Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Jack the Giant Slayer
Film américain sorti le 27 mars 2013
Réalisé par Bryan Singer
Avec Nicholas Hoult, Eleanor Tomlinson, Ewan McGregor,…
Aventure, Fantastique
Lorsqu’un jeune fermier ouvre par inadvertance la porte entre notre monde et celui d’une redoutable race de géants, il ne se doute pas qu’il a ranimé une guerre ancienne. Débarquant sur Terre pour la première fois depuis des siècles, les géants se battent pour conquérir la planète et le jeune homme, Jack, doit alors livrer le combat de sa vie pour les arrêter. Luttant à la fois pour le royaume, son peuple et l’amour d’une princesse courageuse, il affronte des guerriers invincibles dont il s’imaginait qu’ils n’existaient que dans les contes. L’occasion, pour lui, de devenir une légende à son tour.
Depuis quelques années, les producteurs d’Hollywood se complaisent à tordre dans tous les sens ces bons vieux contes de fée de Charles Perrault ou des frère Grimm. Les retranscrire tels quels est impossible, ou du moins parfois franchement difficile à assumer auprès du public américain, tant certains ont été popularisés grâce à leurs retranscriptions cinématographiques par la maison Disney. Alors on cherche des chemins de traverse qui permettent de bénéficier du titre d’une « marque » tout en ayant l’air de ne pas vraiment y toucher. On a mélangé l’histoire du « Petit Chaperon Rouge » avec la franchise pour gamines qui cartonnait à l’époque afin de donner une vague resucée du conte de Perrault matinée de niaiseries dignes de Stephenie Meyer ; on a fusionné « Hansel et Gretel » avec le Van Helsing de Stephen Sommers ; on a fait une suite d’« Alice au Pays des merveilles » et une « prequel » au Magicien d’Oz ; et le futur Maleficient retracera le parcours de la méchante sorcière qui terrifia les gosses dans La Belle au Bois dormant de 1959 ;… Et on ne compte plus les incalculables projets de réadaptations de « Cendrillon », de « Blanche Neige » (soit à la sauce bollywoodienne, soit à la sauce Ridley Scottienne), de « La Petite Sirène » et surtout de « La Belle et la Bête » (c’est finalement la version du français Christophe Gans qui a réussi à damner le pion à la concurrence).
Peu de ces projets donnent des films intéressants, mais la recette est suffisamment certaine pour permettre généralement une rentabilité à peu près correcte. En soit, l’annonce d’un projet comme Jack le chasseur de géants n’était pas absurde vue la politique qui règne encore actuellement dans le monde du « blockbuster » américain. Le film pouvait même se permettre d’être un succès commercial plutôt satisfaisant pour tout le monde. Si l’on ajoute quelques atouts comme un casting comptant Ewan McGregor, Bill Nighty ou encore Stanley Tucci, ainsi que le légèrement surestimé Bryan Singer à la barre, l’affaire pouvait être assurée de plaire à une certaine tranche du jeune public. Un réalisateur adulé par les « geeks » mais qui, à part son Usual Suspect et une poignée de X-men, n’a jamais vraiment réussi à mettre en scène un produit de studio un tantinet folichon. On se souvient douloureusement du très fade thriller Walkyrie, film à la gloire d’un Tom Cruise alors à terre après son pétage de câble médiatique, et basant son suspense sur un dénouement connu de tous, et surtout de ce gros pétard mouillé qu’était son très friqué Superman Returns, objet boursouflé, mal rythmé, révérencieux à l’extrême et ne magnifiant jamais la mythologie du plus célèbre super-héros (à l’exception d’une admirable séquence de sauvetage aérien).
Autant dire que pour les non-fanatiques du cinéaste, ce Jack et le chasseur n’avait pas grand-chose pour plaire. D’autant plus lorsque les premiers visuels du long métrage sont apparus par le biais de bandes annonces et d’affiches qu’on peut aisément qualifier d’« ignobles ». L’aspect rébarbatif du film tenait notamment à ses effets spéciaux qui paraissaient n’être encore qu’au stade de la conception primaire. Et de fait, aucune once de vie ne s’échappe de ces créatures digitales moches que l’on croirait tirées d’un mauvais film d’animation. On semblait aller tout droit vers une catastrophe industrielle de grande ampleur : un « blockbuster » de près de 200 millions de dollars qui ne paraissait en avoir couté que le quart. Tout laissait profiler un « flop » comme celui de John Carter d’Andrew Stanton l’année dernière, la qualité du long métrage en moins. Etonnement, le dernier film de Bryan Singer a été relativement bien accueilli par la presse. L’aventure de Jack produite par la Warner cachait-elle des qualités malgré ses défauts de fabrication probablement indépendants de la volonté de l’équipe du film ? On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise ; après tout, L’Odyssée de Pi d’Ang Lee, soit le meilleur film sorti en France l’année dernière, paraissait au mieux kitsch, au pire franchement ridicule si l’on se limitait aux « teasers » et aux posters.
Néanmoins, Jack le chasseur de géants apparait plus comme un phénomène à la Men in Black 3 ou à La Planète des Singes - les origines. Un film à grand spectacle qui s’annonçait si calamiteux et dont les images n’inspiraient tellement pas confiance que ce que l’on prend pour des « qualités » du long métrage sont en fait des idées ou des instants pas aussi embarrassants que l’on aurait pu croire mais qui demeurent quand même loin d’être aussi audacieuses ou originales que ce que le critique, désabusé avant la projection, essaye de faire croire. Ponctuellement, Jack le chasseur de géants est plaisant et relativement surprenant. On trouve ça et là quelques idées qui auraient pu avoir plus de panache si elles avaient été mises en scène par un réalisateur talentueux mais on se satisfait déjà de les voir à l’écran. Au moins pourra-t-on se dire qu’il y avait au départ un minimum de matières et d’ambitions, bien que cela doive surtout provenir de la réécriture du scénario par Christopher McQuarrie. Ce qui est regrettable c’est que ces petits à-côtés plaisants proviennent surtout de cette volonté de Singer de faire un film d’aventure pour adolescents pas forcément dénué de moments délicieusement effrayants. La comparaison la plus évidente que l’on pourrait faire serait de rapprocher le projet à une sorte d’Indiana Jones sur un haricot géant.
Mais ces quelques soubresauts gentiment horrifiques ne parviennent jamais à atteindre le niveau traumatisant de ces quelques morceaux de bravoure de la « trilogie » de George Lucas et de Steven Spielberg (partons du principe que le quatrième épisode n’a jamais existé) que furent par exemple le final des Aventuriers de l’Arche Perdue ou le fameux arrachage de cœur dans Le Temple Maudit. Malgré ses quelques écrabouillements et démembrements, Jack le chasseur de géants peine à faire vraiment frémir les marmots et seuls les plus sensibles pourront être impressionnés par la tronche mal pixélisées de quelques-uns de ces colosses. De plus, le gigantisme de ces créatures n’est toujours traité que par le prisme du déjà-vu : la première apparition d’un géant, plutôt réussie, ne peut s’empêcher de faire penser à une relecture très molle de la célèbre et étourdissante première apparition du T-Rex dans Jurassic Park de Spielberg. De même, l’assez efficace charge des géants après l’escorte royale renvoie à une version bien inférieure de la démentielle attaque des oliphants dans Le Seigneur des Anneaux - Le Retour du Roi de Peter Jackson sorti il y a bientôt dix ans. Rares sont les plans qui font pleinement apprécier la grandeur de ces monstres ; espérons (et gageons) que ce gigantisme sera infiniment mieux traité dans l’attendu Pacific Rim de Guillermo Del Toro.
Le problème vient-il des producteurs qui souhaitaient n’avoir qu’un produit calibré pour les enfants et non un film d’aventure pouvant les traumatiser ? Quoiqu’il en soit, le film de Singer balance maladroitement entre deux propositions de cinéma qui s’ajustent très mal dans le cas présent. On se retrouve face à des situations aberrantes : un personnage qui n’hésite pas à faire une blague grotesque, accompagnée d’un sourire « ultra-bright », tout de suite après une exécution violente ; une trame pleine de complots et d’artefacts qui est tirée en arrière par une écriture famélique des personnages ;… On ne sait jamais vraiment si le film se veut joyeux ou viscéralement « dark ». On est à plusieurs reprises dans le registre du Disney de la triste époque (celle où il produisait des trucs aberrants de médiocrité, de laideur et de cynisme comme Hercule ou Atlantide l’empire perdu) avant de changer très brutalement de tonalité en lorgnant vers les aventures épiques d’un Jackson. On pense de nombreuses fois à ce porte-étendard du genre qu’était son King Kong modernisé : le film voyait aussi une équipée sauvage traversant une terre inconnue peuplée de créatures immenses afin de chercher une demoiselle en détresse. Singer en avait d’ailleurs réalisé un petit bout afin d’aider Jackson à supporter le rythme infernal de ce tournage. Inutile de dire que Singer ne parvient jamais à atteindre ce caractère mégalomane, lyrique et jubilatoire qu’avait le « remake » de Jackson.
C’est tout juste si on voit trois beaux plans d’ensemble du monde des géants. Avatar et King Kong sont passés bien avant et de manière beaucoup plus généreuse, quoique la différence de budget ne soit pas si énorme : le spectateur se contentera ici de quelques arbres plantés le long d’une petite colline. On a vu bien mieux en termes d’émerveillement et d’exotisme. Si le scénario est d’une complète linéarité, il n’est cependant pas handicapé par un rythme en dents de scie. On ne s’ennuie jamais vraiment, même si l’on n’entre jamais dans le long métrage. L’un des problèmes vient de l’absence d’un antagonisme fort pourtant nécessaire à ce type de productions. Ici, Stanley Tucci et Bill Nighty (en performance capture) se partagent cette tâche en disposant de personnages qui n’apparaissent que trop peu pour marquer. Ajoutons aussi que ces derniers sont régulièrement ridicules ou rabaissés par leurs adversaires ce qui ne les aide pas à renforcer leur charisme. On rira aussi de cette vaine tentative de refaire encore une fois le coup de la princesse rebelle. Autant dire qu’on est loin de la réussite du récent film d’animation Raiponce pour ce qui est du dépoussiérage de ce cliché : dans Jack le chasseur de géants, la jeune princesse veut certes vivre une aventure mais n’a strictement rien à faire pendant le long métrage : lorsqu’elle n’est pas prisonnière des géants, elle demeure sous le joug royal de son père ou suit servilement le héros. Singer considère donc qu’il suffit de faire porter une armure dorée à une princesse pour en faire une figure « bad-ass ». Raté.
Le reste est bon à jeter. Le sympathique Ewan McGregor se contente de ressortir son jeu d’Obiwan Kennobi qu’il avait élaboré pendant la déplorable « prequel » Star Wars de George Lucas. On n’échappe pas au clin d’œil lourdaud avec la cultissime réplique « J’ai un mauvais pressentiment ». Nicholas Hoult peine à avoir le charisme nécessaire pour apparaitre comme une digne tête d’affiche fédératrice. La 3D gonflée est absolument invisible et n’apporte aucune plus-value que ce soit en termes d’échelle de grandeur, de profondeur de champs ou d’effets de jaillissements ludiques. L’affaire est déjà quasiment pliée lorsque le récit débute par un dessin animé ignoble résumant les enjeux initiaux. Le procédé est si peu convaincant qu’on en vient à se demander si ce n’est pas la bande démo d’une séquence qui se voulait au départ épique mais que de soudaines contraintes budgétaires auraient obligé Singer à l’employer de manière non finalisée. Une dernière scène contemporaine gratuite appelant une « sequel » moderne achève d’enfoncer le clou. Entre un climax se contentant d’une version « bigger than life » d’une compétition de tir à la corde, une interminable ascension le long d’un haricot géant dont l’effondrement rappelle celui, bien plus puissant, de l’arbre démesuré dans Avatar, et une succession de gags plus ou moins malvenus à base de rototos et de gros prouts, Jack et le chasseur de géants est le premier gros « blockbuster » complètement raté de cette année.
NOTE : 2.5 / 10