Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 4 février 2015
Réalisé par David Robert Mitchell
Avec Maika Monroe, Keir Gilchrist, Daniel Zovatto
Horreur-épouvante
Après une expérience sexuelle apparemment anodine, Jay se retrouve confrontée à d'étranges visions et l'inextricable impression que quelqu'un, ou quelque chose, la suit. Abasourdis, Jay et ses amis doivent trouver une échappatoire à la menace qui semble les rattraper...
Bien que WHIPLASH de Damien Chazelle nous ait montré que certains buzz de Festivals pouvaient être pleinement justifiés, il était difficile de ne pas aborder avec méfiance ce second long métrage de David Robert Mitchell après THE MYTH OF THE AMERICAN SLEEPOVER. En effet, ce type de "hype" est souvent sujette à caution lorsqu'elle tourne autour de ces films de genre que conspuent et méprisent habituellement ces festivaliers de tout poil souvent facilement impressionnables. Comme en plus les organisateurs de Festivals de cinéma réchignent généralement à placer un "simple" film d'horreur dans leurs compétitions, ces (rares) projets encensés sont régulièrement plus animés par de grandes et pompeuses ambitions "arty" que par le désir - pourtant au moins aussi louable - de faire peur à leur audience.
De prime abord, IT FOLLOWS n'échappe pas à la règle puisqu'il est moins décrit et décortiqué par la presse comme un pur film de trouille que comme un drame sur l'adolescence et la fin de l'innocence. Néanmoins, la puissance d'évocation et l'angoisse viscérale qui se dégagent tout le long de cette oeuvre montrent qu'elle est d'abord à envisager comme un cauchemar à la John Carpenter que comme une oeuvre branchouille à la Sofia Coppola. La réussite de IT FOLLOWS, qui l'impose aisément comme l'un des longs métrages américains les plus stressants sortis ces dernières années, tient probablement au fait que son cinéaste ne soit pas un fan absolu du genre. Cela lui a ainsi évité d'aborder cette histoire dans l'unique but de régurgiter l'immense culture qu'il aurait absorbé sur le sujet au fil des années.

Cela ne veut pas dire que Mitchell méprise le registre horrifique, bien au contraire. Mais il semble que les films d'horreur les plus intéressants soient habituellement ceux élaborés par des metteurs en scène qui ne sacralisent pas le genre auquel ils se confrontent. Cette approche confère ainsi aux réalisateurs le recul nécessaire pour triturer les codes plutôt que d'y obéir servilement. Un peu à l'image de ce qu'avait fait Tomas Alfredson avec son film de vampires MORSE, Mitchell aborde sous un angle fantastique les affres de plusieurs adolescents s'apprêtant à entrer dans le terrifiant monde des adultes. Cette rencontre entre le long métrage de "boogeyman" et celui du "body snatcher" se fait grâce à un concept original d'une efficacité redoutable : une menace sexuellement transmissible amène les infectés à être poursuivi par une créature marchant inéluctablement jusqu'à eux en prenant diverses formes humaines.
Jouant sur le moralisme chrétien qui envahissait bon nombres de films d'épouvante dans les années 1970 et 1980 - le sexe et la drogue c'est mal, vous serez donc découpés en petits morceaux pour y avoir succombés - Mitchell déjoue les attentes tout en parvenant à ne pas tomber dans le piège du conservatisme religieux duquel il a tiré son postulat initial. En effet, il est difficile de dire que IT FOLLOWS fait l'apologie de l'abstinence - la maladie se transmettant lors de tout rapport sexuel - puisque la solution (temporaire) pour s'en débarrasser est justement de la transmettre à quelqu'un d'autre en couchant avec lui. L'idée est donc moins de jouer les prêcheurs catastrophistes que de s'amuser avec l'angoisse de l'infection et notre fascination-repulsion envers tout ce qui touche au sexe (on pense notamment à la phobie du SIDA qui émergea au début des années 1980).
On remarque en filigrane quelques petites touches du David Cronenberg de la belle époque (celui de CHROMOSOME 3, SCANNERS, VIDEODROME et LA MOUCHE), notamment lorsque l'héroïne ausculte son corps devant un miroir afin d'y découvrir une anormalité. Ce n'est évidemment pas la seule paternité qu'on puisse attribuer à IT FOLLOWS. A l'image de la production - très postmoderniste - de ces deux dernières décennies (et pas uniquement dans le cadre de l'épouvante), le long métrage est rempli d'influences puisqu'il prend en compte les classiques qui l'ont précédé. On peut donc aussi y dénicher du Sofia Coppola dans cette peinture mélancolique d'une adolescente en plein émoi, du Brian de Palma au détour de quelques séquences (dont un travelling circulaire similaire à celui de BLOW OUT), et même un soupçon de production fantastique à la Amblin lors de la scène finale dans la piscine municipale.

Mais il est difficile de nier que c'est surtout l'ombre de John Carpenter qui plane sur IT FOLLOWS. Le film qui entretient d'ailleurs le lien le plus évident avec celui de Mitchell est son célèbre HALLOWEEN, champion toujours incontesté du long métrage de "boogeyman". Les points communs sont nombreux : héroïne aux allures virginales (même si celle de IT FOLLOWS ne l'est pas en pratique), déroulement de l'action dans une banlieue américaine banale, retour cyclique de la menace... Mitchell ne limite pas son amour de Carpenter à ce seul long métrage puisque que IT FOLLOWS est moins une succession de références que l'application assidue de certaines méthodes de mise en scène du maître de l'horreur "eighties". A la différence des affreux SCREAM de Wes Craven, les similitudes se font donc moins par citations cinématographiques directes que par la reprise de procédés et d'approches identiques.
L'horreur dans IT FOLLOWS provient toujours de l'apparition - souvent progressive - d'une étrangeté dans un plan ou un environnement d'une confondante banalité, à l'instar de la voiture fantôme de CHRISTINE, des usurpateurs d'INVASION LOS ANGELES, ou encore de l'alien métamorphe de THE THING que l'on ne pouvait discerner que lorsqu'il se mettait à agir différemment de celui qu'il imitait. L'angoisse permanente qui règne dans IT FOLLOWS est semblable d'ailleurs à celle présente dans ce dernier film puisque les deux menaces ont en commun le fait d'obliger le spectateur à ne pas demeurer passif et à scruter les images afin d'y repérer la possible anormalité qui nous sauverai à temps de l'assaut imminent des "créatures". De cette façon, le long métrage de Mitchell n'est pas une oeuvre paresseuse.
En effet, IT FOLLOWS ne peut se reposer sur ces artifices grossiers utilisés par bon nombre de récentes productions horrifiques afin de faire sursauter le public sans trop se casser la tête. La nature même de la "chose" empêche par exemple l'emploi de "jump scares" puisqu'elle ne peut faire brusquement irruption dans le champ par le simple fait qu'elle ne peut se déplacer qu'en marchant. D'ailleurs, s'il y a quand même deux ou trois "jump scares" dans IT FOLLOWS, ceux-ci interviennent à des moments peu habituels, donc lorsqu'on ne les attend pas vraiment. Mitchell se délecte même à nous en faire anticiper quelques-uns pour au final mieux désamorcer nos attentes. Le film parvient aussi à trouver l'équilibre parfait entre ce qu'il faut nous montrer et ce qu'il faut nous laisser deviner.

Ainsi, malgré son budget serré qui l'oblige à jouer avec le hors champ, IT FOLLOWS ne parait jamais "cheap" ou avare. Sa menace n'ayant pas besoin de trucages particulièrement élaborés pour être représentée, le film réussit à ménager ses effets glaçants avec une admirable économie de moyens. Enfin, si le concept original de IT FOLLOWS lui permet de ne pas sombrer dans une coûteuse surenchère graphique tout en lui donnant la possibilité d'en montrer suffisamment pour ne pas apparaitre comme une oeuvre radine, cette trouvaille dispose surtout d'un pouvoir d'évocation à la fois immédiat et terrifiant. La "chose" (ou le "it" du titre, si l'on veut faire un clin d'oeil à l'une des fameuses créations de Stephen King), peut symboliser une multitude de craintes profondes de par son attitude ou les formes qu'elle revêt.
Mitchell a l'intelligence de ne pas imposer d'entrée de jeu ces diverses pistes de lecture possibles afin de ne pas transformer IT FOLLOWS en un drame psychologisant. Il se contente judicieusement d'égrener quelques indices visant à alimenter une réflexion a posteriori du spectateur plutôt que de parasiter son expérience en amoindrissant l'impact des scènes de trouille avec l'irruption de métaphores freudiennes lourdement significatives. La Chose est-elle la représentation du rapport angoissé que les adolescents entretiennent avec cette sexualité nouvelle pour eux ? Ou bien est-elle l'allégorie de leur crainte de l'autorité, les adultes n'apparaissant à l'écran que lorsque la chose prend leur forme ? N'est-elle pas plutôt le symbole de ce syndrome Peter Pan (la crainte de grandir et de vieillir) dont les jeunes gens semblent tous atteint dans ce monde intemporel ?
Au final, peu importe puisque non seulement la "Chose" est tout cela à la fois, mais elle est surtout bien plus encore. Si David Robert Mitchell est parvenu à rendre IT FOLLOWS aussi angoissant, c'est parce que la créature qui s'y balade incarne un effroi beaucoup plus vaste : celle de notre mort inéluctable. Ayant la démarche calme et sinistre du "boogeyman" originel ou du premier TERMINATOR de James Cameron, "it" nous met face à notre impuissance devant des forces qui nous dépassent, que nous ne comprenons pas et que nous ne pouvons arrêter. Sa nonchalance froide nous rappelle en permanence que, malgré tous nos efforts pour lui échapper, nous ne parviendrons jamais à être hors de sa portée. Elle prend tout son temps car elle sait que, tôt ou tard, nous baisserons notre garde et que nous nous ferons avoir.

Le vivier inépuisable de ce concept pourrait aisément donner lieu à une flopée de suites - "IT STILL FOLLOWS", "IT FOLLOWS AGAIN" et pourquoi pas un hypothétique "THEY FOLLOW". Alors qu'on nous noie sous des franchises mortes-nées et des "remakes-reboots" de vieux standards voulant retrouver le temps d'un instant et à moindre frais leur génie cinématographique, on se prend à rêver que l'on puisse frissonner devant un nouvel IT FOLLOWS. Rêve peu probable dont la concrétisation est paradoxalement peu souhaitable et peu probable. Parce que le projet n'a pas été initié par un studio mais par son réalisateur et qu'il appartient à une branche "indé" peu encline à ce type de procédé, IT FOLLOWS ne devrait pas avoir droit à un second épisode, et ce, même s'il marche correctement au box office.
Le meilleur film d'horreur de ces deux ou trois dernières années restera ainsi orphelin, comme une sorte de mystérieuse et miraculeuse anomalie au sein d'un paysage cinématographique ravagé depuis le triomphe cynique de SCREAM et de tous les petits avortons postmodernes et racoleurs qu'il a engendré. L'unique solution pour que IT FOLLOWS ne demeure pas tout seul serait que son succès, tant critique que public, incite d'autres metteurs en scène et d'autres producteurs à aller vers plus d'originalité et à arrêter de mépriser le genre en le limitant à un moyen facile de faire du fric en attirant les jeunes en mal de sensations fortes dans les salles. En attendant que d'autres surprises angoissantes viennent nous mettre quelques claques - comme CRIMSON PEAK de Guillermo Del Toro ou REGRESSION d'Alejandro Amenabar - il est vivement conseillé d'avoir quelques sueurs froides en réécoutant les très "carpenteriens" thèmes musicaux composés par Disasterpeace.
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"Si cette chose peut saigner, alors on peut la tuer."
Alan "Dutch" Schaefer, PREDATOR (1987)