Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film irano-américain [sortie française indéterminée]
Réalisé par Ana Lily Amirpour
Avec Sheila Vand, Arash Marandi, Marshall Manesh,...
Fantastique, Romance, Thriller
Dans la ville étrange de Bad City, lieu de tous les vices où suintent la mort et la solitude, les habitants n'imaginent pas qu'un vampire les surveille.
Premier film de vampires iranien, première production américano-iranienne et premier long métrage d'Ana Lily Amirpour, A Girl Walks Home Alone At Night est un étrange objet filmique orchestré avec une réelle maîtrise. Malgré l'abondance de références cinématographiques qui émaillent son récit, le film parvient à construire un univers qui soit à la fois original et constamment imprévisible. Derrière cette romance prenant la forme d'un "trip" sensoriel se cache une terrible peinture de la condition féminine en Iran enveloppée par une B.O. absolument délicieuse.
Le premier long métrage d'Ana Lily Amirpour est une drôle d'anomalie dans le cadre du cinéma de genre. D'abord parce que c'est une production improbable entre deux pays que l'on aurait jamais imaginé coopérer une seule seconde : les Etats-Unis et l'Iran. Ensuite parce que c'est l'un des premiers films financés par la société SpectreVision fondée par l'acteur Elijah Wood, ainsi que le premier long métrage de la cinéaste Ana Lily Amirpour. Enfin, il faut ajouter à cela qu'il s'agit aussi (et surtout) de la première version iranienne du mythe du vampire, figure revenue très à la mode depuis quelques années et que Hollywood a soigneusement vidé de toute substance subversive à coups de "blockbusters" pour prépubères boutonneux dans lesquels la moindre goutte de sang ou le moindre érotisme troublant était soigneusement éludé de l'écran. Pour en retrouver des représentations originales qui ne soient pas soumises au diktat de la bien-pensance et de la bienséance, il faut dorénavant se tourner vers des cinémas apparemment "étrangers" à cette icône du fantastique, comme ce fut par exemple le cas avec la Corée du Sud (Thirst de Park Chan-wook) ou la Suède (le sublime Morse de Tomas Alfredson).
Bien qu'étant produit en grande partie par l'Amérique et tourné dans l'Etat de Californie, A Girl Walks Home Alone At Night peut être considéré comme la première proposition de vampirisme iranien. Les personnages parlent en langue iranienne et l'histoire - bien que se déroulant dans la ville fictionnelle de Bad City - prend clairement pour cadre l'Iran. Et malgré la profusion de références visuelles venant majoritairement de films américains, A Girl... tient un propos principalement centré sur la situation sociale iranienne, en particulier tout ce qui concerne le statut des femmes. La figure du vampire y est donc employée à bon escient afin de parler des rapports spécifiques qu'entretiennent les deux sexes dans ce pays ; des relations qui ne se font pas à sens unique bien que, sur le strict plan social, la domination masculine prévaut largement. Néanmoins, qu'une religion décrète que ce sont les hommes qui ont le pouvoir ne suffit pas à rendre ces derniers tous puissants, et ce, même dans un Etat en grande partie dirigé selon ces stricts préceptes religieux.
Socialement, les femmes sont donc soumises à Bad City, une ville clairement inspirée du Los Angeles des polars des années 1930. Sur le plan pratique cependant, le constat est à nuancer tant elles se retrouvent en fait confrontées à des voyous plus tapageurs que véritablement téméraires, des vieux hommes meurtris et des jeunes garçons encore trop naïfs pour être intégralement corrompus. Cette domination sociale se révèle en fait comme une combine mise en place par les hommes afin de masquer la peur qu'exerce sur eux les femmes et leur sexualité. A la fois envoutantes, mystérieuses et indéchiffrables, les femmes inquiètent les hommes, les obsèdent au point de les conduire au bord de la folie. L'hypnotisante créature suçeuse de sang qu'incarne Sheila Vand (qui avait joué un rôle secondaire dans l'excellent Argo de Ben Affleck) devient par conséquent l'incarnation extrême de cette peur par sa méthode de chasse : séduire la gente masculine et la dévorer lorsqu'elle s'abandonne à elle.
Loin de copier l'esbroufe stylistique d'un piteux Resident Evil ou de l'un de ses trop nombreux ersatz, A Girl... économise ses effets pour représenter le caractère fantastique et fascinant du vampire. Le résultat à l'écran, loin d'être pauvre, est en parfaite adéquation avec la nature et les pouvoirs originellement attribués au monstre. Ainsi, la burqa devient l'évocation d'une longue cape telle que la porterait un Comte Drakula moyen-oriental et la jeune femme copie les gestes de ses victimes dans une danse lanscinante qui plonge ses derniers dans une transe hypnotique, ce qui lui facilite la tâche lorsqu'elle doit porter le coup fatal. Refusant l'épate comme les transformations ou les mutations en CGI, les séquences d'escalade au plafond ou les aptitudes physiques super-héroiques - puisque Dracula va avoir droit à son traitement DC-marvelien avec le prochain Dracula Untold ("story" évidemment) - le long métrage d'Amirpour parvient par l'intelligence de ses cadrages, l'astuce de son montage et la pertinence de ses ellipses à rendre palpable l'omnipotence et l'omniscience de ce vampire capable de contrôler les animaux et de voir à travers eux (une faculté que Bram Stoker avait conféré à sa créature immortelle et que le cinéma a eu tendance à faire disparaitre).
Afin que l'on puisse s'attacher à un personnage principal maléfique supposé être totalement dénué d'empathie, A Girl... confère un sens morale à la quête sanguinaire de ce dernier : le vampire épargne les femmes et ne s'attaque qu'aux hommes malhonnêtes. Avec cette relecture du terrifiant mythe folklorique du "vagina dentata" - le "vagin denté" se trouvant cette fois au niveau de la bouche comme l'indique une scène reprenant la métaphore détournée de la fellation que l'on retrouvait dans l'excellent Les Nerfs à Vif de Martin Scorsese - Amirpour livre une lutte des sexes plutôt noire et mélancolique. C'est néanmoins surtout dans ce dernier aspect que se concentre la puissance poétique de A Girl.... En effet, si on pouvait craindre qu'il soit le caprice égotique d'un étudiant de cinéma nombriliste (le titre à rallonge n'aidant pas), le film est avant tout conçu comme un "trip" musical. Il est évident que si l'on n'adhère pas au parti pris et à l'ambiance, le long métrage a de grandes chances d'agacer le spectateur, voire de l'écarter complètement. Cependant, si on se laisse embarquer, il y a fort à parier que l'on retiendra un lot non négligeable d'images sublimes et de mélodies entêtantes à la fin de la projection.
Oeuvre référencielle comme le sont les films d'un Quentin Tarantino (c'est à dire sur le plan cinématographique et musical), A Girl... dégage à chacun de ses photogrammes un amour absolument intact du 7ème art. C'est ce refus chez Amirpour d'établir une échelle des valeurs entre les genres qui permet des associations inattendues : on retrouve pêle-mèle le Sailor & Lula de David Lynch, le style de Jim Jarmusch, l'ambiance du western, l'inspiration graphique de Frank Miller (Sin City en particulier, et en bien mieux filmé que chez Robert Rodriguez),... Au détour d'une séquence en discothèque, c'est le fantôme de James Dean qui se déguise en Dracula de la Hammer afin de danser avec un sosie brun de Brigitte Bardot. Vers le milieu de l'intrigue, un plan séquence au ralenti montrant une longue étreinte muette sur fond de pop renvoie au romantisme adolescent du Drive de Nicolas Winding Refn. Toutes ces influences se marient dans une parfaite harmonie et sont relevées par une fabuleuse photographie en noir et blanc afin de construire un monde neuf dans lequel règnent l'imprévu et le lyrisme. Avec cette histoire d'un monstre carnassier qui se découvre une surprenante sensibilité humaine au fil de ses traques, Amirpour réussit ce que Jonathan Glazer a échoué avec le prétentieux et inutilement nébuleux Under the skin et s'affirme du même coup comme une réalisatrice à suivre. S'il est trop tôt pour lui prédire une carrière comme celle de Kathryn Bigelow (qui avait aussi été révélée par un film de vampires, Aux frontières de l'aube), on peut dors et déjà attendre avec impatience son second film qui relatera une romance post-apocalyptique entre deux cannibales vivant au fin fond du Texas.
7 / 10