2 – Jeu d’ombres de Guy Ritchie et Prometheus de Ridley Scott avant d’intégrer normalement le casting du prochain Brian de Palma intitulé Passion. L’histoire aurait pu s’arrêter là lorsqu’en juin 2009 le projet d’adaptation américain refait surface. On cru d’abord à un nouveau tandem entre Quentin Tarantino et Brad Pitt avant que David Fincher, enfin reconnu par la profession avec Benjamin Button et son absolument magnifique The Social Network, ne revienne à bord. Daniel Craig coiffe au poteau Pitt, George Clooney, Viggo Mortensen ou encore Johnny Depp pour le rôle de Blomkvist et Rooney Mara est choisie par Fincher devant des concurrentes bien plus célèbres comme Natalie Portman, Scarlett Johansson, Léa Seydoux ou encore Emma Watson.

Réadaptation

Tollé dans la communauté cinéphile ; un peu le même que lorsque Fincher a annoncé qu’il  ferait un film sur « Facebook ». Accusé de tous les maux, dont celui d’être vendu au studio et d’être devenu accro au fric ce qui serait bien mal le connaitre, Fincher revient donc sur les écrans un peu plus d’un an après son dernier film pour montrer à tout le monde qu’il était bien le mieux placé pour filmer l’histoire de Larsson. Et ce The Girl with the Dragon Tattoo est une bonne nouvelle à plus d’un titre. D’abord parce qu’il est devenu extrêmement rare que ce cinéma américain, de plus en plus frileux depuis quelques années, ose se lancer soudainement dans de la « grande et prestigieuse » production pour adultes et mette sur la table cent millions de dollars pour fabriquer un film ouvertement interdit au moins de dix-sept ans sur le territoire U.S. De mémoire, il faudrait remonter aux films de Paul Verhoeven et notamment son Basic Instinct en 1992 pour retrouver un cas similaire. Si les résultats au box office ne sont pas de l’ordre d’un The Dark Knight ou d’un Pirates des Caraïbes, ils restent néanmoins très encourageants quant à l’ouverture du public pour des œuvres de divertissement plus matures et exigeantes. L’autre bonne nouvelle, c’est que le film de Fincher remet les pendules à l’heure. Non, l’adaptation suédoise est (très) loin d’être un chef d’œuvre indépassable et que ce n’est pas parce que ce n’est pas américain que c’est forcément supérieur.

En effet, si le premier film de Daniel Alfredson était assez plaisant à regarder, il ne résistait absolument pas à un second visionnage. Mise en scène sans envergure ni audace, un montage pas très dynamique qui n’arrivait pas à insuffler du souffle aux innombrables séquences de dialogues explicatifs,… Pour faire simple, tous les aspects « techniques », l’« apparat » du film, était inexistant ; ce qui est le total inverse dans le film de Fincher entre la photographie sublime, les décors impressionnants et la bande son géniale de Reznor/Ross. Alfredson ne faisait qu’illustrer de la façon la plus plate et convenue possible un scénario pas très novateur. Un problème qui doit néanmoins remonter au livre puisque l’enquête principale est inintéressante au possible, en plus de passer par tous les passages obligés du genre que l’on puisse imaginer. Le personnage de Blomkvist n’avait aucun relief et ne servait souvent que de faire valoir pendant que Noomi Rapace, qui se donnait certes à fond (c’est quand même le minimum pour un rôle aussi exigeant que celui de Salander), ressemblait trop à une trentenaire déguisée en gothique.

Le casting du duo est donc plus cohérent et réfléchi dans la version de Fincher. En plus de pouvoir (re)casser son image d’agent 007, Daniel Craig insuffle un côté séducteur que n’avait pas Nyqvist, donnant à son personnage bien plus de charisme. Et il ne néglige pas l’humour pour rendre son personnage un peu plus humain et présent. Mais la très bonne surprise est Rooney Mara qui livre une prestation au moins aussi impressionnante que celle de Rapace, sa physionomie juvénile la rendant plus crédible, plus fragile, plus adolescente et rend ainsi les crimes qu’elle subie encore plus insupportables que dans la version suédoise. Car, malgré les efforts de Craig à jouer sur plusieurs tableaux (le père dépassé, l’amant volage, le journaliste humilié et l’enquêteur perdu), c’est véritablement Mara qui envahit l’écran. Cela doit vraisemblablement être le cas des livres et elle constitue surement l’un des éléments clés de leurs réussites.

Du papier à l’image

Il est ainsi évident que Fincher a particulièrement flashé sur cette jeune hackeuse gothique et asociale. Si Millenium a les caractéristiques d’un film noir maitrisé et bien filmé lors des scènes abordant le point de vue de Blomkvist, son film prend une toute autre ampleur quand Lisbeth Salander apparait à l’image. Elle est l’héritière de tous les marginaux que Fincher a filmé depuis le début de sa carrière. Elle est la femme qui doit s’imposer au milieu d’un monde d’hommes violents et machistes comme l’était Ellen Ripley dans Alien 3. Elle est ce même ange du mal violent au milieu d’une humanité déliquescente dans lequel se fantasmait John Doe dans Se7en. C’est aussi le pendant sombre du Mark Zuckerberg de The Social Network, plus à l’aise avec l’écran qu’avec l’humain et à la recherche d’un ami sur lequel elle pourrait se raccrocher. Et des marginaux il y en a encore bien d’autres dans la filmographie de Fincher entre le millionnaire reclus Nicholas Van Orton de The Game, le gourou charismatique Tyler Durden dans Fight Club ou encore l’homme au métabolisme inversé Benjamin Button dans le film éponyme. 

Il est certain que Fincher ne porte que peu d’intérêt à l’enquête. Ou du moins pas à sa résolution, toujours aussi décevante et frustrante malgré les quelques modifications du script de Zailian. Les deux séquences de « whodunit » sont d’ailleurs soit filmées avec un certain second degré (la chanson « Orinoco Flow » d’Enya en fond sonore d’une scène de tension extrême) comme si Fincher était parfaitement au courant du caractère « too much » de ce passage, soit dénué de toute émotion comme pour sous-entendre que le véritable intérêt n’était pas de « retrouver » la personne ou de savoir ce qui lui était arrivé, mais bien de la chercher. C’était d’ailleurs la morale du sublime dessin animé Millenium Actress de Satoshi Kon, et c’était surtout le centre même de la réflexion de l’œuvre la plus exigeante de Fincher : Zodiac.

C’est d’ailleurs avec ce dernier que Millenium a le plus de points communs. Si Fincher avait réalisé avec The Social Network un discret remake dix ans plus tard de Fight Club, son Millenium s’apparente clairement à son Zodiac 2.0. Son film sur le tueur en série qui sévissait dans la région de San Francisco pendant les années 70 relatait une interminable enquête qui se voyait entravée par la réalité matérielle de l’époque (archives incommensurables voire mal élaborées, problèmes de juridiction, limites de la science ou de la communication, etc…). Millenium part d’une enquête similaire au cours des années 60, poursuivie en solitaire par un homme avant d’être reprise à notre époque. La donne change puisqu’entre temps à eu lieu la révolution informatique. Que Millenium sorte un an après The Social Network n’est donc pas une coïncidence : l’écran prend une place plus qu’importante dans la résolution de cette enquête. Si Blomkvist et Salander utilisent des images, ce sont surtout des « scans » de photos qui leur donnent des réponses ; les diaporamas d’anciennes photographies permettent même d’animer virtuellement un personnage et de faire « revivre » une scène du passé.

Il apparait comme assez surprenant au final que Millenium ait d’abord été un livre tant l’enquête semble avant tout se baser sur le visuel. L’ordinateur est l’élément essentiel de l’enquête, celui qui permet de regrouper toutes les données recueillies, de les consulter voire de les confronter en une poignée de secondes ; le fait que Salander soit une hackeuse est totalement justifié. Cette immédiateté est surlignée par un montage extrêmement dynamique, petit jeu auquel Fincher est quasiment imbattable. Le nombre d’informations et de détails qui passent par l’image à la minute est juste sidérant, d’autant plus que ceux-ci sont perceptibles par le spectateur. Il y a une sorte de didactisme esthétique en tout point jouissif dans Millenium et la volonté de Fincher de faire comprendre par l’image plutôt que par le dialogue montre à quel point il tient en haute estime l’intelligence et la perspicacité du spectateur. Il se permettra même de faire une scène de révélation et de suspense d’un quart d’heure absolument dénuée de toute parole.

Monstres de sang-froid

L’enquête, aussi balisée soit-elle, reste parfaitement traitée. On ne se perd jamais face à la multitude des personnages, on comprend toujours les enjeux et Fincher arrive souvent à rendre captivant de longue scènes de dialogues et de réflexion. Elle lui permet aussi de peindre un microcosme des plus sordides. Fincher a été, tout du long de sa filmographie, particulièrement intéressé par le « groupe ». Des « groupes » aux leaders charismatiques souvent très proches des groupes sectaires : le pénitencier sur la planète Fiorina 161 mené par le « prêtre » Dillon dans Alien 3, la trouble société CRS dans The Game, le « Fight Club » mené par Tyler Durden dans le film éponyme, et bien évidemment les « final clubs » et « Facebook » qui découle de l’inaccessibilité des premiers dans The Social Network. Dans Millenium, ce groupe n’est autre que la famille Vanger. Une vieille et riche famille aristocratique dont les membres ont modernisé la Suède tout en choisissant de se couper du pays en se terrant tous ensemble sur une île afin de mieux cacher leurs secrets détestables.

Un passé trouble souvent entaché par des ancêtres honteux : avares, paranoïaque, antisémites,… Fincher, peut-être en tant qu’américain, ne s’attarde pas sur ce lourd passé européen (et suédois) dont cette famille est le « portrait ». Mais son utilisation très pointilleuse du décor arrive à nous faire passer inconsciemment cette idée d’un héritage embarrassant que l’on cherche à tous prix à mettre sous le tapis. Là où Martin, appartenant à la « dernière génération », vit en hauteur et à l’écart dans une immense maison moderne meublée par quelques rares tables Ikea (un appartement complètement dépouillé de toute identité), un de ses grands oncles Harald n’hésite pas à exposer fièrement son affiliation passée avec les nazis sans y ajouter aucune « couche de vernis » et en se déclarant par conséquent être « l’homme le plus honnête de Suède ». De toute cette famille de fous reclus, il n’y a bien que le « chef » Henrik qui apparaisse raisonnable au sein de ces aristocrates dégénérés adeptes de pratiques incestueuses et obscures à force de trop de promiscuité.

Plus qu’un « Cluedo » morbide, Millenium est un film de monstres. Au même titre que Kim Jee-woon filmait une Corée du Sud où chaque habitant était plus ou moins un psychopathe en puissance dans J’ai rencontré le diable, Fincher filme une Suède morbide et froide où se terrent escrocs, mafieux, violeurs, fanatiques et autres tueurs en série. Un univers qui n’est pas sans rappeler la métropole décadente de Se7en où le mal suintait des murs (ici, le générique de début montre qu’il coule et colle à la peau comme de l’encre). La famille Vanger en est le meilleur exemple, mais d’autres « monstres » vivent hors de cette île. Voleurs skinheads dans les métros et, au plus haut de l’échelle, hommes d’affaires corrompus et lâches. Certains « monstres », comme ce dernier, prennent même des apparences affables.

C’est le cas du second tuteur de la jeune Salander, Nils Bjurman. Celui-ci est plus trouble que dans la version suédoise puisqu’il a au départ l’apparence d’un gros « nounours » inoffensif. On peut même remarquer sur son bureau une image attendrissante de lui avec sa femme et son fils. Une photographie bien mise en avant au premier plan pendant qu’au second il force la jeune femme à lui faire une fellation contre un peu d’argent.  Un contraste sur lequel joue Fincher puisqu’il le représente comme un être mielleux, faussement attendri par Salander et parfois gêné par sa propre bestialité, capable de boire un jus d’orange et de se proposer pour la raccompagner après l’avoir attachée et violemment sodomisée. Ce qu’il ignore, ou sous-estime bêtement, c’est qu’il s’attaque lui-même au pire des « monstres ».

Rapports inversés

Un monstre des plus séduisants néanmoins, Fincher la comparant au générique à une rose noire en train d’éclore. La version américaine sexualise nettement plus le personnage que ne l’avait fait la version suédoise. Cela la rend étonnamment plus « désirable » et fascinante, mais cela lui permet surtout d’affirmer une identité plus forte. Fincher renforce aussi bien plus cette idée d’inversion. Dans n’importe quel film « noir », Salander aurait été la « pièce rapportée », le sidekick, tandis que Blomkvist en aurait été le héros (le détective). Hors ce n’est pas vraiment le cas. D’abord parce que Mara crève l’écran à chacune de ses scènes. Ensuite parce que Blomkvist est presque le seul personnage « normal » et « bon » du long-métrage. Il apparait plus comme un journaliste charismatique que comme un bon enquêteur. Il piétine régulièrement et se fait souvent remettre sur la bonne voie par les autres : sa fille l’aide à trouver le sens des noms et des chiffres se trouvant dans le carnet personnel de la disparue, un homme lui conseille de chercher un homme de plus de soixante-dix ans dans les maisons de retraite plutôt que sur son ancien lieu de travail…

Bon nombre de critiques voyaient ce rôle comme un contre-emploi pour Daniel Craig car il se débarrasserait de cette image grand public (comprendre jeune) qu’il a obtenue avec James Bond en jouant dans une production résolument adulte. Ce n’est que partiellement vrai. Le véritable contre-emploi vient du fait qu’il joue un personnage résolument « banal », normal et parfois faible. Soit le complet opposé de l’exubérant et parfait agent 007 ; Craig dira lors de la conférence de presse pour le prochain « James Bond » intitulé SkyFall, dans un trait d’esprit qui n’en était pas vraiment un, que ce dernier et Blomkvist étaient « complètement différents ». Craig a finalement le rôle du sidekick comique, parfois maladroit et qui tend à s’effacer lors de la seconde moitié du long-métrage au profit de la mutique mais très efficace Lisbeth Salander.

Cette dernière a toujours une longueur d’avance. Elle est capable d’être sur deux affaires à la fois, trouve plus rapidement des informations que Blomkvist, lui donne plusieurs fois des ordres (le café, la main dans le T-shirt,…) et le sauve à deux reprises. C’est elle qui lui recoud une blessure superficielle au front pendant qu’il pleurniche (alors qu’elle se fera violer à deux reprises sans qu’elle ne pousse un seul cri). C’est enfin elle qui le domine sexuellement à deux reprises ; à ce titre il est d’ailleurs amusant de constater que Daniel Craig a finalement le rôle d’une « James Bond Girl ». Plus qu’un film d’enquête, Millenium est avant tout un film de personnage. L’enquête, correctement traitée encore une fois, n’est qu’un prétexte à leur rencontre. Millenium ce n’est pas l’histoire d’un journaliste qui enquête sur la disparition d’une jeune femme aidé par une assistante, mais c’est la rencontre d’un journaliste déchu et d’une « hackeuse » insociable à la recherche d’un « proche » au cours d’une enquête qui les amène à collaborer « physiquement ».

Contact et fusion

Car ils sont dès le départ liés, parfois inconsciemment. Salander, après avoir été chargée d’étudier son passé, connait intimement toute la vie de Blomkvist. Néanmoins, elle ne lâche pas le journaliste après avoir déposé son rapport. Elle continue de regarder ses mails, de regarder des photos de lui étant jeune,… Sans que rien ne soit dit, on sent qu’il y a quelque chose qui l’attire chez lui. Blomkvist n’entend néanmoins pas parler de Lisbeth avant une bonne heure de film. Mais il est toujours relié à elle par le biais d’un montage parallèle parfait, qui coupe parfois certaines séquences pour montrer la simultanéité des évènements (ce qu’un livre ne peut pas vraiment faire). Le moment le plus évident est lorsque les deux personnages, séparés physiquement, comprennent la même chose (l’identité du coupable) au même moment par le biais de ce montage.

Le grand moment du film reste cette rencontre longtemps repoussée entre les deux protagonistes. Une scène où le montage parallèle prend tout son sens et amène ce qui était sous-entendu depuis le départ. Après un crescendo où chaque changement de plan finissait par équivaloir à un changement de personnage, les deux héros se retrouvent enfin dans le même cadre. Le rythme du film prend une accélération salvatrice alors que l’histoire commençait quelque peu à piétiner. Sans pour autant se départir de l’atmosphère glauque, le récit insère plus d’humour notamment grâce aux interactions de Blomkvist et Salander, diamétralement opposés dans leurs façons d’agir. C’est pourtant par ce dernier point qu’ils sont complémentaires. Ils sont en fait le « négatif » et le « positif » : Salander est la part sombre d’un Blomkvist bienveillant qui agit à sur elle comme un « contrepoint normatif ». Mieux, ils ne semblent destiné à ne faire qu’un puisque leurs propres extrémités s’annulent par rapport à celles de l’autre ; cette idée de fusion est aussi montrée dans le brillant générique de début où les silhouettes des deux héros se mêlent lors d’un baiser.

Leur relation est particulièrement ambigüe. On peut au départ la voir comme une relation père-fille notamment par leur différence d’âge. Car si Blomkvist a une fille née d’un mariage raté, celle-ci n’est pas très présente dans sa vie ni dans le long-métrage. Et si leur relation ne semble pas problématique, on peut voir dans l’intérêt que porte Blomkvist à Lisbeth une forme d’affection paternelle à la fille rebelle et débrouillarde qu’il aurait aimé avoir pendant que sa vraie descendance se fait embrigader par la religion. Lisbeth apparait souvent comme un « monstre-enfant » : fragile physiquement, elle crie lorsqu’elle est en colère, commande ses repas au McDonald du coin et demande la permission avant de faire un acte répréhensible (la réplique « Est-ce que je peux le tuer ? » par exemple, dite sur un ton à la fois pressé et faussement innocent comme si Lisbeth était un gamin tout excité à l’idée d’avoir l’autorisation imminente de casser ses jouets). Cette dernière a semble-t-il eu une relation difficile avec son propre père qu’elle a brulé à 80% (on le voit lors du générique avec un sourire carnassier et en train de flamber jusqu’au os). Blomkvist apparait alors comme un père de substitution idéal.

Mais cette relation se montre vite bien plus complexe. S’ils couchent ensemble, Lisbeth et Blomkvist ne forme pas un couple « standard ». Ils sont certes amants, mais Lisbeth ne recherche pas en Blomkvist un partenaire stable. Plus qu’une relation sexuelle, elle veut avoir une relation sociale. Une relation comme celle que Lisbeth aurait pu avoir avec son premier tuteur qui s’était occupé d’elle après son internement et ses échecs d’insertions dans plusieurs familles d’accueils. Sur le point de s’en faire un ami, puisqu’on la voit s’apprêtant à offrir un livre d’échecs à son tuteur, ce dernier devient « tétraplégique » après une crise cardiaque. Cette socialisation, son second tuteur bien plus tyrannique la lui inculquera de façon bien particulière : c’est-à-dire par la soumission aux envies des hommes. Un rapport social à sens unique, toujours à faire plaisir à un seul parti (en l’occurrence le tuteur). Il prononcera cependant la phrase clé lorsqu’il lui dira qu’elle sera autonome et mature « lorsqu’elle sera sociable ».

Le parcours d’insertion de Lisbeth dans la société est encore retardé après une séquence de vengeance ultra-violente (presque aussi explicite que dans la version suédoise mais avec une ambiance étouffante en plus). Lisbeth dira même face caméra, en regardant droit dans les yeux son tortionnaire et le spectateur, que les rapports médicaux disent vrai sur elle et qu’elle est bien folle (« I am insane ! »). La thérapie semble donc passer par Blomkvist, être profondément normal qui ne pense pas immédiatement à la mépriser ou à coucher avec elle. Mieux, c’est lui qui vient lui demander de l’aide, la laisse prendre des initiatives et lui fait rapidement confiance. Lorsqu’elle lui demandera s’il peut lui prêter de l’argent, celui-ci acceptera sans poser de condition, à la grande surprise de Lisbeth.

Les hommes préfèrent les blondes

Millenium est donc de manière sous-jacente un film romantique ; la présence de la chanson « Is Your Love Strong Enough » dans le générique de fin n’est surement pas un hasard imposé par le studio. Mais le long-métrage s’achève sur une note amère assez mélancolique. Car la brune Lisbeth est en concurrence avec la blonde Erika Berger, qui n’est autre que la coéditrice du journal « Millenium » dans lequel travaille Blomkvist et avec qui elle entretient une relation très libre depuis de nombreuses années. Bien qu’elles ne soient presque jamais dans la même scène, Fincher pose continuellement leur rivalité. Un petit détail est assez éloquent : Erika condamne dès le début le fait que Blomkvist fume. Lorsque ce dernier se retrouve éloigné d’elle, sur l’île et sous l’« autorité » de Lisbeth, il se remet à fumer, la jeune gothique n’y étant pas pour rien dans cette rechute. Mais à la toute fin, Blomkvist refusera une cigarette que lui tend Salander, lui disant qu’il a arrêté. Erika a repris le contrôle de Blomkvist et apparait à ce moment-là, au cours d’un plan, comme celle qui sépare les deux personnages.

Cette opposition brune/blonde se fait aussi à une autre échelle avec la jeune disparue Harriet Vanger. Elle aussi a été la victime d’« hommes qui n’aimaient pas les femmes » et possède une ressemblance physionomique assez troublante (renforcée par les effets spéciaux invisibles de Fincher ?) avec Salander. Comme si cette dernière, en la cherchant, essayait de trouver un « double » ; vers la fin du film elle porte d'ailleurs une perruque blonde. Mais que peut-faire une « brune » dans un pays comme la Suède, que le cliché veut peupler de « blonds aux yeux bleus » ? Cette défaite est montrée lors d’une dernière séquence très touchante et pourtant très simple. Mais son impact ne fonctionne aussi bien que par ce qui a précédé au cours des deux heures trente précédentes. Si Blomkvist est hanté par les photos d’Harriet, Salander est fascinée par cette photo qu’elle a volée et qui montre un jeune Blomkvist portant un blouson de cuir et enlaçant Erika.

Pour son premier geste social et légal, elle décide de retrouver ce même blouson afin de l’offrir au journaliste. Comme si elle souhaitait retrouver ce jeune Blomkvist et subtiliser la place d’Erika sur cette photo. Le vendeur dira, au vu du prix du blouson, que cet « ami » a « beaucoup de chance ». Ce n’est qu’à la toute dernière minute, au moment où elle s’apprête à le lui donner, que Lisbeth aperçoit au loin Blomkvist enlaçant de nouveau Erika. Et la jeune Lisbeth de jeter son cadeau dans la poubelle la plus proche avant de chevaucher sa moto pour errer dans les rues de Stockholm telle une petite ombre solitaire. Rouler éternellement sans but ni possibilité d’attache, comme Ryan Gosling à la fin du Drive de Nicolas Winding Refn.

NOTE : 8  / 10

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