Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : The Descendants
Film américain sorti le 25 janvier 2012
Réalisé par Alexander Payne
Avec George Clooney, Shailene Woodley, Amara Miller,…
Comédie dramatique
A Hawaii, la vie d’une famille bascule. Parce que sa femme vient d’être hospitalisée suite à un accident de bateau, Matt King tente maladroitement de se rapprocher de ses deux filles, Scottie, une gamine de dix ans vive et précoce, et Alexandra, une adolescente rebelle de dix-sept ans. Il se demande aussi s’il doit vendre les terres familiales, les dernières plages tropicales vierges des îles, héritées de ses ancêtres hawaiiens. Quand Alexandra lui révèle que sa mère avait une liaison, le monde de Matt vacille. Avec ses deux filles, il part à la recherche de l’amant de sa femme. Durant une semaine essentielle, au fil de rencontres tour à tour drôles, perturbantes et révélatrices, il va finalement prendre conscience que sa principale préoccupation est de reconstruire sa vie et sa famille…
C’est un des nombreux marronniers en cette période de début d’année. Les innombrables prétendants aux oscars arrivent en masse sur nos écrans, et particulièrement les long-métrages labélisés « cinéma américain indépendant sacré aux festival de Toronto et de Sundance ». Ceux-là peuvent être de bonnes surprises comme le récent Take Shelter de Jeff Nichols a su le prouver. Ceux-là peuvent être aussi d’insupportables œuvres sur pellicule, faussement provocatrices mais véritablement pompeuses et conservatrices (parfois bien plus qu’un bon blockbuster des familles). Prêtes à tout pour obtenir les faveurs d’une critique se complaisant dans les œuvres masochistes, certaines d’entre elles n’hésitent pas à charger la barque pour bien montrer que leurs personnages souffrent et qu’ils n’ont pas de chance. Généralement ça marche plutôt bien, en tout cas suffisamment pour obtenir de gratifiantes nominations aux prix les plus prestigieux au nez et à la barbe de ces vilains gros films de studio.
On retrouve ce genre de productions tout au long des trois premiers mois de l’année en France, parsemant de façon continue le calendrier des sorties, et 2012 n’y échappera pas. On peut par exemple déjà voir se profiler en mars Young Adult, le prochain long-métrage de l’insupportable Jason Reitman. The Descendants a de prime abord toutes ces caractéristiques. Drame intimiste ayant pour sujet la division puis la fusion rassurante d’une cellule familiale, porté par une star dans un rôle « à contre emploi », avec un scénario original et une mise en scène évitant à tout prix le clinquant (l’esbroufe visuelle n’étant de toute façon pas permise au niveau du budget qui lui a été alloué). Et l’accueil dithyrambique qu’il a reçu ne fait que rendre méfiant avant d’entrer en salle : critiques en extase, nominations à tort et à travers… On sent de loin venir « l’attrape-cinéphile indépendant » mais on est malgré tout tenté par ces images étonnantes d’un homme déprimé sur une plage hawaïenne en tout point paradisiaque.
L’illusion du cliché
Soyons clair, The Descendants tombe bien dans quelques pièges devenus des figures classique dans ce genre de film (la scène de la piscine est même assez ridicule à ce niveau-là). Et oui, il a bien un petit côté opportuniste avec son sujet grave traité avec sobriété qui semble supplier qu’on l’acclame. Mais le premier bon point est qu’il n’a pas une morale abjecte comme les films de Reitman. Le film ne s’achève pas sur un message bien rassurant sur l’importance de l’unité de la famille et la nécessité de rentrer dans le rang pour arriver à grandir et à passer les épreuves que l’on a subi pendant le long-métrage. Mais venons-en au début du film. Le synopsis est classique au possible : une mère de famille se retrouve dans un coma dont elle ne reviendra probablement pas après avoir eu un accident de bateau, laissant ainsi un veuf désespéré et largué et deux filles déprimées. Face à l’absence de la mère, le père va donc devoir prendre ses responsabilités et assumer sa position de chef de famille.
Pas facile quand sa famille tient plus de l’illusion du rêve américain qu’autre chose, idéologie dont les cinéastes ont maintes fois montré la vacuité. La vie de Matt King est un mensonge. Son ménage ne se déroulait pas de façon idyllique. Derrière les apparences, le couple ne se parlait plus depuis des mois. Il aura fallu l’accident, pour que ceux-ci se retrouvent physiquement proches. Si la communication ne se fait toujours pas dans les deux sens, l’épouse ne pouvant pas répondre, Matt King lui parle désormais. Plus, probablement, qu’il ne lui a jamais parlé depuis ces dernières années. The Descendants est d’abord un film sur des confrontations : entre Matt King et sa femme ; entre cette dernière et ses deux filles ; entre celles-ci et leur propre père ; entre Matt King et l’amant de sa femme…
Car en plus d’être ébranlé par cet accident, le mariage de Matt est aussi mis à rude épreuve avec la soudaine annonce de l’existence d’une liaison extraconjugale impliquant la victime. Ne pouvant plus obtenir des explications de la part de sa femme, Matt va devoir trouver lui-même des réponses. Qu’est-ce qui a raté à ce point dans ce mariage ? Et connaissait-il vraiment sa propre femme ? Est-elle ingrate ? Ou ne l’a-t-il juste pas aimé comme il l’aurait du ? Alors que cette tragédie venait enfin de le rapprocher de sa femme, Matt King a soudain l’impression de se trouver face à une inconnue. « Qui es-tu ? » lui demandera-t-il dans le vide de cette chambre d’hôpital. Pour le savoir, il lui faut donc retrouver l’autre mystérieux partenaire que ses proches amis, visiblement plus au courant, cherchent à lui cacher.
Les héritiers
En parallèle, il doit affronter la mort inéluctable de sa femme. Plus dur encore, il se doit d’aider ses deux filles, qu’il ne comprend pas plus, à accepter le fait que leur mère ne reviendra pas. Il l'annonce de manière maladroite et presque lâche à l'aîné (dans sa piscine pour qu'elle n'ait aucune échappatoire émotionnelle), il aura besoin de l'aide d'une psychologue pour la cadette. The Descendants est aussi et surtout un film sur le deuil. La mort est toujours présente, dans chaque scène, même si elle n’est pas toujours directement perceptible. Le film d’Alexander Payne se rapproche d’ailleurs du récent film de David Fincher, Millenium. Les deux long-métrages sont hantés par une femme absente : la jeune disparue Harriet Vanger dans Millenium et la mère alitée à l’hôpital et qui n’en reviendra pas dans The Descendants. Et à la question de la mort vient une autre question inhérente qui est la trace que l’on va laisser sur Terre.
Le titre n’est pas trompeur à ce sujet puisqu’il désigne « les héritiers ». Cela sous-entend donc l’idée de la génération suivante en la personne des deux sœurs. Qu’ont-elles appris de leur mère et que vont-elles bien pouvoir conserver d’elle ? Les deux jeunes filles, même si elles ne semblent pas s’en soucier, sont les descendantes d’une longue et riche famille fermement liée à Hawaii. Celle-ci possède encore un immense territoire toujours inexploité sur l’une de ces îles. L’intrigue annexe du film de Payne concerne la vente de ce bout de terre hawaiienne alors que l’échéance où celle-ci leur échappera légalement se profile dans les années à venir. Le personnage dépositaire de George Clooney a une absolue autorité concernant ce qu’il en fera mais il doit néanmoins discuter de la marche à suivre avec les autres « descendants » de la famille qui verraient d’un très bon œil l’immense somme que la vente devrait leur rapporter. Mais ne serait-ce pas renoncer à son passé et à son identité que de vendre au plus offrant l’un de ses héritages les plus précieux sans même songer à se battre pour le conserver ?
Matt King doit donc à la fois renouer avec ses racines (la terre de sa famille) et ses "fruits" avec ses deux enfants. Ce dilemme sur l'héritage taraude Matt King jusqu’à ce qu’une heureuse et très facile coïncidence (l’un des gros points faibles du scénario) lui donne définitivement la solution. En effet, l’acheteur hawaiien privilégié pour reprendre cette terre et l’exploiter entend bien le léguer à son beau-frère travaillant dans l’immobilier et qui en sera l’heureux bénéficiaire avec sa femme. Or ce dernier est évidemment l’amant tant recherché par Matt King (qui réussit cependant à dégager une complexité derrière son air assez niais et simplet). L’issue de l’intrigue est donc rapidement évidente dès lors que cette information tombe enfin dans l’oreille du public, soit un tiers avant la fin du long-métrage. C’est d’autant plus dommage qu’elle révèle le caractère légèrement artificiel d’un script qui avait réussi à faire naitre les émotions des personnages de façon plutôt naturelle.
Paradis infernal… ou enfer paradisiaque ?
L’autre regret relève plus de l’ordre esthétique et du parti pris. Payne l’annonce immédiatement : ce n’est pas parce que l’on est à Hawaii que la vie est meilleure et plus idyllique. L’idée est ainsi de montrer un décalage entre les paysages somptueux et la vie de carte postale que l’on mènerait à Hawaii selon les clichés inconscients en les opposant violemment à la complexité de cette vie de famille éprouvante. Mais Payne préfère aborder cela d’une autre façon. Il brise ces « clichés » en filmant Hawaii comme une région comme les autres, avec ses bidonvilles, ses sans-abris, ses autoroutes encombrées, ses gratte-ciels impersonnels et cette banlieue faussement tranquille et joyeuse.
Effectivement, cela marche bien sur le premier quart d’heure qui dépeint un Hawaii comme on n’a pas l’habitude de le voir : comme ses habitants et non comme des touristes. Mais très rapidement le parti-pris montre ses limites. Il aurait en effet été plus intelligent de jouer complètement sur ses clichés, comme l’avait récemment fait Woody Allen dans Minuit à Paris, afin de livrer un drame complètement décalé. Un drame où le propos foncièrement dépressif et larmoyant contrasterait constamment avec un visuel enjoué et paradisiaque. En transformant son « décor de rêve » en un lieu comme les autres, Payne transforme un peu son film en un drame comme les autres, puisqu’il serait tourné ailleurs que l’on n’y verrait presque jamais la différence. Seuls quelques détails viennent marquer cette opposition comme ces deux ou trois plans de plages et cette scène où la famille se retrouve devant le terrain somptueux qu’elle doit vendre,… Le reste se contente de mettre des chemises à fleurs à des hommes d’affaire (« Seul des patrons à Hawaii peuvent aussi avoir l’air de clochards ») et d’illustrer les séquences avec une BO composée de chansons locales sur fond d’ukulélé.
Ce sont donc tout pleins de petits détails qui affaiblissent ce long-métrage pour le reste assez honorable mais clairement calibré pour sa tournée de festivals et destiné à un public « américain » un tantinet exigeant. Ca pourrait être agaçant mais ça réussit presque constamment à relever de justesse la barre. Clooney y livre l’une des meilleures performances de sa carrière, à un tel point qu’on a la fausse impression qu’il ne joue pas (Dujardin peut vraiment s’en faire car il dispose là d’un très sérieux concurrent qui n’avait été récompensé auparavant que pour une prestation mineure). La jeune Shailene Woodley est une très belle révélation comme on n’en avait pas eu depuis un an avec Hailee Steinfeld et Jennifer Lawrence. Reste aussi de très beaux moments d’émotions qui réussissent à faire un peu oublier le rythme en dents de scie, le côté « déjà-vu » du long-métrage et surtout les quelques scories d’interprétation dans le cas de ce personnage caricatural du jeune ami idiot et du jeu outrancier de l’actrice incarnant la femme de l’amant. Mais Payne se rattrape en donnant un magnifique rôle de beau-père blessé au bien trop rare mais excellent Robert Forster. The Descendants n’est clairement pas le chef d‘œuvre que l’on essaye de nous vendre, mais il reste une bonne comédie dramatique sacrifiant son audace et son originalité sur l’autel de l’efficacité et de l’émotion.
NOTE : 6,5 / 10
