Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Titre original : The Rum Diary
- Film américain sorti le 30 novembre 2011
- Réalisé par Bruce Robinson
- Avec Johnny Depp, Aaron Eckhart, Michael Rispoli,…
- Comédie, Aventure, Drame
Lassé de sa vie new-yorkaise, Paul Kemp s’expatrie sur l’île paradisiaque de Porto Rico. Très vite, il adopte le rythme de la vie locale, fait de douceur de vivre et de beaucoup de rhum. Paul est engagé par un modeste journal local, le San Juan Star, dirigé par Lotterman. Il tombe aussi sous le charme de la très belle Chenault, une jeune femme fiancée à Sanderson, un homme d’affaires mouillé dans des contrats immobiliers douteux. Sanderson fait partie du nombre croissant d’entrepreneurs américains bien décidés à transformer la magnifique île en un paradis capitaliste réservé aux riches. Lorsque Kemp est engagé par Sanderson pour écrire un article élogieux sur son dernier plan véreux, il se retrouve face à un vrai choix : soit il met sa plume au service de cet homme d’affaires corrompu, soit il dénonce tout et révèle les trafics sordides. Sur l’île et ailleurs, son choix va faire des vagues…

C’est peu dire que l’acteur Johnny Depp a perdu de sa superbe depuis quelques années. Après son rôle amusant et charismatique de Jack Sparrow dans le premier Pirates des Caraïbes, rôle qui a contribué en fait à sa chute, Depp n’a eu de cesse d’enchainer les mauvais choix. Entre des personnages grimés de façon douteuse aux gestes maniérés (la suite de Pirates des Caraïbes, les dernier films de Tim Burton) et des rôles qui semblent profondément l’ennuyer (The Tourist, Public Enemies bien que la mise en scène de Michael Mann arrivait pleinement à soulever l’ensemble), Depp n’a bien eu que Rango, dont il ne faisait que le doublage, comme unique titre de gloire au cours de ces dix dernières années.
Il voyait donc dans ce Rhum Express un moyen de changer complètement de registre. Etant ami avec l’écrivain Hunter S. Thompson et ayant joué dans Las Vegas Parano de Terry Gilliam qui était l’adaptation d’une de ses œuvres, Depp a longtemps lutté pour porter à l’écran « Rhum Diary ». Réalisé par Bruce Robinson, qui n’avait pas tourné depuis près de vingt ans, et porté par un casting assez séduisant réunissant Aaron Eckhart, Amber Heard, Giovanni Ribisi et Richard Jenkins autour de Depp, Rhum Express partait donc sur de bonnes bases. Si l’on ajoute que la direction artistique était composée de grands noms comme la costumière multi-oscarisée Colleen Atwood et le chef opérateur de la quadrilogie Pirates des Caraïbes, on peut dire que tout était réuni pour dresser un séduisant portrait de Porto Rico. Pourtant les producteurs ont maintes fois repoussé le long-métrage pendant plus d’un an, puisqu’il devait en effet sortir à la fin de 2010, et au bout du compte celui-ci a été un flop retentissant aux Etats-Unis.
Mais Depp pensait encore expliquer cet échec par le fait, très facile, que les Américains seraient majoritairement des idiots uniquement intéressés par le divertissement décérébré et que l’Europe allait heureusement réserver un meilleur accueil à ce film audacieux, exigeant et intelligent. Manque de pot, Rhum Express se ramasse aussi méchamment en Europe, et notamment en France où le public n’a même pas daigné venir le voir pour le simple nom de Depp. Evidemment, la distribution faible et la campagne marketing peu agressive expliquent en partie ces chiffres décevants. Mais ce que Johnny Depp oublie (volontairement certainement) dans son discours promotionnel, c’est que son film est loin d’être une réussite. Et que si les producteurs ont sacrifié le long-métrage, c’est visiblement parce qu’il était très loin d’atteindre leurs espérances (on vise forcément, avec un projet comme ça, quelques récompenses de fin d’année).
La faute vient d’abord du scénario : une succession de séquences plus ou moins délirantes (et plutôt moins que plus) mettant en scènes des personnages « haut en couleurs » et tissant en arrière plan un vague complot visant à construire un hôtel luxueux sur une île. Des enjeux d’autant plus faibles que cette trame « principale » est perpétuellement évacuée au profit du cabotinage du trio principal Depp/Rispoli/Ribisi. A ce niveau-là on peut aussi regretter la trop faible présence d’Eckhart, bien plus charismatique et ambigu que dans l’inepte World Invasion, qui est censé y incarner le cerveau de ce projet hôtelier. Résultat : on se fiche rapidement de ce fameux scandale que le héros entend révéler dans un ultime acte de révolte désespéré après avoir été mis dans la confidence. Ne reste alors plus que les scènes de « trip » et d’ivrognerie.
Mais le problème réside aussi en ce point : le film est sage. Beaucoup trop sage. D’abord parce que le film est ringardisé en une minute montre en main par la folie visuelle radicale du film de Gilliam. Et aussi parce que, dans le même genre, Oliver Stone arrivait à faire cent fois plus délirant avec quelques uns de ses films des années 90 comme Tueurs Nés ou U-Turn. La faute à la mise en scène très propre de Robinson qui ne réussi jamais à transcender les quelques visions surréalistes et vaudous de l’histoire. Si elles doivent être amusantes sur le papier, peu d’entre elles parviennent à faire sourire. Et quand elles y arrivent, c’est surtout grâce au jeu volontaire et excessif des acteurs. Si le film avait hérité de la photographie psychédélique de Gilliam ou du montage hystérique de Stone, il est certain qu’il aurait eu plus d’intérêts.
Finalement on s’ennuie pas mal au cours de Rhum Express. Les vingt premières minutes, qui s’ouvre sur un réveil de cuite dans le style Very Bad Trip, ont pour elles de présenter une galerie de personnages prometteurs (dont celui de Ribisi, un journaliste complètement allumé et fan d’Hitler). Mais ceux-ci seront tous par la suite très souvent sous-exploités. Reste alors les quelques apparitions de la très cinégénique Amber Heard, incarnation sublime de la « femme fatale » qui subjugue le journaliste-romancier, à ses risques et périls puisqu’elle est la maîtresse de son « ennemi ». Sirène tentatrice et en fin de compte indomptable, elle symbolise parfaitement ce que Porto Rico est aux yeux des riches occidentaux cupides : magnifique, pleine de richesses et de promesses mais en vérité inaccessible et insaisissable. On pourra aussi rajouter une poignée de scènes réussies, comme celle du bar où Depp et son ami sont pris en chasse par quelques individus peu recommandables, la séquence de la voiture sans siège ou encore celle de la « langue géante, ainsi qu’une réplique tordante (le rédacteur en chef déclarant à un de ses employés qu’il déteste qu’il n’est « qu’un rebut de sperme humain »).
Mais c’est bien peu face aux promesses faites auparavant. Assez fade et inodore, ce « rêve éveillé » n’arrive à pointer véritablement un soupçon de cynisme qu’à sa toute fin avec l’apparition du texte de conclusion trop beau pour être honnête. Une grosse déception donc, qui n’arrive pas à pleinement illustrer la « folie », l’ambiance si spécifique de l’Amérique centrale et de l’incompréhension qu’elle engendre chez ceux qui n’y sont pas nés (à titre d’exemple l’étonnant Le Tailleur de Panama de Boorman y parvenait beaucoup mieux). En attendant, Johnny Depp reviendra par des chemins plus assurés avec le prochain Burton (Dark Shadows), le prochain Gore Verbinski (The Lone Ranger) et le cinquième Pirates des Caraïbes. Pas sûr que ce sera avec ça que sa carrière va remonter.
NOTE à 4 / 10
