Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
Titre original : The Grey
Film américain sorti le 29 février 2012
Réalisé par Joe Carnahan
Avec Liam Neeson, Dallas Roberts, Frank Grillo,…
Action, Aventure, Drame
Comme beaucoup de ceux qui choisissent de vivre au fin fond de l’Alaska, John Ottway a quelque chose à fuir. De sa vie d’avant, il garde le souvenir d’une femme, une photo qu’il tient toujours contre lui, et beaucoup de regrets. Désormais, il travaille pour une compagnie pétrolière et protège les employés des forages contre les attaques des animaux sauvages. Lorsque le vol vers Anchorage qu’il prend avec ses collègues s’écrase dans l’immensité du Grand Nord, les rares survivants savent qu’ils n’ont que peu de chances de s’en sortir. Personne ne les trouvera et les loups les ont déjà repérés. Ottway est convaincu que le salut est dans le mouvement et que la forêt offrira un meilleur abri. Mais tous ses compagnons d’infortune ne sont pas de son avis et aux dangers que la nature impose, s’ajoutent les tensions et les erreurs des hommes. Eliminés par leurs blessures, le froid, les prédateurs ou leurs propres limites, les survivants vont mourir un à un. Ottway va tout faire pour survivre avec les derniers, mais quelle raison aurait-il de s’en sortir ?
Joe Carnahan a un parcours bien singulier. Il s’était fait connaitre par ses deux polars, Narc et Mise à Prix avant d’enchainer sur la laborieuse adaptation de la série télévisée L’Agence tous risque. Un long-métrage qui avait tout de la commande commerciale ayant bien pâtit des exigences délétères des producteurs hollywoodiens et des volontés du metteur en scène qui allaient forcément à leur encontre. Le résultat était des plus bancals et rarement jouissif. Néanmoins, cela faisait quelques temps que l’on savait que Carnahan n’était pas fait pour le système hollywoodien. Il se rapproche de plus en plus du digne successeur d’un John McTiernan, contraint d’abandonner pour un long moment ses projets cinématographiques, que les cinéphiles désespèrent de trouver. Titre qu’il n’usurpe pas tant il essaye de mener ses projets avec ses tripes, de raconter une histoire au cinéma par le biais de l’enchainement d’images et de transcender des scénarios de films de genre en long-métrage d’auteur.
De ce strict point de vue, Carnahan est l’un des « jeunes » metteurs en scène américains les plus susceptibles de faire une belle carrière. Pas forcément facile certes, puisqu’il risque de se mettre régulièrement à dos un paquet de producteurs, mais qui pourrait au final se révéler assez riche en grandes œuvres. Tom Cruise ne s’y était par exemple pas trompé en lui refilant le poste de réalisateur pour le troisième épisode de Mission Impossible. Si le projet n’a jamais abouti sous la caméra de Carnahan, le film ayant de toute façon eu un développement chaotique qui avait aussi vu le passage d’un certain David Fincher, cela montre que l’acteur, qui a toujours eu du flair quand au choix de ses metteurs en scène, avait très bien senti le potentiel de Carnahan. Restait pour ce dernier à trouver le sujet qui lui permettrait de vraiment exploser au grand jour.
No Man’s Land hivernal
Ce projet, c’est sans nul doute Le Territoire des Loups. Après le semi-échec au box office de L’Agence tous risque, réduisant à néant la possibilité d’une suite et particulièrement avec Carnahan derrière la caméra, ce dernier s’est ironiquement retrouvé libre de ses mouvements. Il choisit alors un projet bien moins couteux et bien plus prometteur, d’autant plus qu’il était chapeauté par les frères Scott et qu’il était basé sur un script s’étant fait remarquer lorsqu’il était apparu il y a quelques années dans la « Black List » des meilleurs scripts américains encore non produits. Carnahan avaient donc toutes les cartes en main et, bien que limité par le « petit » budget qui l’empêchait de se lancer dans quelques délires graphiques qui permettaient de sauver un tantinet L’Agence tous risque, il disposait cette fois-ci d’un script béton, à la fois bien construit et réussissant à faire vivre tous les personnages qui participaient à l’histoire.
La trame du Territoire des Loups est simplissime : après un crash en plein milieu de l’Alaska, une poignée de survivants tentent de rejoindre la civilisation avant d’être poursuivi par une meute de loups très obstinés. Le film de Carnahan s’apparente à un « survival » classique. Il en respecte les codes et les divers passages obligés devant mener à l’ultime « duel à mort » opposant le héros et la Nature. C’est plus dans son exécution incroyablement efficace et ses petits à-côtés inattendus que le long-métrage de Carnahan se révèle comme un futur classique du genre. La première qualité vient d’abord des « origines » des personnages : un groupe de survivants parmi une poignée d’ouvriers travaillant au bout du monde pour une compagnie pétrolière. Qu’est-ce qui peut motiver ses hommes à travailler dans un tel enfer ? Froid insoutenable, absence de soleil, perdu au milieu d’une nature hostile,… Il ne s’agit clairement pas d’un lieu que l’on choisit, mais plutôt d’un espace parfait pour se défaire d’un passé qui ne peut qu’être encombrant avant que l’on ne disparaisse dans une place pareille.
Ces survivants ne sont, au départ, pas attachants. Ce sont des criminels qui fuient leurs actes et se terrent dans cette zone arctique dans la vaine recherche d’une rédemption de leurs péchés ; des ouvriers insignifiants et ratés ; des alcooliques solitaires et abandonnés qui tentent d’oublier leurs malheurs chaque soirée en s’infligeant leur bonne cuite quotidienne… Le plan séquence introduisant ce misérable microcosme est des plus judicieux. On se croirait revenu au temps du Far West, dans un misérable village de prospecteurs d’or (noir) perdu dans un « No Man’s land » glacial. Bienvenue dans la dernière Frontière (« the last border ») où les seules tribus d’autochtones qui n’apprécient pas trop qu’on marche sur ses plates-bandes portent une grande fourrure grise, de longs crocs et ont accessoirement de grands yeux.
Sur le chemin de la rédemption
Perdu au milieu de cet univers apocalyptique où la neige ne cesse de tomber et le vent assourdissant de souffler, se trouve un homme du nom de John Ottway. Un homme qui ne déparerait pas de ce groupe d’hommes damnés s’il ne restait pas continuellement à l’écart des autres. Avec eux sans pour autant l’être. Cet homme brisé par l’abandon insurmontable d’une femme, pour une raison que l’on ne saura qu’à la toute fin, est incarné par Liam Neeson. Alors autant le dire tout de suite, cela fait des années que l’on a limité ce très brillant acteur à des seconds rôles ou à des « actioners » régulièrement indignes de son immense talent. Il trouve ici ce qui n’est rien de moins que l’un de ses plus grands rôles depuis sa monumentale interprétation dans La Liste de Schindler de Steven Spielberg. Le terrible drame qu’il a vécu il y a trois ans, le décès accidentel de son épouse, n’est absolument pas pour rien dans cette interprétation fiévreuse d’un homme ressemblant étrangement à l’acteur. Il n’a presque pas besoin de jouer (et peut-être bien qu’il ne « joue » pas au cours de certaines scènes) pour avoir ce regard si sombre, triste et désespéré.
John Ottway est un homme qui a tout perdu. Dès les cinq premières minutes on le voit regardant de façon méprisante ces petits « roquets » minables qui se battent dans un bar. Dès la séquence d’introduction on le voit avec le canon de son fusil dans la bouche. Se terrant loin des hommes pour faire cet acte monstrueux, « lâche » et honteux. Mais au moment où Ottway s’apprête à abandonner sa vie sans combattre, la Nature le fait revenir à la raison par en faisant intervenir le cri lointain d’un loup. Un évènement apparemment anodin mais qui prendra une dimension beaucoup plus importante par la suite. En attendant, Ottway rejoint sa « meute » pour embarquer dans ce vol dramatique. Dernier petit détail, Ottway est un chasseur émérite payé par la compagnie pétrolière pour assurer la protection de ses ouvriers si un loup affamé avait soudainement l’intention de gouter la cuisse de l’un d’entre eux.
Ce crash est le premier grand « choc » du long-métrage. Une séquence incroyablement immersive et impressionnante dont l’efficacité doit principalement au choix de cadrages et au montage de Carnahan. Ce dernier n’en montre pas beaucoup, budget restreint oblige, mais il parvient sans problème à en faire ressentir la violence et l’intensité. Carnahan montre qu’à partir de ce moment-là, on ne va plus rigoler. Après cette mise en bouche dès plus impressionnantes (qui se hisse au passage sans problème comme l’une des meilleures scènes de crash jamais réalisées), Carnahan va bien prendre le temps de présenter la poignée de survivants. Des hommes éprouvés par la vie, parfois violents, qui se trouvent soudain en état de panique et complètement perdus.
L’humanisation de ces personnages est particulièrement réussie, d’autant plus qu’elle s’axe autour de la scène presque primordiale du long-métrage. Parmi les quelques blessés se trouve un homme très gravement touché qui demande l’aide d’Ottway. Celui-ci ne lui tient pas un bon discours hollywoodien et lui annonce sans ambages qu’il va mourir. Malgré sa crudité, la séquence marque surtout par sa douceur et sa lenteur envoutante. Moment de suspension dans un film toujours en mouvement (s’arrêter dans ce film signifie mourir). Ottway rassure longuement cet homme paniqué ne voulant pas mourir, pour l’amener enfin à accepter son sort inévitable tout en partant apaisé. Ce rôle d’accompagnateur mortel, Ottway l’avait déjà fait lors de l’introduction en appuyant sa main sur le ventre de la bête agonisante qu’il venait d’abattre. Cette scène, elle-aussi apparemment anodine, est pourtant tout aussi primordiale.
L’homme-loup
C’est ensuite qu’interviennent alors les loups aux motivations assez floues et que le survival commence véritablement. La menace ici n’est pas tant la faim ou la soif, l’histoire se déroulant sur trois jours, que les loups et le froid. Deux dangers qui impliquent de rester toujours en mouvement et de quitter la carcasse « rassurante » de l’avion pour se plonger dans l’inconnu et chercher une hypothétique aide. Celui qui va prendre la tête de ce groupe est évidemment Ottway. Ce dernier connait un peu les loups pour pouvoir prédire leurs réactions et éviter qu’ils n’attaquent les ouvriers. Connaitre son ennemi est une règle primordiale si on veut lui survivre. Des ennemis peut-être pas aussi différents qu’on ne le croit. Face à cette Nature impitoyable, les hommes vont laisser libre cours à leurs instincts bestiaux. Comme dira l’un d’eux, à partir de maintenant « c’est chacun pour soi ».
Mais la survie dans ce milieu hostile ne peut passer que par la force du groupe, et ce, même si des luttes et des conflits internes viennent à plusieurs reprises ralentir la marche. Les hommes se constituent leur propre meute afin de pouvoir répondre coup pour coup. D’abord proies, ils peuvent se révéler prédateur. Ainsi, lorsque l’un des loups vient les voir d’un peu trop près, ceux-ci n’hésitent pas à le tuer, l’embrocher pour le cuire et le manger. L’un d’entre eux, particulièrement remonté, va même jusqu’à le décapiter sauvagement pour lancer la tête morte à la troupe de loup comme message d’avertissement. On ne peut s’empêcher de noter un certain mimétisme entre les deux groupes, particulièrement lors d’une séquence nocturne voyant d’abord les loups se rebeller contre leur chef qui, une fois déchu, finit par partir en exil avant que la séquence suivante ne montre l’un des survivants remettre très clairement en cause le statut de leader d’Ottway, avant que ce dernier rappelle, à l’inverse, brillamment et férocement qui est le chef parmi eux.
Liam Neeson a toujours un peu fait penser à un loup, surtout de profil. Et il est évident que cette coïncidence sert bien le film. Ottway est intimement lié au prédateur. Il les connait suffisamment pour pouvoir rivaliser avec eux et penser de leur façon. L’unique différence qu’il a avec eux au départ, c’est qu’il ne fait pas parti d’une bande. Il est plus proche de ces loups solitaires et désespérés qui attaquent les hommes, non pas tant poussé par la faim que par une sorte de suicide conscient. Le crash change cela. Il se retrouve lié à d’autres êtres qui le voient, de par son expérience mais aussi son âge, comme un leader. C’est lui qui les protège, qui les rassure, qui les dirige. Cette mutation ne s’arrête cependant pas à là, comme le démontrera la dernière séquence.
Cette marche funèbre est particulièrement angoissante grâce à la maîtrise de Carnahan qui sait que ces loups en grande partie numériques ne sont pas pleinement convaincants. C’est pourquoi, à l’instar de Steven Spielberg avec Les Dents de la Mer lorsque la machine-requin ne fonctionnait quasiment jamais, Carnahan limite le plus possible leur apparition visuelle. Mais leur présence est continuellement perceptible. La séquence nocturne centrale de près d’une demi-heure en est quasiment insoutenable. On ne les voit pas mais ils sont indubitablement là. On entraperçoit leurs ombres, leurs yeux lumineux, on les entend (idée génial aussi d’un souffle blanchâtre visible se dégageant de la nuit noir pour montrer la présence d’un loup qui hurle à la mort),… Carnahan a bien compris que ce n’est pas par l’esbroufe mais par le hors champ que l’on distille le mieux la terreur. L’agresseur peut venir de n’importe où, surgissant du néant et y disparaissant aussitôt. Les attaques sont rapides et d’une rare violence. Il y aura évidemment les habituelles critiques sur le comportement agressif des loups qui n’est qu’une pure invention. Peu importe, le film de Carnahan est une fiction qui se base sur la peur inconsciente et millénaire que l’animal dégage. Et s’ils ne sont pas réalistes, c’est aussi pour leur donner une dimension presque surnaturelle. Ces loups ne sont pas que des loups (et ils ne sont d’ailleurs pas complètement motivés par la faim).
Dans la vallée de l’ombre de la Mort
Et lentement, la véritable singularité du Territoire des Loups se révèle. Lorsque les survivants questionnent leur propre croyance. Pour quelles raisons ont-ils été épargnés ? C’est qu’il doit bien y avoir quelque chose au-delà de ce crash. Qu’ils étaient prédestinés à survivre et que rien ne pourrait leur arriver. Pourquoi garder en vie une poignée si ce n’est que pour très temporairement reporter leur morts ? La religion est très importante dans le long-métrage de Carnahan. Au plus près de la mort, il est en effet évident que les principaux concernés essayent de déterminer ce qui doit se passer après. La scène où Ottway « accompagne » le mourant prend un certain sens lorsque les survivants croient avoir senti son âme s’en aller. Mais il faudra se départir de cette douce illusion : il n’y a pas de vie après la mort. Ce n’est que le vide comme le dira Diaz (incarné par Frank Grillo, déjà brillant dans Warrior et qui l’est tout autant avec un rôle qui pourrait en de mauvaises mains frôler le cliché), avant d’être soutenu par Ottway.
Cette réflexion sur la mort se poursuit pendant tout le film, entrainant un décalage assez surprenant. Le survival est à la base des films sur la « survie ». Et on croit que Le Territoire des Loups l’est pendant la première heure. Mais finalement à quoi sert-il de survivre si l’on n’a plus rien qui nous rattache ? Pourquoi lutter désespérément pour retourner dans un quotidien fait d’ennuis, de hontes, de misères et d’échecs ? L’un des personnages réalisera cela lors de l’une des plus poignantes scènes du film, déclarant qu’il ne s’était jamais autant sentir vivre qu’en côtoyant la mort et qu’il ne pourrait revenir indemne de cette épopée. Et qu’il vaut mieux s’arrêter pour ne pas gâcher cette impression de toute puissance, de liberté et de beauté. Le Territoire des Loups n’est pas l’histoire du combat pour la survie de quelques personnes mais leur acceptation de la mort.
C’est là où la scène dans la carcasse d’avion prend tous son sens puisqu’elle est le centre même de la réflexion du long-métrage. Chaque personnage appréhendera la mort de façon différente. Certains n’auront même pas le temps de la voir arriver, d’autres partiront de façon plus calme et apaisée. Et c’est alors la séquence d’introduction qui entre en résonnance avec le dernier quart d’heure incroyable du film de Carnahan. Ottway se retrouve inévitablement tout seul dans la forêt à affronter cette menace. Etape finale obligatoire de tout survival qui se respecte : la confrontation finale. Et pourtant Carnahan ne fait que casser nos attentes pendant les quinze minutes avant la fin. Ne vous attendez pas à voir un dernier duel barbare. Ce n’est pas tant comment Ottway va mener ce dernier combat qui est important mais plutôt la façon dont celui-ci l’a enfin accepté.
Le dernier combat
Marqué par la vision de cet homme, qui disait tout du long ne pas avoir peur de la mort, acceptant finalement son sort inévitable de mortel tout en réalisant pleinement la beauté de la vie, Ottway fait enfin face à la Faucheuse. On peut penser que c’est la Nature elle-même qui aurait sciemment rappelée à l’ordre Ottway lorsqu’il allait se suicider en faisant soudainement entendre un cri de loup qui interromprait son geste. Si Ottway était allé jusqu’au bout, il se serait désisté de son « dernier et pourtant plus grand combat » comme le rappelle le poème qu’avait écrit son père. Il aurait perdu la vie sans même se battre pour elle, sans voir sa valeur. Une fois qu’il se retrouve confronté à ces « Anges de la Mort », il reprend goût à la vie et au combat. Jamais plus il ne se cachera ou ne fuira.
C’est en cela que la dernière séquence est d’une puissance allégorique et émotionnelle phénoménale. Peu importe que l’on voit un combat épique puisque son issue n’a que peu d’importance. Ottway a achevé son parcours en acceptant de faire face à sa mort. A cette ultime bataille qui nous attend tous et qu’il faut affronter le plus dignement et sagement possible. Ottway accepte sa mort pour ce qu’elle est, tout comme il avait amené ce mourant à l’accepter le plus paisiblement possible. Ce qui compte, c’est avant tout de se souvenir des belles choses, car il y en a forcément eu, qui ont émaillées une vie. Ce qui compte c’est de ne « plus avoir peur », comme le répète le « fantôme » de cette femme perdue et dont la phrase prend soudain une toute autre signification avec ce prisme de lecture final.
Ne reste plus qu’à faire face à cette Mort elle-même, qui prend les traits du chef des loups. Un duel final qui a des accents de western. Mais la conclusion est surtout émotionnelle, avec un Liam Neeson comme illuminé par cette réalité. Dieu n’existe pas et ne viendra donc jamais à son aide (il est d’ailleurs surprenant de voir un film américain aborder aussi fièrement une telle idée) ; à ce titre le monologue de Neeson vers le ciel est l’un des plus beaux et désespérés jamais écrits et interprétés. Il n’y a que la mort qui est réelle. Et Neeson d’achever sa métamorphose en loup en se dotant de griffes à l’aide de plusieurs tessons de bouteille brisées qu’il se place entre les doigts. L’enchainement des deux dernières images ne fait que renforcer ce parallélisme avant qu’une image post-générique ne vienne entériner cette idée que l’homme est un loup comme un autre.
Bienvenue en Enfer
Foncièrement dépressif et sans concession, Le Territoire des Loups s’impose comme l’un des meilleurs survival de l’Histoire du cinéma. On peut sans peine le placer parmi les parangons du genre que sont Alien de Ridley Scott, The Thing de John Carpenter (dont Carnahan reprend le cadre glacial), Le Convoi de la Peur de William Friedkin, Predator de McTiernan ou encore la deuxième heure des Dents de la Mer. Des films qui étaient plus que des enchainements de très brillantes scènes de suspense et qui étaient avant tout des portraits pertinents de groupes et des études fascinantes sur les rapports humains et la relation entre l’homme et l’animal.
D’une maîtrise et d’une beauté visuelle époustouflante, Le Territoire des Loups enchainent les morceaux de bravoure sans jamais être répétitif (dont une séquence vertigineuse à en retourner les tripes). Si les loups sont une menace constante, ce ne sont pas eux qui ont tout le temps raison des personnages. La mise en scène est brillante et Carnahan se plait à montrer un groupe d’hommes patibulaire impuissant face à un danger que l’on imagine insurmontable. McTiernan en avait fait le cœur de son Predator puisqu’il avait bien compris que montrer des soldats bodybuildés surentrainés allant au casse-pipe ne faisait que rendre plus forte et dangereuse la menace qui les exterminaient en quelques secondes).
Plus encore qu’un film sur la peur ancestrale et presque mythologique du « Loup », le long-métrage mystique et allégorique de Carnahan est l’histoire d’une poignée d’hommes maudits et meurtris qui recherchent le Salut dans une Nature sauvage et sans concession qui les met à l’épreuve. On n’avait pas vu chemin de croix aussi viscéral, poignant et tendu depuis la balade infernale et poisseuse du film de Friedkin. Si dans ce dernier l’Enfer avait l’apparence d’une jungle boueuse, humide et étouffante, noyée sous des averses continues, celui de Carnahan a celle d’une montagne glaciale et magnifique où l’homme n’a plus sa place. Et les gardiens à poils longs ont bien l’intention de mettre à rude épreuve les croyances et la volonté de ces hommes. Pour leur malheur mais aussi, peut-être, leur plus grand « bonheur ».
NOTE : 9 / 10
