Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Titre original : This Must Be the Place
- Film américano-italien sorti le 24 août 2011
- Réalisé par Paolo Sorrentino
- Avec Sean Penn, Judd Hirsch, Kerry Condon,…
- Drame, Romance
Cheyenne est une ancienne star du rock. A 50 ans, il a conservé un look gothique, et vit de ses rentes à Dublin. La mort de son père, avec lequel il avait coupé les ponts, le ramène à New-York. Il décide de poursuivre, à travers l’Amérique, la vengeance qui hantait son père.

Le réalisateur italien Paolo Sorrentino avait marqué un beau coup avec son film politique maitrisé intitulé Il Divo. Il s’est ensuite attelé à son premier film « étranger », avec Sean Penn dans le rôle principal, et qui est sorti en France à la fin du mois d’août après un passage au dernier festival de Cannes. Ce This Must Be the Place est-il à la hauteur de son film précédent ? Sorrentino a-t-il réussi à conserver sa maîtrise et son talent en passant de l’autre côté de l’Atlantique ? Hélas non, son film étant même parfois pas loin d’être très embarrassant.
De loin, avec les quelques extraits disponibles sur la toile, le film de Sorrentino semblait fortement influencé par un autre célèbre road-movie contemplatif : le magnifique et envoutant Paris – Texas de Wim Wenders. Pour ces deux films, un cinéaste étranger venait en terre américaine et essayait de s’en réapproprier les paysages, l’ambiance et la mythologie. De même, il s’agissait de deux quêtes identitaires menées par un homme paumé qui tente de renouer avec les siens. Enfin, l’acteur Harry Dean Stanton est présent en second rôle dans This Must… alors qu’il était l’interprète principal du long-métrage de Wenders. Cela est évidemment renforcé par l’aspect esthétique très « eighties », et notamment la bande sonore et le look de rockeur gothique dont s’est affublé Sean Penn, la référence de ce dernier étant évidemment le chanteur Robert Smith du groupe « The Cure ». D’ailleurs le principal défaut du film de Sorrentino ne vient pas vraiment de ce point-là. Le film est visuellement assez réussi et envoutant, les quelques moments contemplatifs étant surtout ceux qui sont les plus aboutis comme ce long-plan séquence « renversant » lors d’un concert de David Byrne (ce dernier joue son propre rôle, compose la BO du long-métrage et chante la chanson qu’il avait écrit en 1983 et qui donne son titre au film).
Le point faible, et de taille, du film de Sorrentino réside rien de moins que dans son interprète principal : Sean Penn. L’acteur le moins souriant de tout Hollywood venant d’avoir son second oscar décida ainsi de participer à un film européen réalisé par ce metteur en scène qui avait présenté son Il Divo alors qu’il était président du Festival de Cannes. Intention et audace on ne peut plus louable puisque le rôle est censé en plus l’amener à se métamorphoser littéralement. Résultat : on tombe sur un Sean Penn gothique à la tignasse grotesque et exagérée. De prime abord donc, l’acteur n’est pas le meilleur choix pour ce type de personnage. Mais le sommet du ridicule intervient quand l’acteur ouvre la bouche. Là c’est le drame puisque le ton de sa voix, devant montrer le côté infantile du personnage, n’est pas sans rappeler le Forrest Gump du film éponyme de Robert Zemeckis. Pire, Penn n’a surtout jamais livré d’interprétation aussi mauvaise et consternante depuis Sam, je suis Sam (qui lui a valu notamment quelques quolibets dans le Tonnerre sous les Tropiques de Ben Stiller). Surjouant comme jamais, Sean Penn transforme son personnage d’adulescent gothique et rock en espèce d’excentrique presque attardé. Jamais son personnage n’est crédible un seul instant. Il parait à plusieurs moments d’une crétinerie assez consternante et finit surtout par être agaçant tant le jeu de Penn finit par ressembler au cabotinage capricieux d’une star un poil prétentieuse et mal castée essayant vainement de casser son image de « bad boy » dépressif.
Au bout d’une vingtaine de minutes, à peine rehaussées par l’interprétation pourtant volontaire de Frances McDormand, il devient très difficile d’adhérer au film et à éprouver de l’empathie pour ce personnage difficilement discernable et immature. Après une demi-heure assez longue, répétant jusqu’à l’excès cette image d’homme paumé, enfantin et décalé et tardant à placer correctement les enjeux du récit, l’ex-star du rock décide subitement de poursuivre la quête d’un père tout juste défunt qu’il détestait. Pour quelle raison ? On ne le saura jamais vraiment, mais on peut légitimement supposer qu’il s’agit pour le héros d’une quête identitaire et d’une volonté de se réinsérer dans sa cellule familiale d’origine dont il s’était éloigné (la fin assez conservatrice et moralement grotesque semble bien accréditer cette thèse). Dans la seconde moitié du long-métrage, le film essaye aussi de traiter de la question de la Shoah de façon assez maladroite. Certes, le temps écoulé depuis ce tragique épisode de l’Histoire permet d’aborder ce sujet de façon moins lourde et lacrymale, mais dans This Must be… la Shoah est employée de façon assez frivole.
En effet, la raison réelle pour laquelle son père cherche depuis cinquante ans un nazi est des plus déconcertante (certes son traumatisme n’est pas des plus charmants mais ne justifie en rien une aussi longue et obsédante traque). On pourra toujours mettre ça au compte d’un symbolisme du genre « cet homme a sacrifié sa vie pour recouvrer sa dignité perdue », mais cela enfonce surtout un film qui prend son temps pour visiblement ne pas raconter grand-chose. Il en va de même pour l’inévitable face-à-face entre le tortionnaire et le fils de sa victime. La séquence est aussi déroutante, balançant entre bonnes idées (le flash d’un appareil photo semblable à un tir de fusil ainsi que ce judicieux montage amenant le criminel a essayé plusieurs fois de se souvenir de la raison pour laquelle sa victime le haïssait) et parallélisme facile (la punition humiliante amenant une comparaison visuelle entre le corps nu dans la neige du criminel nazi et les victimes juives projetées dans des diapos lors d’un cours sur la Shoah auquel assiste Penn).
On voit bien où Sorrentino veut en venir : son film est un parcours initiatique visant la maturité de son personnage principal en le confrontant notamment à l’horreur de l’Histoire. Sa quête vengeresse et rédemptrice est jalonnée de rencontres et de scénettes plus ou moins utiles et réussies visant à le faire grandir (accepter les responsabilités, refuser l’adultère,…) mais il est bien difficile pour le spectateur de se sentir concerné par cette balade sensorielle lente et déjà-vu, le film de Sorrentino semblant tout droit sorti des années 80 (dans ce qu’elles ont de bien… et de moins bien). De même, on ne s’attache à quasiment aucun des personnages, que ce soit l’ex-rock star ou sa fille gothique qui refuse de céder aux avances de son jeune soupirant (utilité de ces scène interminables, répétitives et jamais drôles ? Mystère). Malgré une photographie et une bande son envoutante, Sorrentino sachant de toute évidence mettre en scène, This Must be the Place tourne rapidement dans le vide, agace et finalement s’oublie très vite.
NOTE à 3,5 / 10
