Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Titre original : The Tree of Life
- Film américano-britannique sorti le 17 mai 2011
- Réalisé par Terrence Malick
- Avec Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn,
- Drame, Fantastique
Jack grandit entre un père autoritaire et une mère aimante, qui lui donne foi en la vie. La naissance de ses deux frères l'oblige bientôt à partager cet amour inconditionnel, alors qu'il affronte l'individualisme forcené d'un père obsédé par la réussite de ses enfants. Jusqu'au jour où un tragique évènement vient troubler cet équilibre précaire...
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Un film ardemment attendu par la communauté cinéphile ; un film qui a divisé le public lors de sa sortie, les uns criant au chef d'oeuvre lyrique et les autres se moquant de ce « navet christique et pompeux » ; un film enfin qui a remporté la Palme d'Or récompensant ainsi la très courte mais majestueuse carrière du cinéaste le plus secret au monde. La grande inconnue avant le visionnage d'un tel long-métrage, avec un sujet aussi gigantesque et ambitieux, est de savoir si le pari sera bien tenu. En d'autres termes, le film arrivera-t-il pleinement à atteindre voire à dépasser ses ambitions ? Une fois le film fini, la réponse devient évidente. The Tree of Life est un chef d'oeuvre. Une oeuvre énorme, non dénuée de défauts (mais quelle oeuvre d'art a réussi à atteindre la perfection ?), furieusement évocatrice, bouleversante et étourdissante de beauté.
Si le nouveau film de Malick divise autant c'est vraisemblablement parce que ce dernier n'a jamais été aussi loin dans l'abstraction. Malick brise avec son film toutes les règles de la narration pour en faire un voyage sensoriel et émotionnel unique. Le passé, le présent et le futur se mêlent indistinctement, ponctués d'images allégoriques envoutantes très fortes. A une époque où un film doit prémâcher le travail aux spectateurs, souvent trop occupés par ses popcorns et habitués aux grosses productions marketées sans âme, The Tree of Life ne pouvait qu'être un film incompris. Alors qu'en France on a pris la désagréable habitude d'accorder une place trop importante au scénario au détriment de la mise en scène, Malick préfère utiliser un langage pictural. Là où l'on s'acharne à tout expliquer par des mots, Malick privilégie le pouvoir évocateur des images. Etant un perfectionniste, il livre rien de moins que le plus beau film visuellement sorti en salles depuis des mois. Cela est notamment dû à la présence en tant que directeur de la photographie d'Emmanuel Lubezki (Le Nouveau Monde de Malick, Les Fils de l'Homme de Cuaron ; Sleepy Hollow de Burton ; Ali de Michael Mann entre autres coups d'éclat).
Le film de Malick, s'il devait être rapproché à une forme littéraire, serait un poème. Un poème très métaphorique recherchant par le biais des images, des couleurs, des formes, du cadre, de la musique, des bruits à créer une forme d'harmonie, à recréer le plus fidèlement possible une sensation. Sa structure elliptique peut en dérouter plus d'un. Pourtant au final, le film se révèle assez limpide. La base même de The Tree of Life, et ce qui constitue sa réussite, est une idée de mise en scène et de montage assez audacieuse visant à reproduire un caractère d'immédiateté. Ces « souvenirs » prêts à disparaitre mais qui pourtant se maintiennent dans notre mémoire à l'aide de détails et d'impressions. Il est en effet très difficile de parler du film, et il faudra encore un certain temps pour arriver à décrypter les immenses et innombrables subtilités de la mise en scène qui ont permis une telle réussite. Les quinze premières minutes effraient certes tant elles exacerbent ce que l'on peut trouver de plus agaçant chez Malick, notamment la voix off. Celle-ci n'est pourtant pas aussi insupportable et prétentieuse que l'on naurait pu craindre. Elle agit en forme de monologue intérieur et pose sans cesse des questions dans l'espoir, illusoire, d'y trouver des réponses.
Car The Tree of Life est surtout une réflexion intérieure, une méditation faite par un homme qui doute du sens de sa vie, de la raison de son existence et de l'origine des choses. Un sujet ambitieux, bien trop lourd pour un film, qui est traité de façon « mineure », intime. D'où la constante opposition entre le macro et le micro, l'infini et l'immensément petit. D'où le passage constant entre des images lyriques de planètes en ébullitions et des images plus quotidiennes d'enfants découvrant les affres et les beautés de la vie. Cette section sublime dont beaucoup se sont moqués est pourtant essentielle. Et elle ne rapproche en rien le film de Malick à l'épopée de Kubrick 2001 : L'Odyssée de l'espace, avec lequel The Tree of Life n'a quasiment aucun rapport que ce soit dans son traitement ou ses thématiques bien plus optimistes (seul le génial responsable des effets spéciaux Douglas Trumbull, à qui on doit aussi ceux de Blade Runner et de Rencontre du 3ème Type, fait le lien entre les deux) .
Car en effet, cette réflexion sur le sens de sa vie doit nécessairement débuter par la recherche du sens de la vie en général et donc de sa création. Création qui sous-entend évidemment la question du « créateur ». A cela, et contrairement à ce qu'ont pensé les critiques ridicules surtout hexagonales, le film n'apporte pas une réponse prosélyte. D'ailleurs, mis à part l'histoire de Job, le film ne fait pas directement référence à une symbolique purement chrétienne. Ce dieu créateur est encore une fois cette nature magnifiée, cette « grâce » qui nous entoure au quotidien, qu'il soit « exceptionnel » ou non. C'est surtout cette lumière sur laquelle la caméra s'attarde (zoom sur les lampes et présence continue du soleil, incarnation du dieu créateur dans la plupart des civilisations). L'origine de la mélancolie du personnage de Sean Penn vient du deuil de son frère décédé qui refait surface (à cause d'un deuil plus récent ?). Pourquoi cet enfant aussi innocent est-il mort ? Pourquoi « Dieu », décrit comme juste et bienveillant par tous ces prêcheurs, a-t-il permis de laisser faire une chose pareille ?
Tout le film vise à comprendre et surtout à accepter l'adversité, d'où la référence à trois reprises à l'histoire de Job (la citation au début, une scène à l'église, le parcours similaire du père). La séquence tant raillée des dinosaures y trouve pourtant sa première utilité. Après des millions d'années d'évolution, la vie est soudainement balayée en quelques secondes par un météore. Pourquoi ? Parce que ces formes de vies n'étaient pas assez abouties ou bien parce qu'il n'existe en fait aucune notion de justice dans cet univers ? Est-ce d'ailleurs le rôle de ce « créateur » de se montrer juste ? Tout comme la si soudaine et violente disparition des dinosaures parait insensée, la mort de ce frère parfait semble injustifiée. Pourquoi « Dieu » détruirait-il soudainement ce qu'il aurait mis tant de mal et de temps à créer ? Cette acceptation de l'adversité et du fait que l'on ne puisse contrôler les choses qui nous arrivent apparait aussi par le prisme du « père », magnifiquement interprété par Brad Pitt qui trouve ici un de ses plus beaux rôles. En effet, celui-ci est persuadé que rien n'est acquis dans la vie et que pour pouvoir réussir il faut se battre violemment sans avoir peur d'employer des coups bas. Il est obsédé et aveuglé par la réussite matérielle ce qui l'empêche d'admirer et de ressentir la beauté omniprésente qui émane du monde dans lequel il vit. Cet homme qui a toujours souhaité contrôler sa destinée révèlera en fait qu'il n'a pas réussi à accomplir son rêve. Cet homme qui est toujours allé à l'église et qui a eu une vie vertueuse se retrouvera victime d'un coup du sort qu'il ne comprendra d'abord pas avant de réaliser que cela lui a permis de voir ce qui était vraiment essentiel à son existence.
L'affiliation avec le 2001 est d'autant plus injustifiée que le film de Malick utilise une mise en scène à l'opposé de celle de Kubrick. Là où ce dernier employaient d'amples plans séquences prenant souvent la forme d'immense tableaux mouvants, Malick utilise une caméra portée (mais loin d'être illisible), proche des corps et des visages, et sans cesse en mouvement. Le montage est lui-même très rapide afin de montrer l'instantanéité de ces souvenirs. Cela est aussi le cas lors de la séquence de la création du monde, sa courte durée obligeant une narration assez elliptique. Malick s'y montre très efficace et montre certains évènements importants en une poignée de plans, voire carrément en une seule image. On peut prendre comme exemple la scène montrant les formes de vie passant de la mer à la terre. Malick le montre très clairement en seulement trois plans clés. Le premier montre une créature préhistorique palmée sur le sable, indiquant bien qu'un « pont » est en train de se faire entre deux milieux. Cette créature, ressemblant à un plésiosaure, porte sur ses flancs une impressionnante blessure. La créature au long cou la regarde puis tourne sa tête vers la mer. Seconde image montrant un nuage de sang sous l'eau, suivie dun troisième plan montrant un banc de requins. Conclusion qui se fait de façon absolument inconsciente mais évidente : certaines espèces se sont adaptées pour quitter un milieu qui leur était devenu trop hostile.
Cette séquence impressionnante n'est pourtant pas le noyau de The Tree of Life (Malick préférant visiblement s'y étendre dans un de ses futurs projets : le documentaire en IMAX Voyage of Time qui relatera plus longuement l'histoire de l'univers et de la vie sur Terre). Ce cinquième long-métrage est en effet plus proche de l'autobiographie et du drame intimiste. Ce qui suit cet épisode majestueux est le portrait et la parcours du personnage principal. C'est ici que le film se montre le plus brillant et que son parti pris de mise en scène se révèle vraiment payant. S'en suit alors de courtes scénettes bouleversantes de par leur réalisme, parfois grâce à l'improvisation des très jeunes comédiens absolument saisissants de réalisme et qui représentent quelques-unes des grandes étapes dans l'évolution de l'enfant : « iconisation » de la mère (entourée de lumière, symbolisant l'amour indéfectible, la pureté, au point de l'imaginer au cours du métrage dans un cercueil de verre tiré d'un conte de fée) ; prise de conscience du monde ; l'apprentissage des mots ; les premières émotions comme la colère ou la jalousie lorsque sa mère s'occupe plus du jeune frère qui vient de naître... Malick, pendant près d'une heure et demie, enchaine ces courtes scènes faisant lentement progresser, évoluer l'enfant avant de l'amener à l'âge adolescent. Des évènements, paroles ou images très précises, parfois anecdotiques, parfois primordiales, mais qui servent toujours à creuser la psychologie des personnages (particulièrement le personnage du « père » dont la nature varie en fonction de la vision qu'en a son fils).
Ce père qui incarne l'autorité, la « voie de la nature » qui se préoccupe avant tout d'elle-même et de répondre à ses instincts, s'oppose évidemment à la mère, celle qui incarne la « voie de la grâce ». Là encore on y retrouve de nombreux éléments autobiographiques mais qui prennent une dimension universelle (un jeune garçon préfère par exemple toujours sa mère et est toujours en conflit avec ce père qui fait office de « tiers » agaçant et supérieur). Apparait alors lentement cette opposition, au départ binaire, chez l'enfant qui découvre les notions de bien et de mal. Deux concepts qu'il sépare d'abord de façon distincte, notamment lors de la scène des criminels « géants » et inquiétants (le film étant souvent vu à hauteur d'enfants). Opposition binaire qui se retrouve ensuite au sein même de sa famille par cette lutte qui oppose la mère et le père. La dernière étape est la découverte que ce mal peut être présent chez n'importe qui et y compris soi-même. C'est en effet la dernière grande épreuve qu'aura à subir le héros. C'est par cette crise de rébellion (l'adolescence) que le personnage principal se cherchera et se perdra parfois. Il se montrera tour à tour audacieux, odieux puis dangereux. Il envisagera, lors d'un plan séquence subtil, d'éliminer physiquement son père et il ne cessera de se battra avec son jeune frère qui refuse pourtant la confrontation. L'acte de trop mettra encore en scène ce jeune frère innocent et amènera le héros, effrayé par ses propres pulsions destructrices, à se demander s'il pourra un jour « retourner dans leur monde » (redevenir un homme « bon »).
Là réside vraiment le but réel de cette méditation : rechercher le pardon. Cette réflexion débute d'ailleurs par la voix de ce frère décédé qui invite le héros à le retrouver et le rejoindre. Le pardon aussi à l'encontre de ce père qu'il n'a pas réussi à comprendre, ou du moins que bien trop tard. Le pardon aussi envers cette mère qu'il a blessé autrefois. Cette mère si aimante et si aimée qui est complètement magnifiée par Malick (et jouée par l'actrice absolument sublime Jessica Chastain), chacune de ses apparitions étant un bonheur pour le spectateur. Rarement une actrice aura été aussi belle au cinéma. Ce pardon se fera évidemment à la toute fin de cette méditation lors de la séquence la plus risquée du long-métrage. En effet, The Tree of Life devait à l'origine durer près de trois heures jusqu'à ce que Malick le raccourcisse pour atteindre les deux heures vingt. La section « moderne » où se trouve Sean Penn et cette seconde séquence lyrique en ont surtout fait les frais, bien que cela n'enlève pas grand-chose à leur beauté et à leur puissance (mais elles auraient peut-être gagné à être plus équilibré en termes de temps par rapport au reste). Dans cette séquence quasi « muette » le paysage fait encore une fois figure de symbole. D'abord un désert, contrastant encore avec cette nature luxuriante environnant l'enfance du héros et la métropole démesurée, artificielle et presque futuriste dans laquelle le héros travaille à l'âge adulte. Puis une plage où tous les personnages se retrouvent. Une réunion impossible, mentale, au milieu des quatre éléments : eau (mer), terre (sable), air (ciel) et feu (soleil). Des retrouvailles où tout va se jouer, où aura lieu la résolution des tourments et la guérison des blessures, que ce soit pour le héros, le père et surtout la mère qui souffrit plus que les autres de ce deuil précoce.
C'est cette scène qui fut la plus critiquée par une presse hexagonale coincée, voyant de la propagande chrétienne dans un film dès qu'il y a un symbole spirituel ou un questionnement sur la foi et le divin (Malick avait pourtant utilisé de nombreuses références bibliques dans ses quatre précédents films). Alors oui, The Tree of Life est un film sur la part de divin qui est en nous et sur la foi. Mais à aucun moment Malick n'impose son point de vue. Le personnage est toujours libre de choisir sa voie. D'ailleurs Malick ne représente pas qu'un seul Dieu (la lumière) mais plusieurs. Les parents sont vu comme tels par l'enfant. Le père en « est » un au départ : il prêche ses convictions, représente une forme supérieure d'autorité et de morale à l'encontre de ses enfants. Mais ces derniers finiront par contester ses préceptes injustes (se taire en sa présence, céder à l'instinct, au matérialisme) et perçevront sa duperie. Ce « dieu » ne peut sauver personne et n'arrive même pas à contrôler son « jardin d'Eden » des mauvaises herbes. La « mère » a évidemment un statut plus optimiste. C'est elle qui a donné la vie et c'est elle qui « montrera » pour la première fois au héros où se trouve « Dieu ». Elle est en communion avec la nature et ne cherche jamais à la contrôler ou à la combattre, à l'inverse de son mari. On la verra même, au cours d'un très beau plan, en train de voler harmonieusement autour du fameux arbre.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire tant le film est libre d'interprétations. On peut aussi ajouter que pour un film qui traite abondamment du deuil, de la mort, de l'extinction et de la « fin des temps » (thématique présente jusque dans le choix de morceaux comme les très beaux « Funeral Canticle » de Tavener qui ouvre le film et « Lacrimosa » de Preisner), The Tree of Life se montre en fin de compte étonnamment optimiste, ce qui le sépare encore plus du pessimisme d'un Kubrick. Cela est d'autant plus éloquent quand on sait que le fameux arbre du titre symbolise entre autres la Vie et le Cosmos. Lors de la séquence sur l'évolution de l'univers Malick montre, avec la séquence des dinosaures, la naissance de la conscience et de l'empathie (l'un d'eux refusant soudainement de céder à ses instincts et épargnant un de ses congénères blessés). Cet amour inconditionnel, cette beauté environnante, le héros la recherche depuis le départ. Ce n'est qu'après cet ultime état de grâce que le héros redescendra métaphoriquement parmi les vivants (image de l'ascenseur descendant d'un gratte-ciel). Et alors que le dernier plan du film, un pont, fait parfaitement écho à ce lien permanent entre les choses et les échelles de tailles et de temps, la dernière image de Sean Penn ne laisse aucun doute sur l'issue de cette méditation. Il ne nous reste alors plus qu'une seule envie : que Malick nous raconte encore d'autres « histoires de quand on n'était pas né ».
NOTE à9,5 / 10
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