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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Happy Feet 2

                                   

 - Titre original : Happy Feet 2

 - Film australien sorti le 07 décembre 2011

 - Réalisé par George Miller

 - Avec les voix d’Elijah Wood, Robin Williams, Brad Pitt,…

 - Animation, Comédie, Aventure

              Mumble, le roi des claquettes, est bien ennuyé quand il découvre que son fils Erik est allergique à la danse. C’est alors que ce dernier s’enfuit et rencontre Sven Puissant, pingouin capable de voler ! Mumble comprend qu’il ne peut nullement rivaliser avec ce personnage charismatique qu’Erik tente d’imiter. Mais la situation ne fait qu’empirer quand le monde est menacé par des forces telluriques. Erik prend conscience que son père ne manque pas de cran lorsqu’il mobilise le peuple des pingouins et d’autres créatures fabuleuses, du minuscule Krill au gigantesque éléphant de mer, Elephant Seals, pour rétablir l’ordre…

                Happy Feet avait été une surprise au box office. D’abord parce qu’il marquait le retour du réalisateur australien George Miller après huit ans d’absence. Ensuite parce qu’il était un carton phénoménal au regard de sa campagne marketing à la ramasse qui n’avait laissé entrevoir du film qu’une comédie musicale dynamique avec des manchots empereurs. Hors Happy Feet c’est beaucoup plus que ça. C’est un parcours initiatique aux relents mythologiques teinté de mysticisme et de critiques contre les doctrines aveuglantes. Un film qui, en une scène de danse, représentait de façon détournée une sorte de mouvement de révolte « soixante-huitard » opposant la jeunesse à l’ensemble des règles rigides instaurées par les anciens (le morceau « Boogie Wonderland »). Un film qui demeurait avant tout optimiste et humaniste (un comble pour une œuvre où les hommes ont quelques peu le mauvais rôle et où les personnages principaux sont des animaux) et montrant que le monde pouvait être sauvé par la musique. Un « film pour enfants » qui, au détour d’une brillante séquence, nous dévoilait la phase sombre de ces « aliens des mers » et montrait le personnage principal sombrant dans une folie et une léthargie complète après avoir été enfermé dans un zoo. Il faut bien plus qu’un simple paragraphe pour parler décemment de ce chef d’œuvre de Miller.  

                La suite d’Happy Feet répond pleinement à la règle suivante : un nouvel épisode se doit d’être « bigger et louder » (plus grand et plus lourd). Si le climax émotionnel et narratif du premier film était cette désormais fameuse séquence du zoo, Happy Feet 2 reprend carrément le postulat de cette dernière pour la refaire à une échelle infiniment plus grande. Cette fois-ci ce n’est plus Mumble qui est emprisonné, mais toute sa communauté, soit quelques milliers de manchots empereurs. Cette fois-ci, la chute dans la folie ne se fait plus au niveau individuel mais collectif. Des manchots se « suicident » symboliquement en se jetant dans les airs avec le vain espoir de s’envoler au-dessus de la muraille de glace qui les entourent. Miller refera aussi, de façon similaire mais toujours avec une plus grande ampleur, cette scène où des poissons tombent miraculeusement du ciel pour nourrir les prisonniers. 

                Néanmoins ce deuxième film diffère en de nombreux points avec l’original. En effet, le premier Happy Feet suivait le parcours d’un individu qui se démarquait de sa communauté, mais qui la réintégrait ensuite en la « sauvant » par ses propres talents (la danse de claquettes). Le second adopte une optique plus large puisqu’il doit aboutir à l’unification de ces différentes communautés afin de parvenir à accomplir un même but. Cependant Miller n’annihile pas le discours de son film précédent qui voulait souligner l’importance de sa propre individualité. Au contraire même, puisque cette union des communautés se fait en conservant les qualités de chacun. « Chaque pas compte », c’est ce que dira Mumble, à la fin du film, à l’un des personnages craignant de ne pas avoir sa place parmi les pingouins. Mais pour cela, il faut que chaque individu prenne conscience de sa propre individualité et se situe ainsi en fonction dans son propre groupe pour la conserver. 

                C’est là le fil moteur de cette histoire apparemment annexe. Car Happy Feet 2 dépeint deux univers différents dans un brillant montage parallèle : le « macro » avec le récit mettant en scène les pingouins, les éléphants de mer ainsi que les humains ; et le « micro » avec le parcours de deux krills Will et Bill (des noms significatifs, « the will » signifiant évidemment la volonté). Ces deux compères sont la véritable attraction de ce long-métrage mais aussi le cœur même de son propos et donc de son histoire. Le premier réalise soudain qu’il est semblable aux millions de krills qui nagent autour de lui. Refusant de n’être strictement rien, où n’importe qui pourrait facilement le remplacer, il décide de nager à contre courant des autres, entrainant avec lui son ami Bill qui est au départ moins ouvert à cette révélation. Contrairement à Mumble qui a intégré sa communauté en conservant sa propre « nature », Will souhaite en sortir. Il veut voir ce qu’il y a au-delà de son banc de krills (son univers), ce à quoi Bill lui répondra qu’il y a un autre banc, puis un autre. Mais Will veut aller plus loin encore. 

                Son premier grand choc, qui ne se fera pas en douceur, c’est de faire face à ce fameux « trou noir » ou « néant » qui se trouverait aux limites du banc. Légende pour garder la cohésion ou réalité bien concrète ? Will l’affrontera et réalisera ce que son espèce est vraiment : le grand trou noir n’est que la gueule béante d’une baleine (mais celle-ci, vu du point de vue d’un krill, parait démesurément monstrueuse) et son banc n’est qu’un garde manger qui se fait happer sans que personne ne réagisse ou ne proteste. Perdu ensuite dans ce grand bleu vide, Will n’aura de cesse de faire évoluer sa condition de « mangeur de plancton insignifiant » pour devenir un prédateur terrestre et monter dans la chaine alimentaire (ce qui implique de « manger quelque chose qui a un visage »). Mais Bill joue aussi son rôle en tentant de lui rappeler de ne pas aller trop loin à l’opposé de ce banc et donc de sa nature et son identité même. Un krill n’est pas fait pour manger de la viande ni même pour vivre sur terre (Will en fera douloureusement les frais lors de séquences de « ride » ébouriffantes).     

                Happy Feet 2 est donc à moitié un road movie existentialiste, une quête identitaire entre deux âmes esseulées mais dont l’humour salvateur parvient à dédramatiser les aspects parfois assez sombres de l’histoire et à faire passer de façon subtile l’immense complexité de leurs propos et des conséquences de leurs actes. En l’état, leurs personnages sont bien plus efficaces et mieux écrits que Scratch, l’écureuil hystérique de la série L’Age de Glace qui enquillait les mêmes scènes et disposait d’une psychologie des plus sommaires. Mais la véritable différence se fait à la toute fin. Car si Scratch n’est jamais connecté à l’histoire, ou juste le temps d’un gag, les deux krills font partie intégrante de celle-ci et de son propos. Bien que cela ne soit visible qu’au cours des cinq dernières minutes dans une magnifique révélation-résolution. La voix-off du conteur au tout début du long-métrage annonçait pourtant la couleur : toutes les choses, grandes ou minuscules, sont liées entre elles. Une symbiose invisible et qui pourtant relie tous les personnages. 

                C’est ce lien que met en exergue la catastrophe soudaine que vit le peuple manchot. Une réclusion qui prend des airs d’apocalypse (écho à la trilogie Mad Max de Miller) et où tout un peuple est prêt à recéder aux sirènes réconfortantes de prêcheurs et de gourous plus intéressés par leurs statuts messianiques de héros que par le sort de toute cette « masse ». Et des grandes figures manipulatrices il y en a dans les deux Happy Feet : Noé l’Ancien dont l’autorité a été quelques peu affaiblie par le personnage de Mumble à la fin du premier épisode, le gros pingouin conteur Lovelace, à la fois manipulateur et manipulé, Sven le « pingouin volant » source d’espoir,…  Néanmoins ceux-ci ne sont pas condamnés à une position d’imposteur. Ils peuvent évoluer en reprenant un rôle plus humble et en se mettant au niveau des autres. En cela, Sven est un personnage très intéressant. Ne remercions pas Max Boublil qui le rend insupportable de bout en bout avec un doublage minable qui n’a pas d’autres vocations que de saboter le film de Miller (d’ailleurs la distribution presqu’exclusivement en VF est le point d’orgue de la belle et efficace entreprise de démolition d’un film qui ne risque pas de rattraper ici son flop aux USA).   

                Sven, Lovelace et Noé l’Ancien auront l’occasion de se racheter lors de la séquence finale en participant au mouvement collectif visant à libérer le peuple manchot. Cette multitude de personnages et de points de vue est l’une des grandes audaces du film. Une audace qui a peut-être contribué à son échec face à un public peu habitué à des dessins animés aussi complexes et d’aussi grande ampleur. Il est même carrément impossible de déterminer un personnage principal pendant une bonne demi-heure, là où le premier Happy Feet conservait toujours le point de vue de Mumble. Mais la capacité de Miller à jongler avec cette multitude de personnages, dont une bonne partie est déjà présentée au public, est magistrale. Elle lui permet d’entrer directement dans le vif du sujet et à oser aller plus loin avec ses personnages (comme l’avait fait il y a un peu plus d’un an Toy Story 3). Cette multitude de rôles est de toute façon en parfaite cohérence avec le propos du film.  

                Mais le nœud névralgique d’Happy Feet 2 repose évidemment sur la relation entre un Mumble tout juste père et son propre fils Erik qui se cherche encore. Un peu comme Mumble lors du premier Happy Feet. Attention néanmoins à ce que sous-entend la promo et les bandes annonces : cet aspect de l’histoire n’est qu’une façade, le deuxième épisode n’est en rien une redite du premier film. Le véritable moteur de cette relation tient ici plutôt à la vision d’Erik de son propre père. Un modèle au départ peu satisfaisant et maladroit qui sera tout du long au film occulté par cette figure charismatique qu’est Sven (rien que sa première apparition dit tout du personnage et de son rapport aux autres). Une figure rivale embarrassante qui ira jusqu’à draguer l’élue du cœur de Mumble. Ce dernier tentera constamment, par des actes de bravoure, de montrer à son fils qu’il est aussi voire plus digne et glorieux que ce « pingouin volant » (lors du sauvetage d’un éléphant de mer, de ses nombreuses tentatives pour libérer son peuple). La conclusion de cet axe narratif se fera lors d’un très vibrant chant d’opéra qu’Erik fera à son père. 

                Les chansons justement sont tout aussi entrainantes que dans le premier opus, bien qu’elles soient moins nombreuses et qu’elles pâtissent d’une traduction en français. Mais la mise en scène de Miller fait honneur aux nombreuses chorégraphies magnifiques tout en utilisant soigneusement la 3D pour jouer sur les profondeurs, les différents plans et les mouvements. Trois morceaux sont particulièrement impressionnants : l’introduction, le chant lors de l’aurore boréale (pure moment de poésie et d’émotions) et bien évidemment le final. L’utilisation de la 3D est l’une des plus convaincantes de ces dernières années, Miller l’utilisant dans divers but : pour souligner la chorégraphie des personnages, pour donner une profondeur et un réalisme à son univers, tout en en profitant pour créer des séquences de grand huit impressionnantes. Miller étant un de ces réalisateurs dont la mise en scène s’est toujours faite « en profondeur », l’utilisation d’un tel procédé ne pouvait être qu’une évidence dans son cas. 

                Au final, sa réception critique et publique calamiteuse est d’autant plus décevante que le film est justement presqu’aussi bon que le premier Happy Feet. La modélisation des animaux et des décors laisse bouche bée (pas étonnant puisqu’elle vient d’« Animal Logic ») et la vivacité de la mise en scène et du montage (liant parfaitement les deux « mondes ») en font à la fois un grand film d’aventure mais surtout un grand film d’animation. Un film qui a dérouté des spectateurs trop acquis à la cause des DreamWorks débilitants pour pouvoir appréhender un film aussi riche en personnages, en thématiques et en genres. A la fois « dessins animés », comédie musicale rythmée, film d’aventure prenant, road-movie philosophique, et conte mythologique, le tout saupoudré d’éléments apocalyptiques, Happy Feet 2 peut se voir sous de multiples angles de lecture. Un film en apparence futile mais qui révèle une gravité inattendue ; Miller construisant des scènes au premier abord gratuite et inoffensive avant d’en révéler un sous-texte plus lourd (la première confrontation faussement anodine entre Mumble et l’éléphant de mer par exemple). Un film qui parvient cependant à rester optimiste sur la façon dont un (des) peuple(s) peut se reprendre en main pour accomplir de grandes choses. Et un film magnifique qui met en exergue la connexion de chaque être vivant, une forme de fusion ou d’interdépendance de chaque élément de notre univers, où le moindre acte, même le plus insignifiant et dérisoire, peut avoir des conséquences immenses et révolutionnaires. En soit, l’espace d’une simple seconde, le « film pour enfants » Happy Feet 2 parvient à toucher du doigt la même dimension « cosmique » que la palme d’or de Malick. Et l’une des plus renversantes scènes de cinéma de 2011 nous montre une crevette qui danse en tapant du pied. C’est dire si le film de Miller est puissant.  

NOTE à 8 / 10

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