Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
/http%3A%2F%2Fimg15.hostingpics.net%2Fpics%2F752097coldinjulyposter.jpg)
Titre original : Cold in July
Film américain sorti le 24 décembre 2014
Réalisé par Jim Mickle
Avec Michael C. Hall, Sam Shepard, Vinessa Shaw,...
Thriller, Drame
En 1989, au Texas, par une douce nuit, Richard Dane abat un homme qui vient de pénétrer dans sa maison. Alors qu'il est considéré comme un héros par les habitants de sa petite ville, il est malgré lui entraîné dans un monde de corruption et de violence.
Mélange entre le polar néo-noir et le western, le quatrième film de Jim Mickle confirme les brillantes aptitudes du bonhomme et annonce la naissance définitive d'un cinéaste américain qui comptera grandement dans les années à venir. Aidé par un trio d'acteurs phénoménal - des gueules de cinéma que la caméra magnifie à chaque plan - le film se permet de belles audaces formelles et des ruptures de ton assez radicales qui rendent l'ensemble assez jouissif. Mais malgré son ludisme, le long métrage dégage une atmosphère mélancolique et livre une vision noire de la paternité.
Révélé par les film de vampires Mulberry Street et Stake Land, Jim Mickle s'est imposé comme l'un des jeunes cinéastes américains les plus prometteurs à l'heure actuelle avec Jeff Nichols (Take Shelter, Mud) et Cary Fukunaga (Sin Nombre, la série True Detective). Après son remake We Are What We Are, qui était probablement le meilleur film sur le cannibalisme depuis Vorace d'Antonia Bird et qui est sorti en DVD/Blu-ray le 3 septembre, soit plus d'un an et demi après ses premières projections dans les festivals américains, Mickle change de registre pour lorgner un peu moins du côté du genre horrifique et davantage s'aventurer vers le drame criminel avec cette adaptation du roman Cold in July de Joe R. Lansdale. Si le postulat de départ n'est pas sans rappeler celui de History of Violence de David Cronenberg - un père de famille d'apparence normale devient un héros aux yeux de sa communauté après avoir vaincu un criminel - le long métrage de Mickle se démarque en amorçant au bout d'une heure un brusque virage dans son intrigue.
Cette rupture à mi-parcours constitue à la fois la force mais aussi la relative faiblesse de ce Juillet de Sang. Ce changement de tonalité et d'enjeux est bienvenu dans le sens qu'il amène le film de Mickle à aller dans une direction plus inattendue et touchante que ne le laissait présager sa bande annonce. Cette dernière transformait en effet le long métrage en un "revenge movie" stylisé lorgnant du côté du mémorable Drive de Nicolas Winding Refn - ambiance "eighties" oblige. Or si l'on aura bien droit à un bel éclat final avec une violence plutôt crade et frontale, accompagné en prime de belles idées de mise en scène (un jet de sang changeant par exemple la luminosité d'une salle en éclaboussant une lampe), Juillet de Sang est en fait un film beaucoup plus sobre et lancinant. La montée d'adrénaline est très progressive et les amateurs d'éclaboussures sanguinolantes risquent de rester sur leur faim. Car si les trois premiers quarts d'heure se délectent à reproduire une oppressante atmosphère paranoïaque au fur et à mesure que le personnage principal ressent l'étau se refermer sur lui - le père du cambrioleur qu'il a abattu en légitime défense lors de la séquence d'introduction souhaite se venger - le reste du long métrage se fait sur un mode plus ludique tout en devenant paradoxalement beaucoup plus mélancolique.
Ainsi, il ne faut pas se fier aux apparences puisque Juillet de Sang ressemble de prime abord au thriller outrancier Les Nerfs à vif de Martin Scorsese, avec son lot d'apparitions soudaines et d'effractions nocturnes de domicile, avant d'employer une imagerie beaucoup plus mesurée. A l'instar de History of Violence dans lequel un Américain soi-disant intègre finissait par quitter sa ville campagnarde pour plonger dans l'enfer mafieux des métropoles, changeant du même coup brusquement la tonalité du long métrage de Cronenberg (et pas forcément pour le meilleur), Juillet de Sang force son héros malgré lui à sortir de son village rassurant pour le confronter à ses démons, ce qui lui permettra de tenter de redevenir ce père de famille banal qu'il était avant que le monde du crime ne s'immisce dans sa propre maison, et par extension dans son propre ménage. De cette façon, le héros se doit de sortir de ce qui était autrefois son nid confortable afin que celui-ci redevienne vivable et accueillant après cette intrusion initiale l'ayant perverti.
Néanmoins, si le changement de registre permet à Juillet de Sang d'être un long métrage imprévisible, ce qui est toujours appréciable, il peut aussi désarçonner certains spectateurs qui pourraient avoir du mal à se rattraper aux branches face à un retournement si diamétral qu'il donne occasionnellement l'impression - faussée - que Juillet de Sang serait en fait composé de deux films d'une heure chacun. La volonté de Mickle de dérouter son public est à double-tranchant puisqu'elle fait temporairement perdre de vue les enjeux et les objectifs qui avaient été instaurés dans la première partie, si bien que l'on ne voit occasionnellement plus trop vers quoi souhaite aller le cinéaste. Ce qui se présente comme un rebondissement inattendu entraine alors une sorte d'étrange disgression au cours de laquelle le héros devient relativement passif. Cependant, là où le film est très malin, c'est qu'il rattache impeccablement les divers wagons lors de la dernière demi-heure, permettant au film de retrouver par la même occasion une logique interne implacable tout en esquissant un lien indefectible avec le précédent long métrage de Mickle, We Are What We Are.
En effet, les deux derniers films du cinéaste parlent sensiblement de la même chose, à savoir les rapports compliqués qu'entretiennent un père et sa progéniture. Une relation qui, selon le metteur en scène, est faite de souffrances et de domination tant sur le plan psychologique que physique. Chez Mickle, le père est un monstre qui, du fait de son statut, finit inévitablement par transmettre de manière décuplée sa propre monstruosité à ses enfants, au point que ces derniers parviennent souvent à le surpasser en termes de sadisme et de bestialité. Ainsi, le rapport de force n'est pas unilatéral. Si cette domination est aussi destructrice, c'est justement parce qu'elle ne se fait pas uniquement en fonction de l'âge des protagonistes opposés. Aussi imposant pouvait-il être, le père cannibale dans We Are What We Are, que l'on pouvait pourtant comparer à un ogre de conte, était finalement dépassé par la folie de ses deux "frêles" fillettes.
Il en va de même avec Juillet de sang qui replace au centre de son intrigue cette course à la violence à laquelle participent les deux générations, reposant du coup la question des conséquences de l'héritage paternel sur la personnalité des enfants. Un père monstrueux est-il responsable de la monstruosité de son fils ? N'y a-t-il pas de possibilité pour ce dernier d'échapper à la contamination du mal qui animait déjà son père ? A ces thématiques déjà présentes dans le long métrage précédent de Mickle, le cinéaste ajoute une nuance sensible qui complexifie le tableau, à savoir la propre culpabilité du père d'avoir engendré un créature plus cruelle que lui. C'est ce sentiment terrible d'avoir contribué à l'expansion terrestre du mal, en étant d'une certaine manière responsable de l'existence d'une créature commettant des actes d'une grande violence et d'une incompréhensible perversion, qui rend l'acte final plus dramatique que celui de We Are What We Are. Les deux sont pourtant d'une atrocité égale mais le caractère viscéral et polémique de celui de We Are What We Are était montré sans ambage, sans réelle attache émotionnelle et de manière quasiment grotesque, là où le crime conclusif de Juillet de sang, dernier meurtre d'une longue série engendrée par cette première balle tirée au début par le héros, est plus touchant que réellement outrancier ou provocateur. Après cela, un calme évidemment illusoire, instable et bancal - comme l'indique le cadrage penché du dernier plan chargé de fermer la boucle - pourra reprendre temporairement sa place sur le monde.
7.5 / 10