Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
Titre original : Serbuan maut
Film indonésien sorti le 20 juin 2012
Réalisé par Gareth Evans
Avec Iko Uwais, Joe Taslim, Yayan Ruhian,…
Action
Au cœur des quartiers pauvres de Jakarta, se trouve une citadelle imprenable dans laquelle se cache le plus dangereux trafiquant du pays. Une équipe de policiers d’élite est envoyée donner l’assaut lors d’un raid secret mené aux premières lueurs du jour. Mais grâce à ses indics, le baron de la drogue est déjà au courant et a eu amplement le temps de se préparer. A l’instant où le groupe d’intervention pénètre dans l’immeuble, le piège se referme : les portes sont condamnées, l’électricité est coupée et une armée d’hommes surentraînés débarque. Piégés dans cet immeuble étouffant, les policiers vont devoir se battre étage après étage pour avoir une chance de survivre.
Pour le grand public, son titre ne dira rien. Au mieux pourra-t-il croire quelques secondes à un lien avec un évènement surmédiatisé assez récent. Pour le reste, il donnera vraisemblablement sa langue au chat. D’autant plus qu’il s’agit d’un film indonésien (depuis quand fait-on des films en Indonésie ?). Il est d’ailleurs certain que la plupart n’est pas près de savoir ce dont il s’agit, d’autant plus que sa nationalité doublée d’une toute récente interdiction au moins de seize ans risquent grandement de lui limiter son parc d’exploitation français. Au mieux pourra-t-il espérer un traitement similaire à celui du pourtant sublime J’ai rencontré le diable grâce à son buzz grandissant après de multiples avant-premières. Au pire, sa sortie ciné sera reconsidérée pour une exploitation « direct to dvd » à la place, ce qui ne lui est pas souhaitable tant l’expérience de The Raid se doit d’être faite sur grand écran.
Car la communauté cinéphile a très certainement eu vent du second film du gallois Gareth Evans, expatrié en Indonésie pour suivre sa femme indo-japonaise. Cela fait de très nombreux mois qu’il arpente les salles de cinéma au cours d’un grand nombre de festivals. Des rumeurs alléchantes, presque extatiques sont parvenues aux oreilles des cinéphiles. On le décrit comme l’un des plus grands films d’actions de ces vingt dernières années (en gros depuis le virtuose Hard Boiled de John Woo en 1992, aussi connu sous le titre A toute épreuve) et ceux qui le clament ne sont pas loin d’avoir raison. On parle de salles hystériques devant ce spectacle hallucinant de maîtrise et d’intensité malgré un budget risible. Là encore, c’est absolument exact. En France, il est excessivement rare qu’un film, même au cours d’une avant-première, obtienne des applaudissements à la fin du long-métrage. Question de culture peut-être mais peu importe. Au cours de son avant-première parisienne la semaine dernière, The Raid a non seulement reçu des applaudissements très nourris et enthousiastes au moment de l’apparition du générique de fin mais s’est aussi permis de recevoir pas moins de cinq ovations au cours de la projection, dont une au dénouement de la bagarre finale hallucinante qui a vue absolument tous le public de la salle d’au moins quatre cent personnes dans un état de jubilation et de transe.
A toute épreuve
Parce que The Raid tient absolument toutes les promesses immenses qu’on avait placé en lui. The Raid, c’est juste l’un des films d’action les plus sidérants, épuisants et jouissifs de ces quinze dernières années. Une œuvre angulaire qui va sans aucun doute apporter une pierre décisive au genre du film d’action et au sous-genre du long-métrage d’arts martiaux. The Raid c’est la claque venue de nulle part et qu’on n’attendait pas. Qui aurait cru il y a encore quelques mois qu’un film indonésien viendrait chambouler de la sorte le paysage du film de genre, sachant qu’il n’y avait pas vraiment eu de prédécesseurs nationaux pour annoncer la sortie d’un long-métrage comme The Raid ? Une baffe, un électrochoc d’autant plus inattendu qu’il a été financé pour une « bouchée de pain » : un million de dollars. On produit des films d’auteurs intimistes français pour plus que ça. Avec une somme similaire, Gareth Evans se permet une mise en scène inventive et percutante qui emploie à merveille à la fois la typographie de ce décor unique (le film est un huis clos) et les chorégraphies de combat.
Alors commençons d’abord par nous débarrasser de ses scories. The Raid a les défauts de ses ambitions, à savoir d’être un divertissement purement fun et sans prise de tête. On pourrait donc lui reprocher un scénario simplissime et quelques ficelles parfois assez faciles. Le combat entre le garde du corps fou « Mad Dog » et le capitaine de la police spéciale, Jaka, se justifie maladroitement (le méchant souhaite s’amuser et combattre à mains nues alors qu’il aurait pu l’achever d’une seule balle). Mais cette séquence permet d’en expliquer une autre, encore bien plus jouissive, qui amène ce « chien fou » assuré, confiant de sa force et plutôt dingue, à attaquer deux personnages à la fois lors d’un dernier combat absolument tétanisant et épuisant. On pourrait aussi arguer le fait que les personnages n’évoluent pas spécialement et que certains d’entre eux constituent des stéréotypes. A ça aussi on peut trouver une excuse puisque The Raid se déroule quasiment en temps réel et qu’il s’agit donc d’une concession nécessaire.
Mais il est évident qu’on ne vient pas voir un film comme celui de Gareth Evans pour ses twists scénaristiques et ses moments d’introspections. Condamner le film pour ce genre de détails, c’est faire fausse route et perdre son temps. L’intérêt principal de The Raid réside essentiellement dans la mise en scène des très nombreuses séquences d’action et son rythme qui va crescendo jusqu’à un dénouement final censé constituer l’apogée pyrotechnique du long-métrage. The Raid est un long feu d’artifices qui doit, pour être réussi, se conclure sur un bouquet final digne de ce nom. Et à ce niveau-là, c’est très réussi puisqu’on entre dans le bain tout juste quelques minutes après le début du film. Une fois que cette courte mais pertinente introduction des personnages, de leur caractères et des enjeux de l’histoire est faite, il n’y a plus qu’à pénétrer dans cette « tour infernale ».
La Tour Infernale
On peut penser évidemment au Piège de Cristal de McTiernan. D’abord par le fait que l’action se passe presqu’uniquement dans un grand immeuble. Aussi et surtout parce que Evans fait preuve d’une belle inventivité quant à l’utilisation de l’architecture du lieu. Des actions se déroulent sur divers étages et cela nécessite de changer, de monter ou de descendre de niveau. Il y a une rythmique ascensionnelle dans les deux cas puisque l’action commence au pied de l’immeuble et s’achève à son sommet. De même, Evans arrive comme McTiernan à définir ses personnages dans l’action. L’exemple le plus frappant et le plus abouti est le personnage principal, Rama (Iko Uwais). En cinq minutes, on a à peu près cerné sa personnalité : c’est un jeune bleu enthousiaste qui souhaite faire ses preuves sur le terrain et qui s’entraine donc dur pour être à la hauteur le moment venu. Il est marié et sa femme attend un enfant. Ce simple détail, jamais utilisé de façon gonflante et ostentatoire suffit à justifier la quasi-« invincibilité » du héros.
Non pas qu’il soit infaillible, puisqu’on le voit de plus en plus épuisé et affaibli par ces combats interminables et ces assauts répétés. Mais on comprend pourquoi il n’abandonne pas et pourquoi il continue de se battre avec une réelle rage de vivre. Sur le chemin vers une issue qui semble ne pas exister, Rama fait la rencontre fortuite d’une autre personne qu’il connait et qu’il ne s’attendait pas à voir dans cet enfer inversé où le diable se trouve, non plus sous terre, mais bien dans les « airs » (leur « lien » est d’ailleurs révélé avec une belle subtilité). Des personnages amis mais complètement opposés puisque les deux ont choisi une voix divergente : l’un donne l’assaut, l’autre fait parti des assaillis ; l’un a choisi ce qu’il croit être le camp du bien, et l’autre le camp du mal. Quoique la situation devienne vite bien plus complexe car il est finalement très difficile de déterminer qui est l’attaquant lorsque le raid se fait soudainement submerger par la vile populace qu’elle devait surprendre au réveil.
Toujours dans cette idée d’éclatement des camps (qui attaque qui ? Qui fait parti de quoi ?), Evans tente d’insérer dans son film un discours dénonçant la corruption d’une police face à une mafia toute puissante, presque plus proche de la secte que de l’organisation criminelle. Le chef machiavélique est en haut de l’immeuble et donc de l’échelle sociale, écrasant ses sous-fifres dans un système quasi féodal (il loue ses « terres » à des « vassaux-serviteurs »). Un chef redoutable qui se terre loin des autres pour paraitre exceptionnel et inaccessible (il est invisible au commun des mortels) et a un don « d’ubiquité » grâce aux multiples caméras et micros qui jalonnent l’immeuble, lui permettant de voir, tel un Dieu, tout ce que les hommes d’en dessous mijotent (et gare à ceux qui pèchent par trahison).
Danse mortuaire
Néanmoins, cette dénonciation de la corruption locale est assez maladroite et ne s’insère pas toujours très subtilement dans la narration. A croire que Gareth Evans, conscient de la vacuité volontaire de son scénario qui allait inévitablement lui être reprochée, avait tenté de se donner un postulat sérieux qui justifierait cette heure et demi de bastons et de fusillades barbares. Une faiblesse bien dommageable pour un film qui n’avait pas spécialement besoin d’être pris au sérieux pour exister. Il n’y a qu’à voir le traitement de la violence qui, malgré les impacts et les jaillissements de sang plus que crédibles, n’est pas tant filmée de manière réaliste que cartoonesque. Si le film fait mal, il ne traumatise pas. On ferme juste les yeux tout en ayant un sourire amusé devant le caractère parfois extrême et inattendu des exécutions. En cela, la violence et les moments gores du film sont plus proches dans l’idée d’un Shaun of the Dead que d’un très glauque et premier degré J’ai rencontré le Diable (quoiqu’il ne soit pas non plus dénué d’humour). Chaque séquence de combats s’achève notamment par une mort plus ou moins jouissive et originale comme pour pleinement conclure par un coup de timbale ce long morceau de musique.
L’analogie musicale est loin d’être inappropriée. Gareth Evans filme ses séquences d’actions comme s’ils s’agissaient de morceaux de comédies musicales. Les deux ont évidemment en commun le sens de la chorégraphie ; l’art martial utilisé dans le long-métrage, le pencak silat, étant lui-même assez proche de la danse (mouvements gracieux suivis d’un coup d’une brutalité inattendue qui détonne avec la beauté et l’harmonie des gestes qui précédaient l’uppercut, le « sucker punch »). Le travail sur le son, le bruit des contacts participent aussi à cette musicalité comme autant de percussions qui rythment la partition des combats. De longs moments donc où sons et mouvements d’allient parfaitement pour créer des « compositions musicales », toutes séparés par quelques pauses narratives avant que le film ne retourne dans une emphase plus lyrique.
En cela, la démarche de The Raid n’est pas si éloigné du blockbuster de Spielberg, Tintin. Lui aussi avait envisagé ses scènes d’actions comme des scènes de comédies musicales (le choix d’un acteur ayant pratiqué la danse pour jouer le jeune reporter n’était évidemment pas anodin tout comme le fait que les animateurs exagéraient les mouvements et les chutes des personnages). Les séquences d’action dans les deux cas sont des séquences d’enchainements : un mouvement doit en amener logiquement un autre puis encore un autre, et ainsi de suite. C’est presque le principe de la cascade pour la cascade. Spielberg et Evans filme des « ballets » et l’emploi des plans séquences dans les deux cas rend la démarche particulièrement perceptible.
Coordination
Les adversaires ou les alliés se doivent d’être coordonnés, chacun agissant presque comme le miroir de l’autre et étant capable d’anticiper le prochain geste. La séquence s’arrête lorsque l’un des deux adversaires n’est plus en rythme et n’est donc plus capable de suivre la chorégraphie. Le final est donc autrement plus jouissif puisqu’il voit enfin la parfaite collaboration entre deux antagonistes (donc différents, donc désynchronisés) qui finissent par enchainer une suite d’actions qui, visuellement et discrètement, les amène à se retrouver unis comme avant et à pouvoir enfin entrapercevoir une victoire par leur alliance enfin harmonieuse. Exactement comme le dernier Mission Impossible mis en scène par Brad Bird, qui basait toute sa narration sur ce final d’une dizaine de secondes où chaque membre de l’équipe accomplissait un acte qui permettait à un autre d’enchainer pour permettre leur victoire finale alors qu’ils n’avaient cessés d’échouer par manque de communication et de coordination.
Cela peut paraitre déplacé de dire ça, mais The Raid semble être une des variations de comédie musicale des plus surprenantes. Et ici, Evans rejoint John Woo : ce que le second fait avec les fusillades, le premier les fait avec les poings. Gareth Evans et John Woo mettent en scène des « ballets de la mort » qui emploient les chocs et les détonations comme une musique et les esquives et les parades comme une danse. La caméra elle-même par son mouvement perpétuel participe à ce parti pris. Dans cette optique-là, peu importe le discours trop sérieux et maladroit pour être honnête. Seul compte les moments de confrontations qui amènent les personnages dans des situations terribles, des choix difficiles et les obligent à se surpasser pour survivre et revenir de l’enfer.
Et ils sont bien trop légions pour faire la fine bouche entre une brillante fusillade dans une cage d’escalier plongée dans le noir, une séquence tendue dans une cachette secrète, des combats interminables dans des couloirs qui rappellent la mythique et épuisante scène du marteau dans Old Boy, ou encore un duel final d’anthologie. Si d’un strict point de vue personnel on peut largement lui préférer des chefs d’œuvres comme A Bittersweet Life de Kim Jee-woon, Breaking News de Johnnie To, Die Hard 3 de McTiernan ou encore A toute épreuve de John Woo, il serait injuste de rabaisser The Raid qui n’est rien de moins que l’un des films de baston les plus impressionnants et réussis de ces dix dernières années. Nul doute que sa suite, qui devrait élargir le concept à un quartier entier, risque d'être encore plus intense vu le budget supérieur qu'on devrait lui allouer (cette suite était à la base un film autonome trop cher que Gareth Evans avait mis en pause pour faire The Raid à la place ; il a depuis été remanié pour en être le deuxième épisode). Et si vous n'êtes toujours pas convaincu, sachez qu'Hollywood prépare déjà le remake de ce premier épisode et a déjà acheté les droits pour remaker la suite qui ne sera pourtant tournée qu'à partir de janvier prochain. C'est dire s'ils y croient.
NOTE : 7,5 / 10
