Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Frozen
Film américain sorti le 4 décembre 2013
Réalisé par Chris Buck et Jennifer Lee
Avec les voix de Kristen Bell, d'Idina Menzel, de Jonathan Groff,...
Aventure, Drame, Comédie
Anna, une jeune fille aussi audacieuse qu'optimiste, se lance dans un incroyable voyage en compagnie de Kristoff, un montagnard expérimenté, et de son fidèle renne, Sven, à la recherche de sa soeur Elsa, la Reine des Neiges, qui a plongé le royaume d'Arendelle dans un hiver éternel. En chemin, ils vont rencontrer de mystérieux trolls et un drôle de bonhomme de neige nommé Olaf, braver les conditions extrêmes des sommets escarpés et glacés, et affronter la magie qui les guette à chaque pas.
On peut difficilement affirmer que les vingt dernières années ont été les plus brillantes pour le célébrissime studio d'animation Disney. Après les deux coups d'éclat qu'ont représenté Le Roi Lion et La Belle et la Bête, l'entreprise fondée par le fameux Walt semblait sur le déclin, comme lessivée par cette double prouesse. Etonnamment, cet épuisement artistique s'est fait en même temps qu'une explosion des projets sur lesquels elle travaillait. Jamais autant de produits estampillés "Disney" n'avaient été aussi visibles sur les grands écrans et dans les étalages de VHS-DVD. C'est en privilégiant moins la qualité pour miser davantage sur la quantité que le studio s'est perdu avant de se faire détrôner par son petit poulain Pixar qui adoptait justement la politique inverse pour le résultat magistral que l'on connait. Hormis le sursaut Mulan réalisé par l'un des rares très bons narrateurs de la boite à cette époque (il ne fut pas étonnant de le retrouver à la tête de l'une des meilleures productions DreamWorks à ce jour avec Dragons), la firme a enchaîné les films d'animation très oubliables tant d'un point de vue narratif qu'esthétique puisque ces derniers se révélaient parfois très pauvres, voire même très laids, sur le strict plan graphique. Disney avait perdu la formule magique qui lui avait permis de devenir le porte-étendard du dessin animé et de la transposition cinématographique des contes populaires.
Aussi, l'annonce de l'arrivée de John Lasseter, soit le bonhomme qui a dirigé pendant quinze ans Pixar, à la tête du département "animation" de Disney apparaissait comme une note d'intention rassurante quand elle fut révélée il y a quelques années. Les films qui ont suivi, sans être des chefs d'oeuvres comparables aux plus grands classiques de la maison, se montrèrent malgré tout bien plus dignes, intéressants et rondement menés que l'inepte Hercule, l'abominablement naze L'Atlantide l'empire perdu, le médiocre Dinosaures, l'innommable Chicken Little ou encore le lamentable La Ferme se rebelle. L'un des pilliers de Pixar tenta notamment de faire revenir l'animation traditionnelle avec La Princesse et la grenouille au milieu d'une concurrence américaine vouant un culte à l'image de synthèse. Le résultat fut un malheureux échec au box office qui condamna cette honorable tentative qui osait enfin mettre une "princesse" noire dans le rôle principal. Fort de son expérience dans le domaine, Lasseter décida alors d'orchestrer les premiers pas de la firme, qui a rendu célèbre le dessin animé à travers le monde en lui donnant ses premières lettres de noblesse, dans le domaine de l'animation numérique. En résulta Volt mais aussi, et surtout, le très charmant Raiponce qui replaçait le studio dans la course tout en confirmant sa volonté de remodeler cette image d'épinal de la princesse en détresse qu'il avait contribué à populariser depuis le somptueux Blanche Neige et les sept nains. La jeune demoiselle participait à l'action tout en se révélant forte et entreprenante au point de reléguer le prince (plus aussi) charmant à l'arrière-plan, voire carrément dans le rôle du side-kick ! Une chose impensable il y a encore quelques années.
Raiponce était à plus d'un titre un étrange film Disney, à la fois assez méta-textuel mais aussi d'une ampleur plus réduite avec son climax se déroulant exclusivement dans une chambre (bien que le film disposait malgré tout de quelques morceaux d'action loin d'être honteux). On entrait dans un terrain plus analytique, distancié et second degré qui montrait que le studio se remettait franchement en question pour savoir comment passer ce cap des années 2000 qu'il avait bien manqué au point de laisser Pixar et DreamWorks dominer un terrain qui lui appartenait pourtant depuis plus de soixante-dix ans. Ce nouveau film traditionnel de Noël intitulé La Reine des Neiges est l'aboutissement de cette réflexion et l'affirmation la plus percutante de la renaissance du grand studio dans le domaine du cinéma d'animation américain. L'affaire aurait pu néanmoins franchement mal tourner. Cela fait en effet plusieurs décennies que Disney tentait de monter l'adaptation du conte d'Anderson (à qui l'on doit aussi "La Petite Sirène" qui fut adapté avec brio par le studio pendant les années 1980). Le projet remonte si loin dans le temps que Walt lui-même s'était penché sur cette histoire et s'était cassé les dents en tentant sans succès de monter ce film qui devait montrer une héroïne ayant des atours de "méchante". Autant dire qu'une telle idée rendait nerveux plus d'un producteur étasunien quant à sa capacité d'intéresser un public de gamins américains biberonnés aux récits standardisés et proprets.
Peu de "development hell" finisse bien et c'est cependant le cas de celui-ci même si le film accuse quelques menus défauts probablement dûs à sa trop longue maturation et à son interminable passage de mains en mains au cours de ces dernières années. Mais ce conte féministe médiéval ne connaitra pas le même sort que ce Rebelle qui constitue à ce jour le pire Pixar jamais sorti et qui voyait ses multiples notes d'intention s'emmêler les pinceaux pour aboutir sur une histoire partant dans tous les sens sans jamais arriver à aucun bon port. Le problème principal de La Reine des Neiges réside avant tout dans son design assez banal. A ce niveau-là, Disney est encore à mille lieux de livrer des images aussi foisonnantes que son rival Pixar. Les décors paraissent occasionnellement un peu pauvres et les textures un peu trop lisses par rapport au budget alloué et à ce qu'ont pu accomplir des films comme Dragons, Rebelle et Les Cinq Légendes. On sent aussi une sorte de recyclage au niveau de l'apparence de certains personnages qui ressemblent beaucoup à leurs homologues dans Raiponce.
Ce manque d'identité visuelle ne permet malheureusement pas au film d'atteindre le statut de "classique définitif" mais ne l'handicappe heureusement pas trop non plus. Une animation relativement faible ne peut avoir entièrement raison d'un film si celui-ci parvient à embarquer le spectateur par l'intelligence de sa narration et de ses choix de mise en scène - le cas le plus radical reste le thriller délirant de Satoshi Kon, Perfect Blue, qui pâtissait d'un budget ridicule l'obligeant à arborer une esthétique très appauvrie (les personnages en arrière-plan sont immobiles et n'ont parfois même pas de traits au visage) mais qui parvenait pourtant à terrifier le spectateur par la simple force de son récit démoniaque, la pertinence de ses cadrages et la puissance de son montage labyrinthique. Il en va de même pour cette Reine des Neiges qui parvient à largement outrepasser ses imperfections. Son avantage vient peut-être du fait que le film démarre en enquillant les clichés que l'on attribue souvent aux productions Disney. L'aspect qui dérange le plus ici est le caractère "musical" du long métrage tant les chansons, si l'on met à part le très entêtant "Let it go", ne sont jamais mémorables en plus d'être mal réparties. La première demi-heure enchaine les morceaux musicaux comme autant de perles à un collier et on craint la saturation, même si le film montre déjà ça-et-là qu'il n'est pas si "normal" qu'il en a l'air (notamment au cours d'un très beau plan symbolisant la mort tragique des parents des deux princesses). On retrouve des touches de noirceur et de cruauté qui étaient devenues inexistantes dans les productions récentes du studio.
Mais le film retourne cela à son avantage lorsqu'il commence à faire débuter les hostilités avec la découverte publique des inquiétants pouvoirs magiques de la soeur aînée supposer hériter du trône. Si les trente premières minutes se chargeaient admirablement de présenter les deux héroïnes et la jolie relation complexe qui les unie, c'est avec la fuite de la "Reine des Neiges" que le long métrage prend une toute autre ampleur en convoquant des complots politiques, une malédiction dramatique touchant tout un royaume et la lente chute d'une jeune fille vers le mal - bien que celle-ci soit à relativiser car elle n'est pas non plus aussi dramatique que celle d'un Anakin Skywalker dans la saga Star Wars. Mais à l'instar de DreamWorks avec Les Cinq Légendes, autre bijou qui confirme au passage avec les deux Happy Feet que la glace porte décidément bonheur aux films d'animation américains, Disney s'intéresse enfin à des personnages plus ambigus, moins archétypaux peut-être car cela ne répond plus aux attentes d'un public paranoïaque conditionné par des messages alarmistes sur l'oppacité d'un monde actuel où plus personne ne serait foncièrement bon. La "Reine des Neiges", même si ses quelques actes mauvais se font tous sous le coup d'une émotion ou d'une panique incontrôlable, est d'abord un personnage capable à tout instant de basculer irrémédiablement dans le mal. Ses pouvoirs, tantôt admirablement somptueux puis magnifiquement inquiétants, sont le parfait reflet de l'état précaire dans lequel la jeune fille se retrouve. Utilisera-t-elle finalement les stalactites comme des lames tranchantes ou comme des pointes de majestueuses cathédrales de glace ?
Si l'on peut regretter de prime abord le retrait de ce personnage central au profit de sa soeur bienveillante qui cherche à la retrouver et à la ramener sur le droit chemin, on ne peut en fait nier que cela favorise la fascination que l'on éprouve envers son personnage d'autant plus mystérieux que ses apparitions se font au compte-goutte. Le fait que l'on aborde le point de vue de la gentille cadette rend l'esprit de la "Reine des Neiges" plus impénétrable, plus difficilement déchiffrable, ce qui met en doute la réussite de cette quête pour la faire revenir à la maison en lui montrant que les autres ne la perçoivent pas comme un monstre potentiellement destructeur. Il y a ainsi une complexité que les précédents films de Disney n'avaient pas ("plus" serait un meilleur terme), et si La Reine des Neiges se révèle meilleur que Raiponce pour s'imposer comme le vrai renouveau du studio, c'est parce qu'il se départit de cette approche "second degré" et analytique qui faisait de Raiponce un film pouvant mettre à l'écart le spectateur à cause de sa prise de distance ironique et post-moderniste occasionnée par sa volonté de briser perpétuellement ses attentes. Dans La Reine des Neiges, la subversion du film Disney tel qu'on se l'imagine se fait de manière plus progressive et moins tapageuse - de manière aussi plus évidente et puissante. C'est à ce niveau-là que le film retourne ses défauts pour les transformer en des qualités. La demi-heure de comédie musicale trompe le spectateur : l'absence de chansons dans la seconde moitié du film résulte parallèlement du fait que sa princesse-héroïne se transforme en sorcière dangereuse (un changement d'ambiance comme dans la série Le Hobbit voyant l'imagerie merveilleuse s'estomper au fur et à mesure que l'histoire s'assombrit) mais aussi du fait que le film Disney classique vrille en cours de route pour sortir des sentiers battus.
A partir de là, les rebondissements parfois franchement inattendus et les entorses aux codes qui régissent les films animés de la maison Disney s'enchainent non seulement parfaitement mais aussi de manière logique. Ces écarts ne se font plus uniquement dans le but de "faire moderne", mais aussi de servir un propos féministe voyant une prédominance accordée aux rôles des princesses et à leur relation entre elles plutôt qu'à leur rapport avec le sexe opposé incarné par un prince charmant et un homme du peuple qui ne l'est pas moins. La résolution des enjeux en surprendra (et en réjouira) plus d'un tant on commençait à être persuadé qu'il n'y avait plus la possibilité d'orchestrer des surprises et des audaces au sein de ces structures narratives immuables. Très touchant, très dramatique et capable de mettre la larme à l'oeil avec un minimum d'effets, La Reine des Neige est avant tout une aventure merveilleuse sans temps mort, qui ne perd jamais son temps sur des disgressions inutiles et qui demeure très drôle grâce à sa galerie de seconds rôles impayables pour une fois jamais agaçants. On retiendra particulièrement le bonhomme de neige Olaf, side-kick aussi comique que touchant qui est loin d'être inutile puisqu'il incarne le lien rompu entre les deux soeurs tout en personnifiant le dilemne de la "Reine des Neiges" : les deux sont des "êtres de glace" recherchant une chaleur (humaine) qui semble mal s'allier avec leur propre condition.
Mais ce sont les deux soeurs qui emportent le tout. Elles sont, de très loin, les meilleures héroïnes vues dans un film Disney depuis au moins quinze ans, et figurent potentiellement parmi les plus complexes et adorables de cette longue galerie de princesses qui s'est succédée depuis Blanche Neige. On a déjà parlé d'Elsa, la "Reine des Neiges" dont le statut ambigu fait d'elle quelqu'un de ni franchement bon ni de foncièrement mauvais, mais il faudrait aussi s'attarder sur la cadette Anna qui incarne son parfait double inversé, à la fois bavarde, sociable, optimiste, libre, spontannée et féminine. Les deux soeurs sont les deux faces d'une même pièce et une magnifique séquence les réunira physiquement le temps d'une bouleversante étreinte se chargeant de faire des femmes un seul et même "être". Volt, Raiponce et Le Monde de Ralph avaient laissé entendre un possible renouveau de la firme, La Reine des Neiges annonce de manière tonitruante et absolument irréfutable que Disney est de retour sur le devant de la scène de l'animation américaine. Si ses concurrents doivent prier pour que le film ne soit en fait qu'un ultime sursaut du studio avant sa mort, il y a fort à parier que ce retour-là est fait pour durer. Malgré les échecs très injustes de John Carter et de Lone Ranger que Disney essaye de cacher sous le tapis, il est évident que la firme, qui possède en plus à présent Pixar, Marvel, Star Wars et Indiana Jones, est dorénavant la "Reine" à Hollywood.
8/10