Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : The Hobbit - Part 2 : The Desolation of Smaug
Film américano-néo-zélandais sorti le 11 décembre 2013
Réalisé par Peter Jackson
Avec Martin Freeman, Richard Armitage, Ian McKellen,...
Fantastique, Aventure
Critique du Hobbit - Partie 1 : Un voyage inattendu : http://kritics.blog.over-blog.net/article-le-hobbit-partie-1-un-voyage-inattendu-113685018.html
Le projet aura fait couler beaucoup d'encre avant son aboutissement. Alors qu'elle devait être effectuée avant l'adaptation du Seigneur des Anneaux, ce qui aurait été logique vu que l'histoire se déroule antérieurement, la transposition cinématographique du Bilbon le Hobbit écrit par J.R.R. Tolkien a connu bien des déboires avant d'arriver laborieusement sur les écrans du monde entier. D'abord prévue en un seul film à cause de la taille plus réduite du bouquin, elle devait être ensuite découpée en deux opus sous la houlette de Guillermo Del Toro et produit par Peter Jackson (un épisode centré sur Le Hobbit et un autre faisant le lien entre les deux aventures grâce aux multiples appendices rédigés plus tard par Tolkien). Mais Del Toro décida d'abandonner le navire devant les complications qui s'abattaient continuellement sur le projet ; on parle aussi de quelques désaccords face à la direction artistique très osée et marquée que le cinéaste mexicain souhaitait conférer à ses deux longs métrages. Face à la nécessité pour Jackson, qui en reprenait les rênes, de concurrencer et de faire au moins aussi bien que sa trilogie, Le Hobbit fut divisé à la dernière minute en trois films de trois heures chacun. L'annonce en a laissé dubitatif plus d'un : autant de pellicule pour une adaptation du Seigneur des Anneaux (plus d'un millier de pages) que pour une transposition de Bilbon (environ quatre cents pages) ? N'y avait-il pas quelques motivations fourbes et pécuniaires devant cet étirement a priori absurde du récit de Tolkien, certes pourtant pas avare en ellipses et en actions potentiellement phénoménales réduites à une portion de lignes ?
De fait, la sortie du premier épisode l'année dernière a entrainé une volée de bois verts. Probablement assez injustifiée. Il est vrai qu'il n'est pas exempt de défauts : trop long, trop généreux, trop de CGI, un peu cucul, un bon ventre mou au milieu,... Mais ce sont des défauts typiques de Jackson que l'on peut pardonner si les contreparties qu'il offre aux spectateurs les surpassent clairement. Et c'était le cas du premier épisode qui instaurait impeccablement les enjeux de cette trilogie-prequel lors d'une longue séquence de diner, à la fois enjouée, colorée et très dynamique, qui nous renvoyait aux bons souvenirs de la Comté tels qu'on les avait vécu en 2001 lors de la sortie de La Communauté de l'Anneau. La nostalgie jouait aussi un certain rôle dans l'appréciation de ce retour en Terre du Milieu, en particulier avec la réapparition de personnages qu'on avait adoré dans la première trilogie. Il y avait de plus un jeu de correspondances et de discordances qui voyait le premier Hobbit être le miroir inversé du premier Seigneur des Anneaux, annonçant ainsi efficacement le but de cette prélogie : montrer la chute d'un univers et d'un personnage vers le mal en ayant montré au préalable comment ceux-ci s'en étaient libérés. C'était un peu la même ambition que caressait George Lucas avec sa prélogie Star Wars sans qu'il ne soit vraiment parvenu à l'atteindre de manière convaincante.
L'aventure démarrait de manière triomphale. Car il y avait de quoi faire au niveau "action" entre la rencontre avec trois trolls sur le mode potache que Jackson affectionne ; une poursuite avec une troupe d'Orcs à travers une prairie jusqu'à Fondcombe (en effet entachée par des CGI hideux) ; le duel tétanisant entre des géants de pierre qui préfigurait la folie destructice et démesurée du Pacific Rim de Del Toro ; le passage tant attendu du jeu d'énigmes entre Bilbon et Gollum (à l'occasion duquel le premier vole l'Anneau au second) qui était à la fois inquiétant, pathétique, drôle et assez inoubliable ; la fuite effreinée du repaire des Gobelins qui renvoyait aux moments les plus survoltés de King Kong, de Tintin et des film de Tsui Hark ; le final dans les arbres cloturant en apothéose un premier épisode "autonome" qui concluait son propre arc narratif : Bilbon acceptait pleinement ce voyage inattendu et les nains le considéraient enfin comme l'un des leurs. Restait à poursuivre l'aventure qui risquait de se corser diamétralement avec l'annonce de la venue de deux gros ennemis : le dragon Smaug, la vedette du second opus, et le Nécromancien (soit le Sauron du Seigneur des Anneaux) dont le retour était annonçé en filligrane afin qu'il soit placé au centre d'un troisième et dernier épisode faisant le lien avec la trilogie suivante dans laquelle il tient le rôle d'antagoniste principal.
Si l'on avait déjà franchement adhéré au premier épisode, il n'y avait pas de raison pour que la suite plus dramatique, plus dense, plus forte ne nous satisfasse pas. D'autant plus que Jakson nous avait convaincu sur sa volonté de raconter cette histoire en trois gros actes qu'il avait largement de quoi remplir. Qu'est-ce qui fait alors que, malgré une réception critique infiniment plus clémente que celle envers le premier très bon film, La Désolation de Smaug ne fonctionne pas du tout ? On pourrait pourtant attribuer sensiblement les mêmes qualités et les mêmes défauts que le premier film : les scènes d'action sont étirées au maximum et enchainent les prouesses plus improbables et réjouissantes les unes que les autres, l'omniprésence des CGI est davantage perceptible (ce choix des images de synthèse vient peut-être du fait que Jackson n'a pas envie de se compliquer la tache après une trilogie qui lui avait déjà pris dix années de sa vie), des passages à vides, un côté boursouflé, des séquences mythiques très précautionneusement mises en scène,... Cette fois cependant, le dosage des défauts et des qualités a changé et cela a modifié la balance. Un peu comme le The Dark Knight Rises de Christopher Nolan qui disposait peu ou prou des mêmes scories que The Dark Knight mais de manière plus disproportionnée et visible (probablement parce que le projet, à l'instar du dernier Jackson, avait subi de nombreuses réécritures précipitées pour des raisons diverses).
Il y a un aspect foutraque dans La Désolation de Smaug, comme si Jackson s'était finalement retrouvé bien embêté pour faire Le Hobbit en trois parties. C'est avec ce second épisode que le doute sur la justification d'une telle démarche réapparait. Pendant les deux premières heures, rien de ce qui se déroule à l'écran ne semble avoir une réelle nécessité : le personnage de Beorn, un homme-ours impressionnant, est dégagé aussitôt qu'il a été introduit ; la présence de Radagast, qui est appelé par Gandalf puis dégagé tout-de-suite après par ce dernier ; le retour de Legolas qui n'apparait jamais comme autre chose qu'un clin d'oeil aux fans tant sa présence ne se justifie jamais dans l'intrigue. Jackson tente bien de l'incorporer dans un triangle amoureux mais ce dernier est si grossier, affligeant et artificiel que Legolas ne peut plus qu'enchainer les glissades "bad ass" sur ses ennemis comme il le faisait avec un bouclier dans une scène des Deux Tours qui avait fait grincer les dents des fans. Cette histoire d'amour entre un Nain et une femme-Elfe, le seul protagoniste féminin spécialement intégré par Jackson dans sa trilogie afin de satisfaire les spectatrices, est abominablement sirupeuse et clichée. On savait le bonhomme pas forcément très subtil à ce niveau, comme le sous-entendait déjà le romantisme fleur bleue très ampoulé de son King Kong (bien que cela fonctionnait souvent à l'écran), mais il n'était pas encore allé jusqu'à nous asséner des plans aussi ridicules que celui de cette Elfe éclairée par une lumière divine lors d'un moment crucial de l'intrigue.
Mais au-delà de l'inconsistance des nombreux nouveaux personnages qui peinent à rester gravés dans nos esprits après la projection ; au-delà de l'écriture à la truelle de certains rôles secondaires comme celui du conseiller du maire de Lacville à la subtilité éléphantesque ; au-delà de la mise à l'écart d'un Bilbon incarné pour le coup par l'excellent Martin Freeman qui confirme qu'il était le seul acteur au monde à qui ce rôle revenait de droit ; au-delà de la partition intégralement neutre de Howard Shore où aucun thème mémorable ne vient marquer nos oreilles ; au-delà des nombreux CGI baclés et d'un choix colorimétrique parfois très discutable (vilain filtre bleu-gris pendant toute la seconde moitié du long métrage, y compris dans l'antre de Smaug qui n'était pas éclairée de cette façon dans les B.A., pour indiquer que l'univers perd de son merveilleux au fur et à mesure que le mal s'y réinstalle) ; au-delà de l'énième mise à l'écart de Gandalf, qui repart faire ses enquêtes dans son coin en abandonnant les Nains alors qu'il est à l'initiative de leur périple, pour n'avoir finalement droit qu'à un piteux quart d'heure de présence à l'écran lors de scènes dénuées de toute atmosphère inquiétante ; et au-delà de l'introduction d'un énième sous-fiffre oubliable orchestré au détriment de l'Orc blanc Azog, ce qui gêne avant tout dans La Désolation de Smaug est l'impression persistante de regarder un épisode transitoire où chaque élément ne prendra jamais sa véritable importance à la fin du film mais uniquement lors du troisième long métrage. On qualifiait méchamment Le Voyage inattendu d'"épisode introductif" alors que La Désolation de Smaug est pour le coup un véritable "épisode introductif" à l'intention du troisième film !
Là où Le Voyage Inattendu avait placé des enjeux qui lui étaient propres, qu'ils faisaient aboutir avant le générique de fin comme tous les autres films de Jackson basés sur les oeuvres de Tolkien, La Désolation de Smaug ne parvient pas à nous captiver sur ce qui se passe à l'écran. Même les scènes d'action, moins impressionnantes que dans le précédent opus, apparaissent comme d'interminables détours numériques qui, paradoxalement, mettent encore davantage en pause l'intrigue alors que leurs personnages n'y font que courir. La bagarre contre des dizaines d'araignées amène quelques frissons mais celles-ci sont infiniment moins terrifiantes que la seule Arachne dans Le Retour du Roi. Et il n'y a bien que la séquence des tonneaux pour nous réveiller un peu lors de ces cent vingt premières minutes : un réjouissant morceau chorégraphié qui rappelle la poursuite à moto dans le Tintin de Spielberg tout en donnant un acte de bravoure absolument jubilatoire au nain Bombur. Pour le reste, ce ne sont que verbiages vaguement politiques et peu probants sur la façon dont les hommes de pouvoir abusent de leur statut. Les seuls éléments sérieux de l'intrigue à être traités correctement sont la violence des combats et surtout la manière dont les artefacts (l'Anneau de Bilbon et l'Arkestone pour le roi Nain Thorin) corrompent insidieusement les coeurs et les esprits de ceux qui les portent et les convoitent.
Néanmoins, alors que tout espoir était perdu, le film décolle de manière extrêmement spectaculaire avec l'apparition estomaquante du dragon Smaug, créature vénérée par tous les lecteurs assidus de Tolkien. C'est simple : Smaug est le meilleur dragon de l'Histoire du Cinéma. Point. Smaug s'impose de fait comme l'un des plus sidérants personnages "perf-capturés" avec Gollum, King Kong et l'extra-terrestre Neytiri dans Avatar. Une sorte de Sher-Khan vicieux de trois cent mètres de long, à la fois vaniteux, monstrueux, surpuissant et cruel, qui se livre à une fascinante partie de cache-cache au cours de laquelle Jackson s'éclate avec un jeu des perspectives qu'il magnifie savamment par le mariage de la 3D et du HFR (High Frame Rate, soit une projection de 48 images par secondes au lieu des 24 communément admises au cinéma), confirmant ainsi une seconde fois que l'avenir très prometteur de ces deux technologies devra impérativement se faire conjointement. Si l'on ajoute que la bête très expressive est incarnée par le génialissime Benedict Cumberbatch dont la voix caverneuse fait frissonner de façon inimaginable, on comprend aisément pourquoi les quarante dernières minutes élèvent le film à un tout autre niveau. Et ce, bien qu'elles soient entachées par le plan saugrenu des Nains pour triompher de l'occupant massif qui squatte leur ancien royaume.
Malheureusement, au moment où le climax de fou furieux est annoncé avec une réplique magistralement balancée par Cumberbatch ("I am fire ! I am... death !"), Jackson ose faire ce qu'il avait toujours intelligemment sû éviter : finir son épisode sur un cliffhanger de série télévisée. Ce choix est idiot pour trois raisons : il confirme que ce second film n'est qu'un épisode transitoire pour faire patienter le spectateur avant le troisième et dernier film probablement extrêmement spectaculaire ; il nous fait attendre pendant un an un combat dont on connait l'issue si l'on a un minimum de jugeotte ; et il empêche son film d'être "autonome". Certes, le spectateur aura droit à ses réponses puisque la suite a été tournée en même temps, à la différence d'un Prometheus. Et certes, un chef d'oeuvre comme L'Empire contre-attaque se finissait sur un point d'interrogation au sujet du personnage de Han Solo, ce qui n'empêchait pourtant pas les enjeux et les fils narratifs élaborés au cours de l'intrigue d'être conclus avant le générique de fin. Mais ici, La Désolation de Smaug ressemble à ces adaptations de livres que l'on tronque arbitrairement en deux longs métrages pour des raisons commerciales (les derniers Twilight, Harry Potter et Hunger Games). En repoussant l'assaut de Lacville par Smaug, conférant rien de moins que deux très, très grosses scènes de bataille à son troisième film, Peter Jackson risque de faire ressembler sa conclusion à l'un de ces tristes longs métrages précités : un gros climax pyrotechnique indigeste portant moins sur l'émotion et l'humanité que sur la débauche continue et épuisante de spectaculaire. Si Le Voyage inattendu nous avait rendu impatient de voir la suite, La Désolation de Smaug nous amène à attendre la troisième partie intitulée Histoire d'un aller et retour avec infiniment plus de circonspection.
4.5 / 10