Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : War Horse
Film américain sorti le 22 février 2012
Réalisé par Steven Spielberg
Avec Jeremy Irvine, Emily Watson, Peter Mullan,…
Drame, Historique, Guerre
De la magnifique campagne anglaise aux contrées d’une Europe plongée en pleine Première Guerre Mondiale, c’est l’histoire d’une amitié exceptionnelle qui unit un jeune homme, Albert, et le cheval qu’il a dressé, Joey. Séparés aux premières heures du conflit, l’histoire suit l’extraordinaire périple du cheval alors que de son côté Albert va tout faire pour le retrouver. Joey, animal hors du commun, va changer la vie de tous ceux dont il croisera la route : soldats de la cavalerie britannique, combattants allemands, et même un fermier français et sa petite-fille…
Steven Spielberg est de nouveau entré dans une phase d’hyperactivité. Après une absence de six années depuis son sublime et ténébreux Munich, qui n’avait vue que la sortie du très embarrassant Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal, le plus célèbre des réalisateurs américains actuels est revenu en octobre dernier avec son adaptation très longtemps attendue de la bande dessinée d’Hergé, « Les Aventures de Tintin ». Un film en performance capture dont le tournage avait été réalisé près de trois ans auparavant et qui avait donc permis ensuite à Spielberg d’enchainer une petite année après sur un nouveau projet plus inattendu : l’adaptation de « Cheval de Guerre », roman destiné aux jeunes lecteurs qui avait auparavant été adapté au théâtre avec un succès retentissant. Un projet à la fois surprenant, Spielberg ayant annoncé le tournage de cette adaptation alors que strictement rien ne l’y avait rattaché auparavant, et évident de part la multiplicité des thèmes communs entre le roman et la filmographie du cinéaste.
Après un tournage de quelques mois, le film fut bouclé en moins d’un an, preuve que le réalisateur pourtant plus tout jeune n’a rien perdu de son énergie. Un tournage d’ailleurs absolument pas médiatique ce qui est assez étonnant quand l’on sait qui est derrière, mais aussi devant, la caméra. Quoi qu’il en soit, le film sort ainsi en France à quelques semaines d’intervalles avec Le Secret de la Licorne (cinq jours seulement d’écart aux Etats-Unis). Un rapprochement assez classique chez Spielberg qui a toujours jonglé entre films « commerciaux » et films plus « sérieux » ; une habitude qui avait vue les sorties concomitantes parfois polémiques de Jurassic Park/La Liste de Schindler, A.I./Minority Report ou de La Guerre des Mondes/Munich. Néanmoins Tintin et Cheval de Guerre ont un léger point commun : il s’agit de deux œuvres récapitulatives, voire théoriques, comme si Spielberg analysait lui-même ce qu’il avait accompli, en faisait la synthèse et essayait de voir s’il pouvait aller encore plus loin.
Les Aventures de Tintin était en effet le prolongement de ses films « roller coster » (montagnes russes) qu’étaient la quadrilogie Indiana Jones, le dyptique Jurassic Park et une œuvre bazar et délirante comme 1941. Avec l’adaptation d’Hergé, Spielberg expérimentait d’un point de vue rythmique et formel pour livrer une aventure qui n’aurait quasiment plus aucun temps mort. Faire de Tintin le « roller coster » ultime en évitant les erreurs qu’il avait pu faire sur ses œuvres précédentes. Enchainer les rebondissements et les séquences de haute voltige tout en limitant le nombre de pauses narratives réglementaires. Un rythme effréné renforcé par la durée limitée du long-métrage et le mouvement perpétuelle d’une caméra virtuelle qui peut aller là où elle veut.
De John Ford à Frank Capra
Cheval de Guerre s’inscrit dans une autre lignée de films parmi lesquels on compte E.T., L’Empire du Soleil, Always, Hook ou encore A.I. Des œuvres qui ont d’abord pour point commun d’être des films encore « grand public » mais qui révèlent souvent un fond plus angoissé et mature. L’autre point commun c’est qu’ils ont tous pour nœud narratif le thème le plus cher de la filmographie de Spielberg, à savoir la perte de l’innocence. Et celle-ci est toujours vue par le regard d’un enfant, y compris dans Always et Hook où les héros étaient des adultes aux comportements immatures. Il en est de même pour Cheval de Guerre, car si le jeune Albert parait beaucoup plus vieux que son âge, ce dernier reste néanmoins en dessous de celui qui l’obligerait de partir à la guerre. Albert rejoint dès le départ les Elliott, Jimmy et David dans la catégorie de l’enfant au cœur pur. Sa caractérisation initiale peut en rebuter certains mais elle va dans ce sens : regard plein d’innocence, air naïf, joyeux,… Un enfant encore protégé de la violence du monde. Et Spielberg de se lancer dans une trame qui serait la version la plus littérale de ce thème qui lui est le plus cher. En effet, quoi de plus naïf qu’une histoire d’amitié entre un jeune garçon et un canasson et quoi de plus horrible que cette guerre qui a détruit toute une génération de jeunes européens ?
Albert vit dans une ferme perdue dans la campagne du Devonshire au début du XXème siècle. Une campagne anglaise filmée par Spielberg comme John Ford aurait mis en scène les grandes plaines américaines. L’ombre du grand maître, qui a toujours planée sur les œuvres de Spielberg, se fait plus forte que jamais. La présence du cheval comme héros, symbole du « western », n’y est probablement pas pour rien. Les vingt premières minutes du long-métrage sont clairement les plus faibles. Mais elles sont aussi nécessaires à la démarche de Spielberg. Il ne manquera à personne qu’elles sont sirupeuses au possible et que le film met un certain temps à démarrer. Que l’esthétique à la fois (trop) flamboyante, pleines de couleurs et de lumières presque non-naturelles rendent ces séquences assez irréelles. A plusieurs reprises on peut même penser que certains plans ont été tournés en studio et que Spielberg ait tenu à conserver cette imagerie artificielle car elle renvoie directement à l’âge d’or hollywoodien. On peut aussi déplorer quelques dialogues trop mièvres, qui émaillent cette introduction mais aussi le long-métrage en général, ainsi qu’un rythme qui faiblit quelques peu à la moitié du long-métrage avant de reprendre une vigueur flamboyante.
Ces vingt premières minutes dégagent une impression de sécurité et paraissent tirées d’un sublime rêve. Une impression rassurante qui se révèlera rapidement fausse. Déjà, quelques signes plus sombres sont perceptibles. Tout n’est pas si rose bonbon dans ce monde. L’approche d’une guerre est fait mention pendant qu’un propriétaire dénué de toute empathie, que l’on croirait tiré d’un film de Capra et qui est incarné par un David Thewlis presque plus méchant que dans Anonymous, rode dans le coin et menace d’expulser la charmante famille du héros. Charmante ? Pas tant que ça. Comme dans tous les films de Spielberg, même si elle a parfois l’apparence rassurante de l’ « American way of life », la famille n’est jamais aussi belle et unie qu’il n’y parait. S’il est évident que la stabilité du couple n’est pas à remettre en question, il y a bien un ver qui se trouve dans la pomme. L’alcool s’y est immiscé depuis quelques années.
Tel père, tel fils
Le père Narracott (un magnifique Peter Mullan au regard abominablement triste) a perdu sa gloire d’antan. Fermier admiré, il a fait la guerre des Boers et est revenu avec plusieurs médailles qu’il a jeté et une jambe abimée. Brisé par la guerre dont il refuse de parler, il boit pour tenter d’oublier la douleur qui meurtrie à la fois sa jambe et son cœur. Impressionné par Joey, le jeune cheval, il ira jusqu’à renchérir à l’extrême pour ne pas lâcher le morceau face à son propriétaire, ce dernier se plaisant à faire perdre le plus d’argent possible au locataire qu’il espère expulser. Le père, entourloupé involontairement, ramène alors le jeune cheval qui n’a rien de la bête de trait dont il avait à l’origine besoin. Ted Narracott est directement caractérisé comme un homme raté qui enchaine les bourdes. Sa femme dira à son arrivée que ce sera au fils de réparer les dégâts causés par le père.
La résolution pourrait donc venir de cette nouvelle génération. De ce jeune homme pas encore corrompu par la guerre et l’alcool. Un être qui ne connait encore que sa ferme et ses alentours verdoyants. Voyant en Joey un petit frère qu’il va éduquer, souvent par mimétisme, Albert essaye alors de prouver à son père qu’il peut se montrer digne de lui. La première séquence cruciale dans Cheval de Guerre est celle du labourage d’un champ. L’affreux propriétaire menace de les virer de ces terres si les trois fermiers ne le payent pas grâce aux revenus d’une récolte d’ici l’automne. N’ayant pas de chevaux de trait adaptés à ce type de labeur, Albert entraine Joey à porter un harnais lui permettant de labourer la terre rocailleuse du terrain. Une mission perdue d’avance tant Joey n’a pas la carrure nécessaire pour ce genre d’effort.
Le jour J, Albert et Joey arrive sur le pré pour commencer à labourer sous les yeux angoissés de ses parents et le regard moqueur du propriétaire. La démonstration frise à la catastrophe, jusqu’à ce qu’arrive la pluie battante et une foule de paysan. On se retrouve soudain dans une séquence digne de Frank Capra où la communauté de fermiers se met à soutenir le petit jeune de leur groupe contre le riche propriétaire « citadin ». Pour la première fois, le décor idyllique perd de sa superbe. Plus de couleur, à part un bleu gris sombre, et le champ verdoyant se transforme en mare de boue sale. Les deux compères arrivent néanmoins à creuser les sillons nécessaires à la plantation grâce à l’eau qui humidifie cette terre si ingrate. Des sillons boueux qui font comme un écho encore lointain aux tranchées qui s’approchent de manière inexorable. Mais l’heure n’est pas encore à la peur. Si l’esthétisme du film a soudain pris un tournant beaucoup moins mièvre, l’histoire laisse encore planer l’espoir et l’optimisme. Albert et Joey ont remporté leur première victoire glorieuse.
Hors champ
Ce n’est que parti remise. D’abord parce que les récoltes ne survivront pas à une autre averse, et surtout parce que cette guerre tant attendue finit enfin par éclater. Ted Narracott, au bord de la faillite, ne voit plus qu’une solution pour sauver sa ferme : vendre Joey à l’armée britannique. La séparation a enfin lieu, obligeant le cheval, puis plus tard Albert, à quitter ce giron si rassurant (une première plus discrète avait déjà vu la séparation du poulain et de sa mère). La longue séquence de préparation de la cavalerie britannique est encore filmée avec des couleurs rassurantes. Si la guerre est là, elle ne se trouve encore que de l’autre côté du bras de mer. L’armée britannique, persuadée de sa supériorité, s’entraine à de grandes manœuvres impressionnantes et glorieuses. Chargeant l’épée à la main, la cavalerie de sa Majesté est trop fière d’elle et de ses traditions pour voir que le monde a changé. La voiture remplace lentement le cheval et le fusil s’est démocratisé.
Ces entrainements orgueilleux voient la rivalité entre deux hauts gradés à deux échelles différentes : le Major Stewart (Cumberbatch dans un rôle trop court) et son cheval noir face au capitaine Nicholls (Tom Hiddleston) et le demi pur-sang Joey qu’il vient d’acquérir. Une rivalité plus proche de l’enfantillage puéril et amusant que de l’aversion profonde ; Joey se liera d’ailleurs beaucoup à ce cheval noir qui le suivra dans ses péripéties. Mais le temps de la seconde séparation approche déjà. Dans un excès d’hubris, la cavalerie charge inconsciemment un camp allemand bien mieux protégé qu’elle ne l’envisageait. Les soldats adverses ont en effet préparé une ligne de mitrailleuses, arme bien plus efficace et sûre que le sabre. Se pose alors un premier problème pour Spielberg ; un problème auquel il avait déjà été confronté dans La Liste de Schindler, son film grand public sur la Shoah (termes pourtant antinomiques). Comment représenter le massacre que subit cette cavalerie alors que celui-ci se déroule dans un « film pour enfants » ?
Le hors champ et la symbolique sont les moyens les plus adéquats pour Spielberg, et le cinéaste livre plusieurs excellents idées poétiques pour symboliser la mort. Car sans pour autant toujours être montrée de façon frontale, la mort est bien présente dans le long-métrage. Ce sont alors des dizaines de chevaux sans cavalier qui passent les lignes ennemis, rendant perceptible le massacre qui se déroule sur le côté du cadre. Spielberg n’hésite pas, par contre, à montrer le résultat de cette bataille : dans un long mouvement de grue assez semblable à l’un des plans mythiques d’Autant en emporte le vent, il révèle l’ampleur du désastre et le nombre incommensurable de soldats et de chevaux tués. Tous envoyés à l’assaut dans un excès d’orgueil qui leur révèle brutalement que cette guerre ne sera en rien comme les précédentes.
L’horreur derrière la colline
Les deux chevaux tombent alors dans le camp ennemi et passeront d’abord aux mains de deux jeunes frères allemands, dont l’aîné tente à tout prix de protéger le plus jeune des horreurs de la guerre au détriment parfois de la volonté de ce dernier qui souhaite grandir, puis d’une jeune française du nom d’Emilie qui vit dans la ferme de son grand-père. On croit un temps que cette parenthèse enchantée est en tout point le parallèle de l’introduction merveilleuse de Cheval de Guerre : retour de la couleur, image d’Epinal, joie de vivre et humour,… Mais les explosions lointaines ne cessent de rappeler que ce petit coin de paradis est en sursis. La jeune fille n’a plus de parents et est malade. Le grand-père lui-même sait qu’il n’en a plus pour longtemps et que la seule chose qui le rend encore heureux est cette jeune fille espiègle et bavarde. Les chevaux sont cependant repris par l’armée allemande lorsque la jeune Emilie chevauche avec l’un d’eux au-delà de la colline près de sa maison (une séquence qui fait écho à La Guerre des Mondes qui montrait que l’horreur se cachait souvent derrière les collines).
Mais il reste encore trois quarts d’heure au film. Et l’ambiance change du tout au tout. La noirceur maintes fois annoncée s’expose désormais avec toute son ampleur. La boue a recouverte les forêts et les prés. Cette boue marron et cette fumée blanche qui s’échappe de chaque explosion ôtent toutes les couleurs de cette France de carte postale. Les deux chevaux, autrefois épargnés, sont forcés de tirer en haut des collines (encore) des canons gigantesques. Les chevaux, autrefois animaux sublimes qui faisaient la fierté de l’armée, ne sont plus que des bêtes de sommes faméliques n’ayant bien que quelques mois à vivre. Joey prendra même volontairement la place de son « compagnon » pour le sauver et tirera le canon dans une escalade christique bouleversante. Une séquence absolument hallucinante tant elle renvoie presque à une imagerie biblique ou à la scène d’un péplum de Cecil B. DeMille. Cette longue montée accentue une tension : vers quoi est dirigé le canon ? Qu’y a-t-il derrière cette colline ? Ce n’est que lors du contre champ final que l’on voit ce qu’il y a de l’autre côté : l’horreur, les tranchées, les explosions, la violence, la mort. Sans aucun masque. Et dans un enchainement presque magique de plans, Spielberg réunit dans un même décor le cheval et son ancien propriétaire.
Les sentiers de la gloire ou les tranchées de la mort ?
A partir de ce moment-là il est beaucoup plus difficile de prendre au sérieux ceux qui clament que Cheval de Guerre est un « film pour enfants ». Au moins peut-on reconnaitre à Spielberg qu’il est bien l’un des rares à pouvoir faire des œuvres pour jeunes aussi dépressives et violentes. Cheval de Guerre reprend alors momentanément le point de vue d’Albert. Celui-ci se retrouve dans la position de son propre père bien des années avant lui. Et il est en train de comprendre pourquoi ce dernier refusait la « fierté » d’avoir fait la guerre et de s’être blessé pour sauver ses camarades. Coincé dans une tranchée boueuse continuellement bombardée et habitée par les rats, Albert essaye tant bien que mal de tenir avec l’un de ses amis du Devonshire. La guerre apparait telle qu’elle est, et non plus comme une aventure héroïque visant à déterminer la valeur d’un homme. La guerre est cruelle, sans pitié et aléatoire. Il suffit d’une seconde pour que cela soit fini.
Une nouvelle influence, aussi assez pessimiste, se fait ressentir à travers ce segment : celle de Stanley Kubrick et de son magnifique Les Sentiers de la Gloire, film qu’adore Spielberg. Les longs travellings au cœur des tranchés puis les mouvements latéraux de caméra lors des batailles renvoient automatiquement à ce chef d’œuvre du film de guerre. Si Spielberg ne fait jamais jaillir le sang, condition « sine qua non » pour éviter une classification R qu’il pourrait parfois être à deux doigts de recevoir, il n’épargne pas la brutalité des évènements. Ainsi, l’assaut britannique qui sort des tranchés ne manquera pas de rappeler le Débarquement ultra violent qu’avait filmé Spielberg dans Il faut sauver le soldat Ryan. Pas tant par la façon d’être filmée (le cinéaste évitant la caméra portée) mais par le caractère âpre et extrêmement immersif de la séquence. L’heure n’est plus au lyrisme et on ordonne d’exécuter ceux qui manqueront de courage. Une fois passé de l’autre côté, Albert a définitivement perdu son innocence. Il ira même jusqu’à instinctivement menacer avec son fusil l’ami d’enfance qui le rejoint (refaisant le geste que son père avait fait au début du film).
Spielberg n’épargne rien : les rats, les grenades, le gaz,… Cheval de Guerre est loin d’être le film pour les fillettes rêvant de devenir grandes cavalières. Spielberg le fait croire pendant une demi-heure avant d’amorcer un léger décalage esthétique pendant près d’une heure visant au final à aboutir à des plans que l’on croirait tout droit tiré d’Il faut sauver le soldat Ryan et de La Guerre des Mondes. De l’autre côté des lignes, Joey fait face à une nouvelle séparation déchirante avant de pouvoir enfin se débarrasser temporairement de la main mise des hommes. Et la confrontation inévitable intervient enfin, annoncée déjà par la séquence de la course avec la voiture dans les vingt premières minutes du long-métrage. Coincé dans un cul-de-sac, Joey fait face à l’un de ces nouveaux chars dont l’avancée est inéluctable. Le cheval et la machine de guerre ultime. L’ancien s’apprêtant à se faire littéralement écraser par le moderne. Une scène qui fait un écho évident au final d’Il faut sauver le soldat Ryan où le personnage de Tom Hanks tirait vainement sur un tank monstrueux sur le point de lui rouler dessus. Mais ici, point de bombardier pour arriver en deus ex machina. La survie ne pourra venir que de Joey lui-même et de son courage qui devra lui permettre d’accomplir la dernière chose qu’il avait toujours refusé de faire.
Réunification
Pour la première fois libre depuis sa naissance, Joey s’élancera dans une course éperdue. Sans aucun autre but que de sortir de cet enfer. Une séquence d’une puissance émotionnelle absolument sidérante (et c’est un euphémisme) qui se hisse sans aucun problème comme l’apogée du film mais aussi l’une des plus grandes séquences qu’ait jamais réalisé Spielberg. John Williams, qui signe un score assez entêtant mais bien trop présent, y place rien de moins que le morceau musical le plus épique qu’il ait composé depuis Star Wars : La Revanche des Sith. Le cheval traverse alors au galop un « No Man’s Land » apocalyptique tel un fantôme. Une course désespérée loin de la folie barbare et pyrotechnique des hommes. Joey est comme l’un de ses pigeons voyageurs qu’admirait tant le grand-père d’Emilie : il vole au-dessus d’un pays en guerre, refuse de regarder en bas pour avoir une chance de rentrer chez lui. Mais il se fera piéger par un nouveau grillage : les barbelés.
Alors que tout espoir semble perdu, Spielberg se lance dans la scène suicidaire qu’il affectionne tant. Dans grand nombre de ses films, Spielberg fait toujours une séquence qui va trop loin : les douches dans La Liste de Schindler, le discours final dans Ryan, la réunion dans La Guerre des Mondes, le combat de grues dans Tintin ou encore le massacre des athlètes israéliens monté en parallèle avec l’orgasme du personnage principal dans Munich. Pour Cheval de Guerre cette scène est le sauvetage simultané de Joey par deux soldats appartenant aux camps opposés. Une scène risquée qui pourrait alourdir le film avec une symbolique trop appuyée. Et miracle : Spielberg réussi à l’équilibrer parfaitement, lui donnant le petit côté absurde dont elle avait besoin. A la fois impossible et pourtant tellement évidente.
Les deux soldats pas si différents font ainsi une trêve de quelques minutes avant de se battre à nouveau. Il s’allie dans un même but autour de ce Joey, ni humain, ni cheval, mais symbole. Le « War Horse », après être passé d’une armée à une autre, finit enfin par les réunir au beau milieu de ce paysage désertique. Il n’y a plus de nature ni de soleil. Il n’y a plus qu’une nuit et un brouillard permanent. Un moment de tension survient lorsque les deux soldats se demandent qui va garder l’animal. « On n’a qu’à se battre » déclare le premier tandis que l’autre répondra qu’ils ne vont quand même pas se déclarer la guerre. La conclusion se fera de façon bien plus sensée et pacifique, laissant le hasard, et non les hommes, décider.
Be Brave !
Reste alors la réunion que l’on attend depuis le début du film. Après un effet de suspense un peu facile, elle a enfin lieu. Albert, alors aveugle à cause du gaz, réussi à reconnaitre son fidèle destrier. Alors que son « innocence » transparaissait par son regard bleu, Albert s’en voit désormais privé avec un bandeau sale. Joey lui-même a été abimé par cette guerre. Physiquement d’abord. Mais il a aussi « perdu » ses traces blanches (couleur de la pureté) qu’il avait sur ses pattes et son front à cause de cette boue qui a recouvert son corps. Les deux héros ont fait du chemin et ne sont plus les mêmes. Tout comme tous ceux qu’ils ont rencontré. Tous ont du faire preuve de courage. Mais pas forcément la même forme de courage. C’est clairement le leitmotiv de Cheval de Guerre qui faisait déjà répéter dans la bande annonce le « Soyez courageux ! » de Benedict Cumberbatch.
Chacun y va de sa propre définition. La mère d’Albert lui explique que son père est courageux d’avoir refusé cette médaille et de ne montrer aucune « fierté avoir tué ». Le grand-père d’Emilie, traité de « lâche » par cette dernière, lui expliquera qu’il y a différents types de courage et qu’une créature aussi insignifiante qu’un pigeon voyageur peut faire preuve de bravoure en osant voler au-dessus des explosions et de la mort. Courage aussi dans la cavalerie anglaise qui affronte sabre au poing des ennemis armés de fusil. Courage chez les deux frères allemands, l’un souhaitant aller au combat pour prouver sa valeur et l’autre osant trahir son armée et risquer la mort pour tenir une promesse. Albert accomplira le geste de son père en sauvant des vies, y compris d’un ennemi. Joey enfin, surpassera les épreuves, accomplira des choses qu’aucun cheval comme lui n’aurait accompli et devra oser sauter l’obstacle qu’il a toujours refusé de passer pour recouvrer sa liberté.
Le film ne peut cependant se finir que sur le retour du fils prodigue et la réunion de la cellule familiale si fondamentale dans la culture américaine. C’est aussi le retour de l’influence de Ford, et il est impossible de ne pas croire que l’on s’est soudainement retrouvé dans les années 40-50. Une scène que bon nombre de cyniques pourront décrire comme kitsch et de mauvais gout. Le fait est que si la lumière rouge du crépuscule peut sembler trop surréaliste, elle est encore en cohérence avec le ton final du film (qui s’ouvrait sur une aube rassurante). Les personnages ne sont plus que des ombres émergents devant un ciel rouge et noir infernal. Elles ont été perverties. Albert n’est plus ce jeune garçon naïf. Ses traits se sont durcis. Il est devenu un jeune homme maintenant, mais le prix à payer a été lourd. L’horreur est passée mais elle restera toujours présente dans les êtres qu’elle a marqués. Et de cette ferme si belle il semble ne rester qu’une simple barrière de bois. Le titre du film apparait enfin une seconde fois pour conclure le long-métrage. Mais là où elles étaient au début d’un doré joyeux, les lettres sont désormais rougies par le sang versé.
NOTE : 7,5 / 10
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