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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Le Géant égoïste

Titre original : The Selfish Giant

Film britannique sorti le 18 décembre 2013

Réalisé par Clio Barnard

Avec Conner Chapman, Shaun Thomas, Sean Gilder...

Drame

Arbor, 13 ans, et son meilleur ami Swifty habitent un quartier populaire de Bradford, au Nord de l'Angleterre. Renvoyés de l'école, les deux adolescents rencontrent Kitten, un ferrailleur du coin. Ils commencent à travailler pour lui, collectant toutes sortes de métaux usagés. Kitten organise de temps à autre des courses de chevaux clandestines. Swifty éprouve une grande tendresse pour les chevaux et a un véritable don pour les diriger, ce qui n'échappe pas au férrailleur. Arbor, en guerre contre la terre entière, se dispute les faveurs de Kitten, en lui rapportant toujours plus de métaux, au risque de se mettre en danger. L'amitié des deux garçons saura-t-elle résister au Géant égoïste ?

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Le pamphlet social filmé de façon « réaliste », c’est-à-dire avec un style quasi-documentaire, constitue un genre à part entière dans le cinéma britannique. Son plus illustre représentant n’est autre que Ken Loach, qui, lorsqu’il ne tente pas d’explorer l’histoire agitée de son pays, n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis et à filmer la pauvreté dans tout ce qu’elle a de moins reluisant, quitte à parfois tomber dans le misérabilisme un peu glauque. Le style du metteur en scène a fait depuis des petits, parfois dans la droite lignée du père spirituel, comme Fish Tank, parfois dans un style plus léger, osant jusqu’à rire de la misère, comme The Full Monty. C’est dans la première catégorie qu’appartiendrait plutôt Le Géant égoïste. Ne croyez pas la bande-annonce qui vend à grand renfort de piano larmoyant le métrage comme un joli conte optimiste sur un enfant qui parviendra à s’échapper de sa situation. Le film n’est pas optimiste, et ne fera que raconter une longue descente aux enfers dont les protagonistes se relèveront, bien que finissant dans une situation pire qu’au début. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le metteur en scène – qui, une fois n’est pas coutume, est une femme et qui de surcroît livre ici son premier long métrage – a adopté son propre style et a déjà dépassé son maître.

Le Géant égoïste est à l’origine une histoire qu’Oscar Wilde avait écrite principalement pour les enfants. Elle contait la façon dont l’amitié entre un Géant et un enfant qu’il avait sauvé permis au second de guérir le premier de son égoïsme et de le faire accéder au Paradis, l’enfant en question étant censé représenter Jésus Christ. Autant le dire tout de suite : le film, qui prétend s’inspirer du conte au point de citer Wilde dans son générique, n’a quasiment aucun rapport avec l’œuvre. À se demander d’ailleurs si la référence n’est pas là juste pour servir de simple caution intellectuelle. On peut facilement deviner qui est le personnage du Géant, qui vit non plus dans un jardin mais dans une décharge. Il est interprété par le talentueux Sean Gilder qui s’est fait connaître principalement par la télévision. Le film ne prend par ailleurs pas un, mais deux enfants pour principaux personnages.

Et c’est là que les choses se corsent. Car si le Géant gère une décharge et rêve de devenir riche en faisant gagner son cheval dans des courses, les enfants ont peu de choses pour eux. Le premier, d’aspect chétif et revêche s’appelle Arbor – The Arbor étant le titre du court-métrage que la réalisatrice avait mis en scène juste avant, ce qui est trop gros pour être une coïncidence. Arbor n’a pas grand’ chose pour lui : hyperactif et agressif, il essaie de se soigner en prenant des médicaments que son frère drogué lui vole, et d’aider sa mère, qui l’élève seul, à joindre les deux bouts. Le second, Swifty, plus trapu et mesuré, peut-être vu comme « l’antidote », bien qu’il soit aussi peu aidé. Elevé par un père violent au milieu d’une grande fratrie, il essaie de survivre dans un environnement difficile où la délinquance parait être un moyen de se libérer de l’endettement, et ainsi d’une société qui tolère très mal la pauvreté des autres. On voit dès le départ que le happy end total est tout bonnement impossible.

Pourtant, c’est sur une note d’espoir que débute le film. On y voit Arbor en pleine crise de colère taper contre son lit – en-dessous duquel il se terre en période de grand désespoir – qui finit par se calmer quand Swifty lui prend la main – chose qui restera hors de portée du frère d’Arbor. Le film, avant d’être une vive critique sociale, est avant tout l’histoire d’une bromance – peut-être est-ce là que réside la référence à Oscar Wilde - entre deux marginaux perdus en pleine jungle urbaine. Et de fait, certaines scènes très touchantes illuminent un film qui ne respire pas la joie, loin s'en faut. Dans des sortes de pauses au sein d’une histoire somme toute assez glauque, on voit deux personnages qui s’autorisent à être ce qu’ils sont, c’est-à-dire des enfants, se chamaillant sur un vieux trampoline miteux, rappelant au passage le lien entre « l’antidote » et le gamin fragile qui a besoin de la protection réciproque de son ami. Lien qui s’étiolera lorsque les deux se partagerons les faveurs du Géant.

Mais bien plus qu’une « simple » critique sociale – ce qui est déjà bien en soi – le film est aussi, voire avant tout, une dénonciation de la prédominance du « progrès », dans le sens péjoratif du terme, qui dévore littéralement le paysage anglais. On voit ainsi, à de nombreuses reprises, des plans fugaces, annonçant comme chez Joseh Losey une catastrophe à venir,  dont l’harmonie est assez inhabituelle dans ce genre de film, présentant des paysages naturels défigurés par des centrales nucléaires ou des pylônes électriques à côté desquels les différents animaux – moutons ou chevaux – paraissent minuscules et aux pieds desquels ils meurent parfois. Les Géants, ce sont eux. Le résultat est pour ainsi dire hautement cinégénique. Rarement le progrès aura paru en effet si menaçant et étouffant. L’électricité ne sera pas une fée mais un spectre qui bourdonne vicieusement dans des fils, et le métal, que revêtiront à de rares occasions certaines belles voitures, dont les conducteurs haïssent les « romanichels », sera principalement représenté comme un élément bruyant, coupant, sale et rouillé. Le fait que les métaux lourds puissent causer des troubles d’hyperactivité n’est sans doute pas sans rapport avec la pathologie dont souffre le héros.

Le Géant égoïste n’est pas sans rappeler un autre film dur, mais bien plus optimiste, sorti récemment, à savoir The Immigrant. Car, outre ses similitudes avec Macadam Cowboy, le film de Clio Barnard présente un personnage monstrueux qui cache une grande sensibilité et surtout une grande souffrance. Il s’agit en l’occurrence du Géant, qui se prénomme ici Kitten. Un personnage d’autant plus touchant qu’après avoir été présenté comme amoral et violent, il quitte le film sur une sorte de parole de réconciliation, reconnaissant qu’il est allé trop loin avec « ses » gamins. Le film est par ailleurs, comme celui de James Gray, servi par un casting exceptionnel. Ce qui est en soi un petit miracle.

Car Le Géant égoïste fait partie d’un courant très porteur dans le cinéma d'auteur, en particulier français, surtout lorsque la saison des cérémonies approche. Il s’agit en effet d’un film qui montre, à travers une caméra souvent portée à l’épaule, des « vrais gens » selon la formule consacrée, c’est-à-dire joués par des acteurs totalement amateurs. Il paraît important de s’attarder sur ce point tant le film écrase les prétentions ridicules de certains cinéastes dont Abdellatif Kechiche est un des plus illustres représentants. Car de fait, rares sont les films qui ont une empreinte esthétique aussi singulière que celle qui caractérise Le Géant égoïste, et de nombreux plans sont tout simplement magnifiques de par leur force d’évocation. C’est que Clio Barnard, qui bénéficie déjà de son expérience dans le documentaire, a parfaitement compris que ce qui fait la force du cinéma, c’est la représentation plutôt que la retranscription. Elle n’a pas peur de caser, entre deux plans filmés caméra à l’épaule, un joli plan de grue montrant des monstres de métaux jaunes s’activer dans une décharde. Mais, au-delà de la facture visuelle de bonne tenue, il faut signaler les prestations extraordinaires des deux jeunes acteurs, qui envoient paître toutes les Sara Forestier que toute la presse-promotion spécialisée dans le 7ème art nous survend dès lors qu’un acteur sait réciter trois lignes sans trop regarder la caméra. Les deux garçons sont très bons, mais il faut noter, peut-être parce que son personnage est plus fort, l’interprète d’Arbor, Conner Chapman, qui se distingue. Son naturel et son charisme irradie le film, déjà excellent, au sein d’un casting très convaincant et ce, malgré son très jeune âge. On n’avait, a priori, pas vu ça depuis Haley Joel Osment…

8/10

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