Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
Titre original : Moonrise Kingdom
Film américain sorti le 16 mai 2012
Réalisé par Wes Anderson
Avec Jared Gilman, Kara Hayward, Bruce Willis,…
Comédie, Drame
Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, au cœur de l’été 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte secret et s’enfuient ensemble. Alors que chacun se mobilise pour les retrouver, une violent tempête s’approche des côtes et va bouleverser davantage encore la vie de la communauté.
Wes Anderson est l’un des fleurons de cette « nouvelle » génération de cinéastes américains. Il s’est très vite imposé au milieu des Paul Thomas Anderson et James Gray avec un style décalé « vintage » bien à lui. Un univers visuel immédiatement reconnaissable qui contribue à l’identité assez forte de ses long-métrages, mais qui pourrait peut-être un jour se retourner contre lui comme ce fut le cas de Tim Burton et de Jean-Pierre Jeunet qui ont finit par se répéter et être incapables de réinventer leurs mondes.
Ce n’est pas encore le cas pour Wes Anderson puisque Moonrise Kingdom, sans confiner au chef d’œuvre, est un film ayant à la fois une esthétique aboutie, une écriture subtile et efficace ainsi qu’un rythme plutôt enjoué. Pour peu qu’on ne soit pas réfractaire aux innombrables emprunts « chics » à même de plaire aux bobos parisiens (Wes Anderson est un francophile séjournant régulièrement dans les beaux quartiers de la capitale), son film réussit à réunir ce qui se fait de mieux dans les cinémas indépendants américain et surtout européen.
Contrainte étouffante
Car c’est particulièrement de ce « vieux continent » que parait venir la sensibilité et l’inventivité de Moonrise Kingdom. Anderson filme l’enfance dans tout ce qu’elle a de merveilleux mais aussi de cruelle comme l’aurait fait François Truffaut. Cette île aux couleurs acidulés et aux personnages excentriques ne dépareraient pas dans un film de Jacques Demy. Mais ici, pas de parti pris de réalisme privilégiant les « prises sur le vif » et les improvisations dont était friand la Nouvelle Vague. Dans Moonrise Kingdom tout est minutieusement millimétré. C’est très clairement le reproche qu’on pourra faire au long-métrage, à savoir être une bouffée d’air frais prônant la liberté et l’imagination qui reste très précisément cadré, un brin trop corsetté. La mise en scène parfois étouffante ne se lâche pas vraiment malgré les nombreuses idées loufoques ou décalés qui agrémentent ces cadres préparés ou ces travellings qui ne daignent pas dévier de leurs trajectoires de quelques millimètres.
On aimerait parfois qu’Anderson abandonne son story-board précis pour se lancer dans quelque chose de plus inattendu qui tienne à la fois de l’audace et de la spontanéité. De là viendrait peut-être un futur risque pour la carrière d’Anderson, à savoir de bien trop coller à sa « recette » dont les admirateurs du cinéaste attendent à chacun de ses nouveaux métrages qu’il y mette le moindre des ingrédients pour combler leur « faim ». Un mince regret tant le spectacle reste inventif et divertissant d’un bout à l’autre, s'achevant sur un final des plus chouettes tandis qu'Alexandre Desplat retrouve un peu la forme avec un score bien inspiré. Pour peu, on aurait l’impression qu’Anderson a plongé son casting de stars dans un monde « animé ». Ce n’est pas surprenant de la part d’un metteur en scène qui n’a pas hésité à traverser la frontière entre le « live » et l’animation avec son précédent long-métrage, Fantastic Mr Fox.
Tous les habitants de cette île au large de la Nouvelle Angleterre semblent évoluer dans un rêve, une terre fantasmée avec ces fameuses communautés insulaires où tout le monde connait tout le monde. Un monde tranquille à l’esthétique d’autant plus nostalgique que l’histoire se déroule pendant ces années cinquante que l’on croit si paisibles. La vie coule comme un long fleuve tranquille. Aucun nuage menaçant ne parait pointer aux larges des côtes et tout le monde est à sa « place ». Apparence évidemment trompeuse puisque le vernis ne va pas tarder à se morceler lorsque deux enfants, par un acte de rébellion inattendu et soudain, vont mettre en branle la population de l’île qui part à leur recherche après leur disparition.
Roméo et Juliette Junior
Moonrise Kingdomest en premier lieu l’histoire d’amour entre deux désaxés et rebus de la société, un peu comme l’était le très récent film de Jacques Audiard De rouille et d’os. Un jeune garçon d’abord, Sam (Jared Gilman), un orphelin instable et détesté par ses camarades scouts qui trouve soudain l’amour en rencontrant Suzy (Kara Hayward), jeune fille mal dans sa peau, elle aussi au seuil de l’adolescence. Tous les deux sont des incompris dont la violence et la fureur de vivre détonnent dans cet environnement si tranquille. Des êtres trop adultes et sérieux plongés dans deux petits corps juvéniles. Le décalage est assez frappant puisqu’il touche dans le sens inverse ces adultes immatures.
Il n’y a qu’à voir les parents infantiles de Suzy qui sont incapables d’agir en tant que responsables de quatre enfants et qui ne masquent même plus leurs désaccords et leur séparation (pendant l’introduction ils ne sont jamais dans la même pièce). La mère (Frances McDormand) a eu un semblant d’aventure extraconjugale et le père (le fidèle Bill Murray) ne fait que s’apitoyer sur lui-même. La fuite de leur fille leur permettrait ainsi de se « retrouver » en ayant de nouveau un objectif commun qui les concerne et qui se doit d’être résolu en famille. Mais le couple Bishop n’est pas le seul à avoir des secrets sur cette île. Le commissaire solitaire et célibataire Sharp, incarné par un Bruce Willis de nouveau en forme et enfin concerné par le personnage qu’il joue, souffre d’être seul ainsi que de son « non-accomplissement » tandis que le personnage d’Edward Norton, chef de camp scout, souffre aussi de sa solitude et tente de palier son absence de lien familial en jouant les « mères » pour toute une bande d’enfants.
Il y a quelque chose de tragique dans cette « romance juvénile » où chaque individu vivant sur cette île s’acharne à interdire cette union et à séparer définitivement ces deux « amants ». Moonrise Kingdom est un film d’enfants shakespearien. Tout prend des conséquences dramatiques et épiques alors que tout se joue pourtant à l’échelle de préadolescents. Wes Anderson s’amuse de ces nombreux moments saugrenus où les deux jeunes amoureux semblent prêts à tout pour ne pas être séparés. Apparaissent alors des séquences assez sombres où les enfants n’hésitent pas à blesser les autres ou s’apprêtent à ce suicider, tels deux amants tragiques, lorsque leurs « ennemis » sont sur le point d’arriver à leur fin.
Jeux d’enfants
Moonrise Kingdom, derrière sa façade de « bonbon acidulé » et ludique, recèle un véritable sérieux. Les deux héros veulent vivre comme des adultes alors qu’ils ne sont encore que des « bambins ». Ils veulent tout vivre et tout de suite. Vraisemblablement trop vite. Ils font leurs crises d’adolescence (fugue, rejet de l’autorité et d’une vie monotone conduisant à la névrose et à l’ennui) alors qu’ils n’ont que treize ans ; ils décident de s’installer ensemble dans un endroit connu de personne et qui leur appartiendrait donc (la crique « Moonrise Kingdom », soit le « royaume de la Lune levant ») ; et essaieront ensuite un peu plus tard de se marier. Le long-métrage d’Anderson est aussi un film sur la découverte de l’autre (comme un certain nombre de pertinents films d’amour).
Une découverte d’ailleurs psychologique sur les secrets intimes de l’autre, ceux que l’on ne dit qu’aux personnes que l’on aime et à qui l’on fait confiance. Par le dévoilement de ces secrets et doutes, le lien entre les deux personnes, qui n’avait été que sous-jacent avant car on ne savait pas ce qui avait fait que les deux enfants aillent instinctivement l’un vers l’autre, se fait ainsi jour et l’on comprend pourquoi ils sont fait l’un pour l’autre. Découverte aussi sexuelle lors d’une excellente séquence sur la plage de « Moonrise Kingdom » où les deux enfants apprennent à s’embrasser et « dévoilent » leurs corps. En poussant la symbolique un peu loin, on peut même voir la séquence où Sam perce jusqu’au sang les oreilles de Suzy pour lui accrocher ses premières boucles d’oreilles comme une métaphore de la défloraison.
A l’inverse de l’ennuyeux Jeux d’enfants de Yann Samuell, qui montrait un amour d’enfance entre deux êtres devenus adultes mais continuant d’agir en enfant en suivant les règles d’un douloureux jeu qui n’est plus de leur âge, Moonrise Kingdom met en scène deux enfants jouant à un jeu d’adulte qui n’est pas adapté à eux. Dans les deux cas, les amants vont apprendre à grandir et à perdre une partie de cette enfance. Mais là où cela apparaissait comme « logique » dans un film comme Jeux d’enfants, cet acte, cette perte prend une connotation bien plus mélancolique dans le long-métrage de Wes Anderson. Et ce dernier ne la filme pas sans un lyrisme à la fois romanesque mais aussi apocalyptique.
Le vent se lève
Car Moonrise Kingdom est certes un mélange des genres (film d’aventure, romance, comédie dramatique, chasse à l’homme) mais il s’agit surtout en filigrane d’un film catastrophe. Un personnage explique en introduction qu’une tempête mémorable, menaçante telle une épée de Damoclès, est sur le point de toucher l’île. Cette annonce prépare à la conclusion dévastatrice du long-métrage qui voit l’île se faire ravager par des orages et des pluies torrentielles. Une catastrophe naturelle qui oblige chacun à se remettre en question et à décider de la démarche et des choix cruciaux qu’ils ont l’intention d’adopter pour leurs avenirs. Un instant capital où la vie des individus de la communauté change. L’arrivée de la tempête symbolise en quelque sorte l’arrivée imminente du personnage « Service Social », incarné par Tilda Swinton, qui a pour mission de récupérer le jeune Sam pour le mettre dans une autre sorte de « camp » après que l’une de ses nombreuses familles d’accueil refusa de le reprendre après sa fugue.
« Service Social » est évidemment la menace suprême que ce jeune couple doit affronter. Car si elle parvient à s’emparer de lui, la séparation ne sera plus seulement faite par des hommes mais elle sera aussi géographique puisqu’il sera obligé de quitter l’île où vit sa bien-aimée. Cela est en parfaite logique avec cette démarche d’accentuation, où chaque lutte pour rester ensemble finit par ressembler littéralement à d’épiques batailles « seule contre tous ». Le grand méchant dragon/loup habillé de violet amène ainsi avec lui sa tempête diabolique et dévastatrice ; tout comme le film d’Audiard, et de façon encore plus évidente, la filiation avec le conte est inévitable, que ce soit pour sa structure narrative que son esthétique merveilleuse.
Moonrise Kingdomest alors un film adulte derrière les oripeaux d’un long-métrage « futile » pour enfants ; une démarche d’autant plus respectable qu’une grande majorité de films, notamment américains, ont plutôt tendance à emprunter la démarche inverse actuellement. Le casting est déjà en soi assez jouissif mais les acteurs livrent pour la plupart des interprétations vraiment jubilatoires. Une mention spéciale est à faire aux deux jeunes acteurs principaux, Jared Gilman et Kara Hayward, qui réussissent à tenir la dragée haute à quelques uns des acteurs les plus impressionnants de ces dernières décennies (Bill Murray, Frances McDormand et Harvey Keitel en tête). Un film d’abord merveilleux sur l’imaginaire et les amours d’enfants, mais aussi mélancolique sur ce douloureux passage à l’adolescence et cet abandon du monde de l’enfance parfaitement symbolisé par la destruction littérale de la crique « Moonrise Kingdom », engloutie à jamais par la crue de la mer après le passage de la tempête.
NOTE : 7 / 10