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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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INVINCIBLE FOXCATCHER : CORPS SAIN, ESPRIT SAIN ?

Chaque début d'année est l'occasion d'observer, par le biais de la traditionnelle cérémonie des Oscars, quelle est la thématique forte ayant reçu un écho particulièrement fort aux Etats-Unis au cours des mois précédents. Il y a deux ans, l'Académie soutenait LINCOLN et ZERO DARK THIRTY qui parlaient de la nécessité de tourner la page. Steven Spielberg relatait d'abord la lutte acharnée du président Abraham Lincoln (Daniel Day Lewis) pour mettre fin à la Guerre de Secession tout en faisant interdire l'esclavage des Noirs. En d'autres termes, il souhaitait arrêter le conflit en refusant de satisfaire la seule condition de paix du camp adverse. De son côté, Kathryn Bigelow suivait le parcours d'une espionne, Maya (Jessica Chastain), ayant pour mission de traquer l'homme à l'initiative du 11 septembre : Oussama Ben Laden.

Ainsi, en persistant à faire aboutir leurs quêtes obsessionnelles, Lincoln et Maya entretenaient un conflit traumatisant pendant plusieurs années alors que le reste du monde était prêt à passer à autre chose. Une fois ce but accompli, les deux personnages se retrouvaient face à une question terrifiante : "what's next ?" ("et après ?" en français). Ils réalisaient alors que leurs victoires tardives, surtout symboliques, ne résolvaient pas les failles persistantes de la société américaine. Les deux films s'achevaient ainsi sur la même note amère et angoissée, avec une incertitude appuyée quant à la pérénité de cette fragile paix finale. La résolution s'étant faite dans la douleur, il ne faut qu'un pas de travers pour que l'Amérique dévie du chemin de lumière que Lincoln et Maya venaient de lui tracer.

En janvier-février 2014, la presse internationale - et par extention l'Académie et les studios hollywoodiens - avait opposé GRAVITY d'Alfonso Cuaron et 12 YEARS A SLAVE de Steve McQueen. Certes, le premier était un "roller coaster" spatial plein d'effets spéciaux et le second était un biopic dramatique sur l'esclavage. La division était grossière : l'un représentait le film de studio par excellence, ultra divertissant et pionnier dans tous les domaines techniques, tandis que l'autre était le porte-étendard d'un cinéma d'auteur engagé prétendument indépendant. Ces oeillères ont ainsi empêché bon nombre de voir leur étrange similitude formelle (l'utilisation répétée de plans séquences) et le parcours de leurs personnages principaux, cherchant tous les deux à survivre à travers un monde froid, inhumain et obscur.

Cette fois-ci, les Etats-Unis ont un goût particulier pour les personnages performants. Parmi les nommés, on retrouve l'époustouflant WHIPLASH de Damien Chazelle qui met en relief cette culture exacerbée de la compétition au sein des disciplines artistiques : pour devenir le meilleur, il faut nécessairement briser la concurrence et humilier ses rivaux en mettant à jour leurs insuffisances. Il est de plus impossible de ne pas y ressentir un fascinant soupçon de sado-masochiste : le meilleur est toujours celui qui a été le plus apte à faire des sacrifices conséquents - notamment sociaux - au point que son existence est dorénavant intégralement dédiée à la satisfation de la tache fixée.

Cette idée est aussi présente différemment chez un des autres nommés : NIGHT CALL. Certes sa noirceur cynique, en grande partie induite par la folie de son antihéros brillamment incarné par Jake Gyllenhaal, n'a pas permi au film de Dan Gilroy d'obtenir la même fédération que WHIPLASH auprès des membres de l'Académie. Il n'empêche que NIGHT CALL pourrait pourtant être perçu comme son extension, bien que l'investissement du personnage ne soit aussi physique que celui du jeune batteur (Miles Tiller) du long métrage de Chazelle. Cet esprit ultra compétitif se retrouve totalement chez ce caméraman-vautour lorsqu'il élimine (littéralement) tous ceux qui se mettent en travers de son chemin pour lui faire de l'ombre.

Cette donation de soi, lorgnant entre la soumission et la mise à l'épreuve christique, est encore le sujet de deux grosses productions prestigieuses sorties récemment. La première est INVINCIBLE d'Angelina Jolie, un faux biopic relatant l'incroyable destin du coureur olympique Louis Zamperini (fabuleux Jack O'Connell). Ce dernier, après avoir participé aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936, s'est retrouvé engagé dans l'armée américaine quand la Seconde Guerre mondiale éclata. Au cours d'une mission en 1942, son avion s'écrasa dans l'océan Pacifique. Il survécut miraculeusement sur un canot de sauvetage pendant 47 jours avant d'être retrouvé par la marine japonaise puis envoyé dans un camp de prisonniers. Bien qu'elle soit co-écrite par les frères Coen et éclairée par le chef opérateur Roger Deakins (en relatif pilotage automatique), cette épopée avait donc tout de la production académique.

Contre toute attente, le long métrage a été froidement reçu et n'a pas fait l'immense razzia de nominations qu'on lui prévoyait. Il est vrai qu'INVINCIBLE cumule d'agaçants défauts, pour la plupart concentrés dans sa catastrophique première demi-heure. L'erreur principale de Jolie est d'avoir tenu à incorporer plusieurs éléments biographiques relèvant de l'anecdotique au sein du récit. A l'aide de flash-backs fort maladroitement placés car annihilant toute la tension des séquences aériennes qu''ils coupent, et dont l'impact était déjà bien affaibli par d'effroyables effets spéciaux, Jolie se force à incorporer le parcours de Zamperini avant son admission dans l'armée alors qu'elle aurait pu simplement l'évoquer au détour d'un dialogue.

Elle n'y fait que mentionner des éléments n'ayant aucune résonnance dans la suite de l'intrigue. Quel intérêt de présenter Zamperini comme un mauvais garçon lors de son enfance si c'est pour ensuite le montrer comme un homme intègre pendant tout le reste du film ? Pourquoi dire que Louie devra toujours se battre plus que les autres si c'est pour le montrer gagnant toutes ses courses sans réelle difficulté, et ce, jusqu'à sa prestation aux J.O. de Berlin, supposée être l'apogée de sa carrière ? Et à quoi bon faire une reconstitution de cet évènement si ce n'est même pas pour y incorporer la présence d'Adolf Hitler, ou pour au moins préciser à ce moment-là une quelconque motivation de la part d'une célébrité comme Zamperini à s'engager en première ligne ?

Le film décolle lorsque Jolie supprime enfin tout repère chronologique et abandonne ce rythme elliptique cherchant inutilement à complexifier une intrigue gagnant justement à être dépouillée. Une fois oté ses oripeaux de biopic molasson, INVINCIBLE gagne en force et en viscéralité pour devenir, au fil des minutes, non plus une "formidable histoire vraie pleines d'anecdotes fabuleuses" mais un chemin de croix éprouvant visant à mettre à mal la résistance psychologique et physique de son personnage. Au lieu de faire croire que celui-ci disposait de faiblesses innées, Jolie aurait dû directement souligner l'aptitude de Zamperini à résister à la souffrance dans l'unique but de demeurer le meilleur.

Il est au final bien peu question de course dans INVINCIBLE puisque le deuxième long métrage de Jolie porte beaucoup plus sur la corrélation entre une volonté de fer et la capacité à repousser les limites que peut endurer un corps humain. Ce n'est pas en tant que sportif officiel ou en tant que symbole proprement américain que Zamperini s'accomplit à travers son calvaire. Sa résistance impressionne évidemment ses compagnons d'infortune et les incite plus ou moins à agir comme lui. Mais elle gêne surtout le camp adverse qui voit dans le refus de Zamperini à se soumettre à un traitement d'une terrifiante barbarie une insoumission plus générale de l'Amérique lors de cette guerre.

Ainsi, le duel entre Zamperini et son tortionnaire Mutsushiro Watanabe (Miyavi) qui sert de fil rouge à la seconde moitié d'INVINCIBLE fonctionne sur une échelle emblématique : par l'incapacité du caporal japonais à faire fléchir son prisonnier américain, Jolie montre l'inéluctable défaite du pays du Soleil Levant face aux Etats-Unis. Cet affrontement prend une ampleur inattendue lors d'un dernier face à face, démonstratif sur le papier et étonnement bouleversant à l'écran. Comprenant qu'il ne parviendra jamais à soumettre Zamperini. Watanabe se fait submerger par la peur, jusque-là larvée, de la défaite et du deshonneur. En perdant cette bataille, Watanabe scelle de façon imagée le funèbre destin du Japon au cours de l'année 1945.

Ce rapport de force aurait pu être bassement manichéen. Heureusement, Angelina Jolie contrebalance son récit avec deux séquences clés, autrement plus éloquentes et convainquantes que sa tentative précipitée pour reconvoquer en sous-titre final le concept de pardon chrétien qu'elle n'avait amorcée qu'avec une très courte saynètes lors des dix premières minutes. La première fait un contrepoint pertinant en montrant que les civils japonais ont aussi beaucoup souffert de la violence américaine, d'autant plus que certains Américains n'ont pas hésité à trahir leurs idéaux afin d'obtenir des traitements favorables. La seconde, plus forte, instille une troublante ambiguité dans le lien entre Zamperini et Watanabe lorsque le premier s'effondre en larmes en constatant l'absence du second, nous faisant ainsi hésiter à lire sa réaction comme un soulagement ou bien comme un regret.

Plus encore qu'INVINCIBLE et que WHIPLASH, FOXCATCHER de Bennett Miller (CAPOTE, LE STRATEGE) se focalise sur cette relation maître/esclave en montrant qu'elle peut parfois moins entrainer un accomplissement physique/psychologique/artistique qu'une dangereuse aliénation. A l'instar d'INVINCIBLE, FOXCATCHER est adapté d'une histoire vraie. Le riche héritier d'une immense famille américaine, John du Pont (Steve Carrell), était un amoureux de la lutte. A la fin des années 1980, il invita le médaillé d'or olympique Mark Schultz (Chaning Tatum) à venir emménager dans son immense propriété afin de l'aider à mettre en place un camp d'entraînement haut de gamme. Leur objectif commun : faire que Mark et d'autres lutteurs américains brillent sur la scène internationale lors des J.O. de Séoul en 1988.

L'affaire aurait pu en rester là si Mark et John n'étaient pas des êtres profondément instables, s'évertuant à entretenir des rapports compliqués avec leurs entourages respectifs. De prime abord, il n'y a pas grand chose pour rapprocher ces deux hommes. Le premier est un jeune sportif accompli qui peine à joindre les deux bouts en participant à des conférences dans des écoles où on le confond avec son illustre grand frère Dave (Mark Ruffalo), lui aussi médaillé olympique. Le second est un homme bien plus âgé, infiniment plus aisé sur le plan financier et dont l'intérêt pour la lutte s'était jusque là limité à une simple fascination de spectateur. Pourtant, Mark et John se retrouvent car ils sont prisonniers de l'ombre d'un membre de leurs familles (le frère aîné pour l'un, la mère acariâtre pour l'autre).

Dès le départ, le lien professionnel puis affectif entre les deux hommes se tisse avant tout sur ce passif commun fait de souffrances et de rancoeur contenue. Mark Schultz se rapproche de John du Pont parce qu'il cherche une autre figure paternelle que celle de son frère aîné dont l'aura l'étouffe. John du Pont se rapproche de Mark Schultz parce que ce dernier est capable de l'aider à s'accomplir, d'une façon ou d'une autre, dans cette discipline qu'il semble avoir choisi pour contrarier sa mère méprisante n'ayant d'yeux que pour les chevaux. Cette opposition de sports est forte sur le plan métaphorique : l'équitation est un discipline à l'intention des familles aisées et dans laquelle l'animal accomplit le plus gros effort ; la lutte est un sport moins noble où c'est la force humaine qui permet de faire la différence.

Cependant, au lieu de s'entraider à devenir autre chose que le 'frère de' ou le 'fils de', John et Mark vont vite se complaire dans une nouvelle relation sado-masochiste. Ils cherchent ainsi à se libérer en infligeant aux autres ce qu'on leur a infligé. Le paradoxe de l'insoumission par la soumission d'autrui. Le comportement étrange de John du Pont, d'autant plus difficile à saisir par cette mise en scène sciemment épurée et par le jeu en retenu de Carrell qui refuse de capitaliser paresseusement sur ses impressionnantes prothèses faciales, peut être perçu comme un fascinant écho à l'idéologie guerrière que prône les Etats-Unis depuis plusieurs décennies. En effet, FOXCATCHER porte aussi sur l'obsession entretenue par ses personnages au sujet de la puissance physique et du potentiel belliqueux qu'elle implique.

Comme dans WHIPLASH ou dans NIGHT CALL, il ne suffit pas d'une belle prestation pour être le meilleur : il faut écraser l'adversaire et l'empêcher de se relever afin d'être le seul debout sur la piste. Il n'est de fait pas surprenant que John du Pont entretienne des liens avec l'armée U.S. et qu'il porte un attachement tout particulier pour les équipements militaires (on le voit acquérir un véhicule supposé être muni d'une mitrailleuse). A l'instar de ce que montrait NO PAIN NO GAIN de Michael Bay il y a deux ans, FOXCATCHER décortique cet idéal de virilité et de pouvoir qu'est la sculpture de son propre corps. Sans un corps sain, pas d'esprit sain ? Rien n'est pourtant moins sûr lorsque l'on se souvient de la crétine irresponsabilité des trois bodybuilders de NO PAIN NO GAIN, et FOXCATCHER confirme que cet adage peut être tristement fallacieux.

John du Pont convoite l'anatomie de Chaning Tatum car il y voit là à la fois l'aboutissement de l'idéal gréco-romain et celui de l'idéal étasunien. L'Empire gréco-romain est non seulement le berceau de la lutte mais il est aussi le reflet antique des valeurs d'accomplissement que prêche l'Amérique, et c'est tout sauf une coïncidence si le milliardaire cyclothymique souhaite à plusieurs reprises être surnommé 'l'Aigle d'or'. Cette quête perdue d'avance de la perfection physique obsède d'ailleurs à ce point du Pont que ce dernier finit par s'enfermer dans un simulacre grotesque et pathétique afin de satisfaire par procuration son besoin de puissance. Cette illusion vole néanmoins en éclats lorsqu'il réalise avec une grande violence que, malgré tous ses efforts pécuniers (la seule force dont il dispose réellement), certaines personnes refuseront de se soumettre aveuglément à son autorité de pacotille.

C'est là toute la tragédie de ce fait divers apparemment anodin. A l'instar de ses deux précédents et excellents longs métrages, Miller se sert d'un postulat en apparence sans grand intérêt pour ensuite montrer ce que celui-ci révèle insidieusement sur la société américaine, ses travers, ses traumas et ses beaux idéaux pervertis. Au delà d'une lecture freudienne, trop appuyée et pas des plus intéressante, il y a des relents de tragédie grecque dans l'affaire FOXCATCHER dont l'issue terrible apparait dès le départ comme une effrayante ineluctabilité. malgré les efforts des personnages pour la repousser. Il y a aussi un peu d'Icare chez Mark lorsqu'il se laisse séduire par les rêves de grandeur de son mentor avant d'être entrainé dans son piège manipulateur et les affres de la gloire.

Bien qu'étant la reconstitution d'une histoire vraie portée par d'excellents acteurs excellents (mention spéciale à Chaning Tatum que l'on n'attendait pas forcément dans un tel film), FOXCATCHER ne peut pas vraiment être réduit au statut de 'production à oscars'. En effet, son austérité, son détachement émotionnel, son rythme lanscinant et son inébranlable pessimisme vont à contre-sens des habituelles fresques chatoyantes pour recouvrir le récit comme une chape de plomb, allant jusqu'à influer sur la mise en scène de Miller (justement récompensée au dernier Festival de Cannes) et sur la photographie de Greig Fraser. FOXCATCHER est ainsi un faux projet évident et facile, comme l'est d'une certaine façon INVINCIBLE une fois passée sa première demi-heure.

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