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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Cogan - Killing Them Softly

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Titre original : Killing Them Softly

Film américain sorti le 5 décembre 2012

Réalisé par Andrew Dominik

Avec Brad Pitt, Scoot McNairy, James Gandolfini,…

Thriller, Policier

Lorsqu’une partie de poker illégale est braquée, c’est tout le monde des bas-fonds de la pègre qui est menacé. Les caïds de la Mafia font appel à Jackie Cogan pour trouver les coupables. Mais entre des commanditaires indécis, des escrocs à la petite semaine, des assassins fatigués et ceux qui ont fomenté le coup, Cogan va avoir du mal à garder le contrôle d’une situation qui dégénère…

      

Le réalisateur australien Andrew Dominik avait fait une forte impression avec ces deux premiers films. Il y a d’abord eu Chopper faisant découvrir un jeune Eric Bana habité et retraçant l’histoire du très charismatique criminel australien Mark Brandon ‘Chopper’ Read. Il s’est ensuite attelé au western contemplatif avec le légèrement pompeux et bavard L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford qui avait comme atout principal, outre deux prestations très impressionnantes de la part de Brad Pitt et de Casey Affleck, d’avoir Roger Deakins en directeur de la photographie. Un long métrage ayant subi les affres d’une postproduction interminable qui avait abouti à une laborieuse sortie confidentielle heureusement rattrapée par une réception critique extatique lui permettant de participer à la course aux oscars quelques mois après.

Dominik ayant visiblement le même rythme de travail que Terrence Malick, c’est près de cinq longues années plus tard qu’il sort son nouveau film d’abord intitulé Cogan’s Trade, puis Killing Them Softly avant de trouver un compromis avec Cogan - Killing Them Softly. Vendu comme un polar « hard boiled », ce film de gangsters fut logiquement présenté à Cannes par un Harvey Weinstein tout content mais n’ayant pas réalisé cette année, avec Des Hommes sans loi de John Hillcoat (un autre metteur en scène australien), qu’il avait sous la main des « films de genre de luxe » plutôt que deux films « auteurisants » à même d’émoustiller « l’élite mondiale » sur la Croisette. A ceci près que le film d’Hillcoat est bien plus proche d’un film de studio et est donc bien plus populaire que le film de Dominik.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/59/42/20240028.jpgMoulin à paroles

Mais bien que ce dernier se donne de faux airs de « films de genre dépassant son intrigue de base pour devenir une œuvre réflexive et bavarde sur l’état de l’Amérique », il était évident que ce film de casse mafieux n’allait pas plus plaire à Cannes que le long métrage d’Hillcoat sur une poignée de contrebandiers campagnards. Cogan ne rameutera pas les foules ; il enregistre déjà la plus faible performance américaine pour un film avec Brad Pitt depuis près de dix-huit ans. Cogan n’est pas loin non plus d’être aussi bavard que le très prolixe/théorique/un tantinet masturbatoire Cosmopolis de David Cronenberg, lui aussi présenté à Cannes avec une réception des plus mitigées.

Si les très sporadiques éclairs de violence, pour le moins percutants par leur réalisme, pourront maintenir éveiller les amateurs de films noirs, il est très compréhensible qu’une bonne partie des spectateurs se sentent exclus et ne parviennent pas à sortir de cette torpeur qu’égrène le film de Dominik. 90% de ce film condensé (le premier montage faisait une heure de plus) est en effet composé de séquences où des personnes assises discutent, dissertent voire se taisent. Dans ces cas-là, seule la mise en scène permet de faire passer la pilule et de nettement faire la distinction entre les films brillants parvenant à transcender à l’écran ces confrontations dialoguées (The Social Network de David Fincher, la plupart des films de Quentin Tarantino) et les prétentieuses œuvres bavardes (au hasard A Dangerous Method de David Cronenberg et, dans une bien moindre mesure, son Cosmopolis).

Il y a bien dans Cogan des fulgurances esthétiques amenant parfois le film à lorgner du côté du Se7en de David Fincher (plan similaire d’un flingue sous une pluie battante ; la différence étant que Brad Pitt est cette fois-ci de l’autre côté de la gâchette) mais aussi, et c’est plus embêtant, du côté de l’atmosphère des films de Guy Ritchie. A ce titre, on peut parler de la sur-stylisée scène de meurtre au milieu du long métrage, filmée au ralenti et qui, une fois passée, parait inutilement tape-à-l’œil et absolument pas raccord avec le reste de l’œuvre. Comme si Dominik, qui possède sans aucun doute quelques talents de mise en scène même lorsqu’on lui ôte cet atout de taille qu’est Deakins, avait voulu faire cette séquence afin de montrer au spectateur qu’il en était capable. Excès de vanité dirons-nous aussi perceptible lors d’une insupportablement longue et médiocre séquence de « trip ».

http://fr.web.img3.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/59/42/20240032.jpgEn douceur

Cette désagréable sensation de prétention est renforcée par un traitement prémâchant à l’avance le boulot pour le spectateur, comme si celui-ci était forcément indique du réalisateur dont il voit le film. A bien des égards, c’est là que la déception est la plus grande au sujet de Cogan. Car il avait toutes les cartes en main pour être un brillant polar choral mais aussi l’un des tout premiers grands films de gangsters post-crise des « subprimes ». La Mafia étant une entreprise comme une autre, elle se retrouve aussi affectée par la crise économique qui continue de nous frapper. Et quelle plus brillante idée que de tisser la métaphore de cette crise par le biais d’une intrigue de gangsters où chaque entourloupe affecte tout ce petit univers, le déstabilise et engendre de terribles conséquences plus ou moins dévastatrices pour les individus qui en font partie ?

Le problème c’est que Dominik surexplique sa métaphore jusqu’à l’écœurement. Alors qu’une seule analogie aurait suffi pour bien entériner le concept dans l’esprit du spectateur, le metteur en scène australien se sent obligé de le rappeler explicitement à la fin de chaque séquence. Et d’une manière pour le moins balourde puisqu’il se contente de caser des morceaux entiers de discours de George Bush Jr ou de Barack Obama pour montrer très subtilement que la scène du film fait parfaitement écho avec ces « voix off » politiques. Passé la dixième fois, le dispositif finit par sérieusement agacer tant on a l’impression d’être pris pour un idiot congénital par Dominik. Et ce n’est pas comme si les dialogues fictifs des personnages n’en rajoutaient pas délicatement une couche à coups de « c’est la crise ! ».

Cependant, la dernière et excellente séquence montrant un Brad Pitt cynique démolissant en un brillant monologue les fondements d’une Amérique soi-disant basée sur un esprit de communauté et d’égalité laisse supposer que le film se veut probablement plus ambitieux qu’un simple décalque de la crise économique sur fond de vieux mafieux pouilleux et de criminels minables. Cogan est aussi l’histoire d’un groupe d’individus dont le moindre rapport est réduit à l’argent. Un rapport purement matériel qui, une fois qu’il a montré ses limites, est effacé comme si de rien n’était. Toute trace d’empathie doit disparaitre à l’image du tueur à gage Cogan (Brad Pitt, toujours aussi charismatique) qui refuse d’approcher sa cible de trop près pour ne pas la voir supplier avant qu’il ne l’achève. N’avoir qu’à appuyer sur la détente sans éprouver plus de remord que si on tournait une clé de contact ou qu’on allumait une lampe. Une façon de les tuer « en douceur » (« killing them softly ») sans infliger aux cibles ces attendues et symboliques douleurs superflues dont sera victime le « goodfella » Ray Liotta, présumé comme traitre par tout le reste du milieu.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/81/08/20204843.jpg‘America is a business’

Outre ses nombreux défauts, comme si Dominik n’assumait pas son argument initial de série B et se sentait obligé d’y ajouter une maladroite fioriture intellectuelle pour faire de ce Cogan une digne production anti-hollywoodienne/non-commerciale, le film demeure pourtant assez intéressant. Parce que malgré son esbroufe égocentrique parfois douteuse, Cogan continue de confirmer que Dominik est loin d’être un manche avec sa caméra quand il ne cède pas à l’envie d’en faire des caisses. Ses cadrages et ses plans séquences sont pour le moins délectables et on pourra aussi féliciter l’immense boulot sonore qui confère au film une fascinante ambiance (la séquence du « hold-up » est admirable de tension). A cela s’ajoute le cadre quasi surréaliste et dépouillé de la Nouvelle Orléans post-Katrina qui en dit bien plus long sur l’état de délabrement de la première puissance mondiale que la quasi-totalité des discours ajoutés par Dominik.

A l’instar des Infiltrés de Martin Scorsese, mais de manière encore plus poussée, les mafieux de Cogan ne sont plus que les ombres des grandes figures d’hier. Ils se baladent dans des quartiers miteux en portant des vêtements crasseux, jouent clandestinement au poker dans des salles minable,… Difficile d’y voir encore une vocation d’avenir. Aujourd’hui, on ne rêve plus d’être un gangster contrairement à ce que disait le même Liotta dans le chef d’œuvre de Scorsese, Les Affranchis. Pour se faire de l’argent, on vole des chiens que l’on transporte dans une voiture pleine de merde, on achète un peu de coke pour devenir un médiocre dealer et on ne cambriole plus les banques mais les tripots de ses confrères. Il n’y a plus de code de l’honneur contrairement à ce que la vieille garde (toujours hors champs) entend faire croire. Donner sa parole n’a plus de sens.

Et si le tueur à gage Cogan apparait encore fringant, telle la vieille relique fantasmée d’un passé criminel cynique, mystérieux et séduisant, son comparse Mickey incarné par James Gandolfini n’est plus qu’un obèse désabusé et alcoolique qui ne peut que sauter des prostituées à longueur de journées en attendant son procès et sa probable incarcération. Le fantomatique Dillon, personnage incarné par Sam Shepard et ancien porte-flingue tel qu’on se l’imagine, est aussi mourant au cours de l’intrigue. La nouvelle génération, composée uniquement d'hommes (un seul personnage féminin dans tout le film) entend se démarquer de ses patrons mais ne fait que refaire les erreurs de ces derniers. Ils visent petit, se tirent entre les pattes, ne réfléchissent pas, ne raisonnent pas,… Ils agissent sans vraiment penser aux conséquences sur le long terme. En cela, le film de Dominik est proche de l’Outrage de Takeshi Kitano, la charge humoristique en moins. Un système mafieux obsolète qui, face à un problème interne, ne peut qu’engendrer une épuration afin de tenter de ramener l’ordre dans ses rangs. L’Amérique est un « business » comme le rappelle Cogan. Mais comment pourrait-il encore fonctionner correctement si ses « businessmen » jettent leur code à la poubelle pour s’enrichir sur le dos des autres sans s’inquiéter de déstabiliser l’ordre établi ?

NOTE :  6,5 / 10

http://fr.web.img2.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/59/42/20240031.jpg

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