Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Tucker & Dale vs. Evil
Film américano-canadien sorti le 1 février 2012
Réalisé par Eli Craig
Avec Tyler Labine, Alan Tudyk, Katrina Bowden,…
Comédie, Epouvante-horreur
Tucker et Dale sont deux gentils péquenauds venus se ressourcer en forêt. Ils y rencontrent des étudiants venus faire la fête. Suite à un quiproquo entraînant la mort d’un des jeunes, ces derniers pensent que Tucker et Dale sont des serial killers qui veulent leur peau, alors que nos héros pensent que les jeunes font partie d’une secte et qu’ils sont là pour un suicide collectif ! C’est le début d’un gigantesque malentendu dans lequel horreur et hilarité vont se mélanger.
Après avoir fait le tour, avec succès, de quelques festivals et après être presque directement sorti en Direct-to-DVD chez nous, le film d’Eli Craig a finalement droit à une sortie en bonne et due forme sur les écrans français, bien qu’il soit depuis quelques temps entièrement disponible sur le net par des voies « non autorisées ». Alors autant profiter de l’expérience en salle pour voir ce long-métrage étonnant, pas avare en défauts certes, mais suffisamment intelligent et bien pensé pour lui laisser une chance ; d’autant plus qu’au niveau « comédie » il sort en même temps que l’ultra-médiatique et pourtant assez consternant La Vérité si je mens 3.
La référence inévitable qui vient immédiatement en tête est le très grand Shaun of the Dead d’Edgar Wright. Tous les deux sont des parodies gores de films d’horreur qui, en reprenant les codes du genre, sont amenées à les redéfinir et à jouer avec. Les deux disposent aussi d’un duo comique assez similaire dont le physique et les interactions font inconsciemment écho. Mais leurs ressemblances s’arrêtent là. D’abord parce que le film d’Edgar Wright est clairement indépassable et que le long-métrage d’Eli Craig ne tient pas vraiment la distance. Tucker & Dale s’épuise effectivement à mis chemin là où un Shaun of the Dead parvenait à garder un rythme parfait tout du long. L’autre grand changement tient d’un point de vue plus culturel : le film de Wright est innervé par un humour anglais tandis que le film de Craig s’inscrit distinctement dans une mythologie américaine.
Retournement parodique
Les « slashers » que parodie Tucker & Dale font partis de la longue liste des films d’horreur U.S. Un groupe de jeunes californiens assez crétins et superficiels partent en camping pendant les vacances d’été, au choix dans le désert texan ou dans une forêt impénétrable au nord du pays. La population des villes rencontre celle de la « campagne ». Le choc entre la civilisation et la nature. Quoiqu’il en soit, ces jeunes gens se retrouvent confrontés à une bande de « bouseux », paysans consanguins plus proche de la bête que de l’humain, qui décide de les trucider afin de satisfaire leurs divers instincts. Une recette utilisée depuis des années, mais qui a eu comme porte-étendards les très célèbres Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper et Délivrance de John Boorman.
L’originalité de Tucker & Dale tient surtout dans son concept de base visant d’abord à inverser le point de vue. Pendant les dix premières minutes, tout est classique. La séquence d’introduction, qui ne servira à rien par la suite, parodie les « documenteurs » popularisés avec [Rec] et Projet Blair Witch. On suit l’éternel bande de décérébrés qui part se faire quelques frissons dans une forêt quelconque. L’unique détail qui peut mettre la puce à l’oreille est cette jeune blonde qui n’aurait rien de bien original si elle ne semblait pas faire preuve d’un minimum d’intelligence et de bons sens (surtout par rapport à ses compagnons de route). Ils rencontrent un duo de « bouseux » tout ce qu’il y a de plus classique dans le genre horrifique : physiques ingrats, chemises de bucheron, hygiènes douteuse, capacités intellectuelles relatives,… Un duo qui fait immédiatement peur aux étudiants.
La grande idée est donc le soudain renversement qui intervient dix minutes après le début du long-métrage. Le spectateur suit ensuite ce duo au départ inquiétant pour découvrir qu’il s’agit de deux très vieux amis, pas forcément gâtés par Mère Nature mais dont les particularités viennent avant d’une certaine naïveté et de leur côté assez « typique ». Loin d’être des idiots, Tucker étant assez raisonnable et Dale étant capable de retenir tout ce qu’il lit, ils apparaissent aussi comme des personnes aimables et serviables. Avec ce contrepoint, le groupe de jeune perd de son charisme. Leur physique de mannequin mis à part, leur psychologie est réduite à crier comme des hystériques et à s’enfermer dans leurs propres convictions et idées préconçues.
L’habit ne fait pas le moine
Comme Woody Allen avec Minuit à Paris et Alexander Payne plus récemment, mais de façon moins aboutie, dans The Descendants, le film d’Eli Craig est une déstructuration du cliché. Si les jeunes prennent peur, c’est qu’ils sont trop abreuvés de films, de fictions et d’images préfabriquées mais qu’ils manquent très cruellement de vécu. Confondant histoire et vie réelle, ils sont à la fois terrifiés de vivre une telle aventure (ils croient que l’une de leurs amies a été kidnappée par deux psychopathes) mais aussi paradoxalement assez excités (particulièrement le chef de bande). Et c’est pour cela qu’ils semblent se jeter si volontairement dans la « gueule du loup », ce qui amènera Tucker et Dale à supposer qu’il s’agit du suicide collectif d’une secte.
C’est évidemment Allison, pourtant l’archétype de l’étudiante blonde américaine, qui va aller outre ses préjugés. Si elle est au départ effrayée par Dale, qui ne venait pourtant la voir que pour sympathiser après avoir été subjugué par sa beauté, elle va rapidement voir qu’il n’a pas l’air aussi méchant que son apparence le laissait supposer. C’était d’ailleurs elle qui s’était montrée la plus sensée dans la scène d’introduction en voiture. Elle est clairement le personnage référent pour le spectateur. Piégée au départ par les clichés, elle va avoir un mouvement de recul avant de comprendre en quoi son geste était à la fois stupide et déplacé. La caractérisation de ce trio est le point fort du film. C’est ce qui lui permet de se détacher du simple « film concept » ou de la parodie. Comme les films d’Edgar Wright mais aussi les productions de Judd Apatow, Tucker & Dale révèle une vraie profondeur émotionnelle derrière son apparat de fausse comédie grasse et régressive.
Comme Shaun of the Dead, mais aussi des films comme 40 ans toujours puceau ou SuperGrave, Tucker & Dale parle de maturité. De deux amis qui décident d’arrêter d’agir comme des enfants. Si Tucker y est visiblement arrivé dès le départ, il a même réussi à acquérir une maison et entreprend de la retaper, Dale manque clairement d’assurance et a une certaine tendance à la dévalorisation. Cette dernière intervenant justement parce qu’il est lui-même conscient des clichés à travers lesquels les gens le voient. Tucker se charge donc de l’aider à passer ce cap et, non seulement à faire fi de ce que pensent les autres, mais surtout à leur prouver qu’ils se trompent sur son compte. Cette prise de conscience doit lui permettre de briser le cliché ultime et amener ainsi le « bouseux » à sortir avec la « jolie étudiante blonde ».
Campagnes meurtrières
Le principal rival n’est alors autre que le bellâtre qui fait office de chef de bande. Un jeune homme buté, enfermé dans ses convictions, jubilant à l’idée de se retrouver dans une de ses fameuses histoires horrifiques et de passer pour le héros de service. Par tous les moyens. Y compris les plus contestables. Le renversement est aussi de cet ordre : le psychopathe n’est pas dans le clan qu’on croit. Mais c’est à partir de cette révélation que le film commence à sérieusement patiner. La dernière demi-heure se met à suivre les traces de ses aînés en initiant la confrontation, certes inversée, entre un héros et un psychopathe afin de sauver une pauvre victime.
Il faut aussi ajouter que l’une des révélations de ce dernier tiers annihile quelques peu le message qu’entendait faire passer le film. Le psychopathe l’est parce qu’il a eu une origine de « bouseux » qu’il ignorait. Si elle est cohérente avec la thématique souvent employée de l’héritage ou de la malédiction, qui permettait à certaines séries de films d’horreurs de durer près de huit épisodes, et ce, même si le méchant mourrait à la fin, elle ramène à l’idée que le psychopathe est bien à la base ce campagnard arriéré traumatisé. Il aurait été plus original de garder le fait que ce psychopathe était un jeune éphèbe qui aurait grandi dans une banlieue américaine tranquille.
Et le long-métrage apparait au final comme assez anecdotique car étant tout simplement incapable de dépasser son concept pour en faire autre chose. Et sa structure uniquement fondée sur le quiproquo finit par apparaitre assez redondante et artificielle après une petite heure de film. Mais le film possède malgré tout d’excellentes séquences gore où quelques jeunes se font découper, embrocher ou exploser avec une violence jubilatoire. Autre bon point pour lui, il est assez hilarant malgré sa demi-heure finale poussive. Tucker & Dale est donc loin d’être une œuvre parfaite mais elle est suffisamment honnête et bien écrite pour qu’elle soit pleine de belles promesses concernant son metteur en scène et quelques uns de ses acteurs. Pas marquant mais bien divertissant et bourré de références, Tucker & Dale est idéal pour tous ceux qui veulent voir un film vraiment drôle plutôt que des comédies françaises prémâchées qui squattent pendant des semaines les cinémas du pays.
NOTE : 5,5 / 10
