Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 20 mars 2013
Réalisé par Derek Cianfrance
Avec Ryan Gosling, Bradley Cooper, Eva Mendes,…
Thriller, Drame
Cascadeur à moto, Luke est réputé pour son spectaculaire numéro du « globe de la mort ». Quand son spectacle itinérant revient à Schenectady, dans l’Etat de New York, il découvre que Romina, avec qui il avait eu une aventure, vient de donner naissance à son fils. Pour subvenir aux besoins de ceux qui sont désormais sa famille, Luke quitte le spectacle et commet une série de braquages. Chaque fois, ses talents de pilote hors pair lui permettent de s’échapper. Mais Luke va bientôt croiser la route d’un policier ambitieux, Avery Cross, décidé à s’élever rapidement dans sa hiérarchie gangrénée par la corruption….
Cette critique contient un certain nombre de « spoilers »
et il est donc conseillé de la lire après avoir vu le film chroniqué
Si l’on s’était contenté de lire le pitch de base du nouveau long métrage de Derek Cianfrance, The Place Beyond the Pines, on pouvait légitimement craindre un repompage sans vergogne du Drive de Nicolas Winding Refn. Un cascadeur incarné par Ryan Gosling décide de participer à des cambriolages afin de protéger une femme et son enfant. Les deux seules différences notables étant que le « Driver » se baladerait dorénavant en deux roues et que le petit garçon en question ne serait autre que son propre fils. La bande annonce bien roublarde accréditait d’ailleurs cet héritage, bien qu’elle donnait l’impression que le film était aussi construit autour d’un face-à-face intense entre le héros gangster et son adversaire policier, incarnés par deux jeunes acteurs américains talentueux s’imposant comme la relève aux vieux Robert De Niro, Al Pacino et consort : Gosling lui-même et Bradley Cooper, tout juste auréolé d’une nomination à l’oscar pour le Happiness Therapy de David O. Russell. Deux acteurs en pleine ascension, malgré des débuts où ils ont laissé une bonne partie de la critique assez circonspecte, dans une relecture de Drive mâtinée de Heat pour son côté « duel tragique ». Or The Place Beyond the Pines ne saurait être plus éloigné de ces deux modèles du genre, et il est bien difficile d’en parler sans révéler le pot-aux-roses qui constitue aussi le véritable nœud de l’intrigue.
Les personnages de Gosling (le cambrioleur Luke) et de Cooper (le policier Avery Cross) ne se croisent en fait véritablement que pendant deux minutes qui voient une course poursuite entre les deux hommes. Elle intervient une quarantaine de minutes après le début du film et elle se conclut de manière choquante par la mort de Luke, que la promotion avait pourtant mis en avant comme le héros (mais son fantôme hante l’intégralité du long métrage). Avec cette scène choc, on comprend que Cianfrance souhaite prendre un chemin moins balisé que prévu. Cela ne surprendra qu’à moitié ceux qui ont vu son précédent film, sorti assez discrètement en France il y a deux ans : le magnifique Blue Valentine qui voyait déjà Gosling dans l’un des rôles principaux. Ce long métrage relatait de manière assez crue et mélancolique la naissance puis la mort d’un amour par le biais d’un prenant montage parallèle. Un film qui était non seulement rehaussé par le savoir-faire indéniable de Cianfrance mais aussi, et surtout, par l’interprétation phénoménale de ses acteurs principaux. Le centre de gravité de cette romance tragique, à la fois puissante et si désespérément « commune », était une petite fille dont la mère biologique Cindy (Michelle Williams) et le père adoptif Dean (Gosling) se demandaient ce qu’ils allaient bien pouvoir en faire en comprenant que leur cohabitation ne pouvait plus durer.
Les erreurs et choix de la génération précédente ont forcément des répercussions sur la génération suivante. On rejoint un peu l’une des idées du récent Cloud Atlas de Tom Tykwer, Andy et Lana Wachowski voulant qu’une action du passé oriente l’identité d’une personne du futur et les choix qu’elle sera amenée à faire. Les crimes des pères retombent sur les épaules des fils. La question étant de savoir si ces derniers seront capables de porter cette croix pour ne pas suivre les traces de leurs paternels imparfaits. Cette thématique de la filiation et de l’héritage était déjà en filigrane l’un des enjeux de Blue Valentine et elle se retrouve à présent comme le fil rouge narratif de The Place Beyond the Pines. Moins qu’une resucée de Drive, le nouveau film de Derek Cianfrance est un drame en trois actes construit comme une tragédie classique et ayant une visée didactique qui incite le spectateur à réfléchir sur les bêtises des personnages à l’écran afin de ne pas suivre leur exemple.
En cela, la démarche de Cianfrance serait plus proche de celle d’un James Gray, voire surtout de celle d’un Clint Eastwood : l’ombre de son Mystic River enveloppe la troisième partie de The Place Beyond the Pines. Néanmoins, si Cianfrance et Gray partagent de toute évidence le même goût pour le cinéma américain des années 70, dernière grande apogée artistique pour Hollywood qui désespère de la retrouver, les deux cinéastes diffèrent grandement dans leur manière de mettre en scène. Gray se concentre généralement sur un dilemme individuel : un héros hésite entre deux chemins qui ne lui accorderont qu’à moitié satisfaction ou se retrouve piégé dans un engrenage dramatique. L’aspect choral écarte le dernier film de Derek Cianfrance des chefs d’œuvres de noirceur que sont The Yards, Two Lovers ou encore le sublimissime La Nuit nous appartient. The Place Beyond the Pines adopte trois points de vue, et chaque changement implique le passage à un nouvel acte et à une nouvelle ambiance cinématographique. C’est le véritable pari, plutôt osé, de Derek Cianfrance avec cette chronique familiale étendue sur une vingtaine d’années.
Une tentative louable qui ne marche pas intégralement. La première partie qui se focalise sur le personnage attachant de Luke est assez réussie. Un « bad-boy » recherchant la rédemption attire plus aisément la sympathie, surtout lorsqu’il a les traits séduisants de Ryan Gosling. On se plait à imaginer qu’il s’agit du personnage du « Driver » que l’on retrouve. Personnage dont on assisterait enfin à la possible récompense lorsqu’il commence à s’installer auprès de cette famille. Mais les choses ne se passent pas aussi bien, et vient le moment pour lui de payer pour ses cambriolages répétés. Des mauvaises actions qui le dégoutent visiblement mais qu’il enchaine avec trop d’ardeur ou d’orgueil. La seconde partie est le miroir absolument inverse et adopte une ambiance plus proche d’un Sydney Lumet (un deuxième acte moins réussi malgré une interprétation réussie de Cooper). Luke chute littéralement et décède tandis qu’Avery ne cesse de grimper les échelons après avoir accompli cet « acte héroïque » qui le hante. En effet, Avery est aussi le père d’un jeune garçon d’un an au moment où il tire sur le braqueur. Néanmoins, s’il finit ensuite par lutter contre la corruption dans le commissariat où il officie, c’est moins par bonne volonté que par pure ambition sociale. C’est peut-être pour cette raison qu’il est moins fédérateur auprès du public. Si Luke avait tout l’attirail du « bad-boy » (violent, prêt à voler, maladroit), il tentait de se poser et d’aborder une voie plus optimiste ; Avery est un héros arriviste qui tire sur Luke en ne suivant pas la procédure et qui fait du chantage auprès de ses supérieurs pour grimper les échelons.
La résolution ne peut se faire que de manière différée et donc par la rencontre, fortuite et malheureuse, de ces deux enfants prédestinés à se haïr. D’un côté, il y a A.J. (un Emory Cohen qui en fait un peu trop), le fils d’Avery qui s’enfonce lentement dans le mauvais chemin à force d’être délaissé par un père qui s’intéresse plus à sa carrière politique qu’à la chair de sa chair. De l’autre, il y a Jason (très bon Dane DeHaan, faux sosie de Leonardo DiCaprio jeune que l’on a vu dans Chronicle, Lincoln ou encore Des Hommes sans loi, et que l’on reverra en Harry Osborn dans The Amazing Spider-man 2), le fils de Luke qui s’est bien inséré dans sa famille et qui dispose d’un père adoptif aimant. Mais il a parfois tendance à flirter avec les mauvaises personnes et idées car il souffre de ce père biologique dont il ne sait absolument rien alors que sa « présence » est constante. Les deux adolescents sont à la croisée des chemins et leur rencontre va sceller cette affaire qui remonte à leurs naissances tout en leur donnant l’opportunité de choisir le chemin qui déterminera le reste de leur vie. L’enjeu tourne cependant moins du côté d’A.J., qui passe très vite pour un abruti quasi-irrécupérable à l’exception d’une dernière scénette superflue et un peu bâclée, que de celui de Jason dont le destin est très incertain.
Heureusement, le tout se finit plutôt bien pour chaque camp. A.J. retourne fièrement auprès de ce paternel auquel il adresse de nouveau un regard empli de fierté. Jason, après avoir inévitablement découvert la terrible vérité unissant ces deux familles, fait expier à Avery cet acte qui le hante depuis quinze ans. Avery peut donc de nouveau repartir en campagne politique en ayant la conscience plus tranquille. Jason évite le pire et ne suit pas les traces de son père vers la criminalité. Il est même celui qui résout l’affaire. Il peut aller de l’avant afin de partir à la recherche des bons côtés de ce père biologique nomade et solitaire qui a insidieusement marqué son identité et son parcours. Et là où Luke, dans le plan séquence d’introduction, montait sur une moto pour entrer dans une cage circulaire afin d’y accomplir des prouesses (il tourne en rond, sans aucune issue pour s’en sortir), son fils chevauche lui aussi un véhicule à deux roues pour avancer cette fois sur une route toute droite filant vers un horizon plus prometteur.
Si l’on pourra regretter le retrait des personnages de mères incarnées par les très belles et talentueuses Eva Mendes et Rose Byrne, on se réconfortera avec ces beaux portraits croisés d’hommes perdus et en proies au doute. Et si quelques ficelles scénaristiques voyantes ne sont pas à exclure, The Place Beyond the Pines dispose d’une chouette atmosphère lyrique, proche d’un « trip » lancinant, grâce à sa jolie photographie et à sa B.O. excellente. Derek Cianfrance confirme qu’il est un réalisateur américain sur lequel il va falloir compter dans les années à venir. Et on ne devrait pas tarder à voir son prochain film, et ce, même s’il a récemment abandonné la comédie Chef, un vieux projet inabouti que David Fincher entendait réaliser avec Keanu Reeves et qui suivra le patron d’un restaurant parisien (Bradley Cooper) perdant une étoile Michelin avant de tenter de s’installer à Londres avec son équipe de cuisiniers parmi lesquels on comptera l’acteur français Omar Sy (le distributeur d’Intouchables aux Etats-Unis, Harvey Weinstein, étant justement à la production).
NOTE : 7 / 10