Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : ParaNorman
Film américain sorti le 22 août 2012
Réalisé par Sam Fell et Chris Butler
Avec les voix de Kodi Smit-McPhee, Tucker Albrizzi, Anna Kendrick,…
Norman est un petit garçon qui a la capacité de parler aux morts. Celui-ci va devoir sauver sa ville d'une invasion de zombies.
Pour la deuxième fois consécutive, Pixar perd le titre de « meilleur film d’animation américain de l’année ». Il y a encore peu, le studio à la lanterne bondissante enchainait les chefs d’œuvres à un rythme absolument délirant : Les Indestructibles, Le Monde de Némo, Ratatouille, Cars, Wall-e, Là-haut et Toy Story 3. Une succession si effarante qu’elle fit définitivement la renommée du studio de John Lasseter. Néanmoins, on ne peut continuer indéfiniment sur une telle cadence. Le premier coup de frein fut amorcé l’été précédent avec le très décevant Cars 2. Un incident technique mineur mais inévitable. La concurrence qui s’était vue jusque là privée depuis près d’une décennie de toute possibilité d’obtenir la célèbre statuette dorée se précipita dans la brèche. Gore Verbinski, réalisateur de la trilogie Pirates des Caraïbes, fit des débuts très remarqués dans l’animation avec le réjouissant Rango tandis que George Miller poursuivit son exploration de l’Antarctique et du monde des manchots danseurs avec le mal aimé mais absolument somptueux Happy Feet 2.
Cette année, rebelote apparemment. Alors que Pixar annonçait un nouveau projet original mêlant conte, épopée féministe et héroic fantasy à l’écossaise, son Rebelle se révéla n’être qu’une comédie dramatique étonnamment pataude de la part d’un studio qui savait, quelques années auparavant, allier parfaitement dans un même film le divertissement tous public, les messages à différents niveaux de lecture et la démonstration technique absolument inégalable. Si ce dernier aspect est toujours maintenu, le dosage des deux premiers éléments est clairement déséquilibré dans cette dernière production. Une fatigue passagère sans doute, rien ne permettant d’indiquer que cette ligne de conduite (suites, ressorties en 3D) se poursuive avec l’arrivée prochaine de quelques nouveaux longs métrages aux concepts originaux.
L’Etrange Nuit de Mr Norman
Mais évidemment, la concurrence savoure encore une fois cet état de fait. Et le premier à jubiler devant cette mise à l’écart d’un rival trop puissant et tapageur est le film en stop-motion et en 3D de Sam Fell et Chris Butler. L’Etrange Pouvoir de Norman, titre français générique et bien moins inventif que l’original ParaNorman (jeu de mots qui fonctionnait pourtant dans notre langue), est la deuxième production du studio Laika qui avait déjà financé le magnifique Coraline d’Henry Selick (Le Drôle de Noël de Mr Jack, que l’on attribue régulièrement à tort à Tim Burton qui l’avait surtout produit et écrit). Une bonne surprise, L’Etrange Pouvoir de Norman en est clairement une. Et à plus d’un titre. Déjà parce que la stop-motion est relativement rare dans un milieu où les images de synthèse sont devenues la norme de l’animation ; mis à part Laika, seuls Tim Burton et les studios Aardman s’y lancent encore « régulièrement ».
Autre bon point, L’Etrange Pouvoir de Norman vient conclure une saison estivale qui fut très pauvre en cinéma entre le fade The Amazing Spider-man, le frêle Rebelle, le très imparfait The Dark Knight Rises, le juste sympathique Expendables 2 et les définitivement oubliables Abraham Lincoln : Chasseur de vampires et surtout Total Recall de Len Wiseman. Le film de Fell et Butler arrive donc in extremis et parvient à (bien) relever le niveau de la production américaine grand public. D’autant plus qu’il s’agit de l’un des rares blockbusters de cette année à se baser sur un scénario strictement original qui n’est pas rattaché à un livre, à un personnage de comics ou à un jeu préexistant.
L’Etrange Pouvoir de Normanest enfin, au même titre que Coraline, l’une des rares très belles réminiscences de l’œuvre de Burton pré-La Planète des Singes sans être pour autant phagocytée par cet encombrant modèle. En gros, ce n’est pas du Burton-like, mais ce sont clairement des œuvres qu’un Burton aurait pu réaliser s’il ne s’était pas renié et vendu aux studios hollywoodiens. On y retrouve la quintessence du cinéma du jeune gothique de Burbanks : portrait attachant de « freaks », peinture au vitriol d’une Amérique moyenne consensuelle et parano qui angoisse à la moindre once d’étrangeté ou de différence, influence de la Hammer mais aussi de tout un pan de l’imagerie fantastique, capacité à mélanger habilement l’humour et le macabre sans que le long métrage ne paraisse trop horrifique pour un jeune public qu’il ne prend jamais de haut,…
‘I see dead people’
Norman a au départ le même problème que le petit garçon de l’immense Sixième Sens de M. Night Shyamalan : celui de voir et de communiquer aux morts. Une « petite » particularité qui l’amène logiquement, par son comportement mais aussi par son attirance inéluctable pour ce morbide qui l’entoure, à se retrouver mis à l’écart par tout le monde, et particulièrement par ses camarades de classe. Néanmoins, Norman vit plutôt bien avec son pouvoir à l’inverse du petit garçon du film de Shyamalan qui ne comprenait pas ce qu’il voyait. Norman est un peu ce dernier après qu’on lui ait expliqué ce que son pouvoir impliquait et signifiait.
Norman peut ainsi parler avec sa grand-mère décédée qu’il adorait (une révélation faite d’ailleurs avec beaucoup d’ingéniosité) ou encore plaisanter avec de vieux fantômes comme s’il s’agissait de ses seuls vrais amis. Si son pouvoir est quelques peu mis en retrait pendant l’intrigue, faire apparaitre des spectres à chaque coin de rue n’aidant pas forcément à son avancée, c’est pour mieux lui donner un sens lors d’un retournement assez inattendu. Car c’est avant tout dans sa narration que L’Etrange Pouvoir de Norman est particulièrement surprenant, et ce, même s’il est esthétiquement irréprochable et assez équilibré.
Le risque avec un long métrage comme celui-là, qui se veut comme un hommage à tout un pan de la « sous-culture », est de tomber dans la citation gratuite. On se souvient par exemple des épisodes de Shrek produits par DreamWorks qui se complaisaient dans la référence constante au détriment de l’histoire et de l’émotion. Mais le film de Fell et Butler ne se noie pas dans les clins d’œil injustifiés bien que de petits coups de coude soient donnés délicatement aux spectateurs plus âgés qui y seront évidemment plus sensibles que les enfants de dix ans. La Hammer, les films de Romero, la littérature fantastique du XIXème siècle mais aussi les productions Amblin pendant les années 80 (on pense notamment à Joe Dante mais aussi à Poltergeist)… En cela, L’Etrange Pouvoir de Norman n’est pas très différent du très intéressant film en motion capture de Gil Kenan, Monster House : être un « roller coaster » tous public à la sauce eighties en y mélangeant humour, aventure, fantastique, horreur soft et description d’un cadre familial moyen faussement idyllique mais étonnement réaliste.
Season of the Witch
Comme la plupart des productions de Steven Spielberg pendant la décennie 80, L’Etrange Pouvoir de Norman est avant tout un drame familial intimiste qui se sert d’abord de l’irruption du fantastique comme d’un élément perturbateur n’ayant d’autre visée que celle de résoudre le conflit interne initial (un peu comme le fera ensuite M. Night Shyamalan avec ses trois chefs d’œuvres consécutifs Sixième Sens, Incassable et Signes). L’objectif de l’aventure de Norman est donc de lui permettre au final non pas de s’intégrer en perdant sa particularité (comme le font les héros de Burton depuis quelques films) mais de se faire accepter, lui et sa « spécificité », par cette communauté qui le rejetait par incompréhension.
C’est ici que se révèle le vrai cœur de L’Etrange Pouvoir de Norman. Il s’agit d’une parabole poignante sur les terribles effets du rejet. Un rejet trouvant son origine dans cette bêtise humaine alimentée par la peur de l’autre et de l’inconnu. Le magnifique long métrage de Fell et Butler est aussi un hymne sur la tolérance et les problèmes de communication (entre frère et sœur, entre enfants et parents, entre zombis/sorcières et humain). Alors que la première demi-heure laissait présager un déroulement assez classique, L’Etrange Pouvoir de Norman, à l’aide de quelques twists judicieux et bien placés, décortique et démolit les clichés. Le film se joue des stéréotypes jusque dans sa caractérisation des protagonistes secondaires qui se révèlent évidemment bien plus profonds que ne laissaient présager leurs apparences (la bimbo, le bellâtre, le petit gros, le dur-à-cuir,…). Ne jamais se fier aux apparences semble être le leitmotiv de ce film d’animation bien plus malin et pertinent que ce que sa campagne promotionnelle ne laissait paraitre.
Le long métrage s’achève sur une longue séquence de quinze minutes dont les producteurs se sont bien gardés de dévoiler quoique ce soit dans les bandes annonces. Grand bien leur en a pris car on se retrouve agréablement cueilli par cette séquence de dialogue qui voit le face-à-face entre ce que l’on croyait être deux stricts antagonistes (Norman et la cruelle sorcière qui n’est évidemment pas du tout telle qu’on imagine) qui ont finalement beaucoup de choses en commun. Une confrontation qui n’est pas sans rappeler l’une des plus belles de l’histoire du cinéma dans Star Wars : Le Retour du Jedi lorsque Luke Skywalker voyait en son père son propre reflet-futur maléfique. On est toujours à deux doigts du monstre. Norman réalise alors qu’il était à la croisée des chemins et que cette aventure lui a permis de faire à la fois le bon choix pour lui et sa communauté, mais aussi de réparer plusieurs siècles d’injustices passées qui ne cessaient de se répercuter sur ce présent non réglé.
ParaNorman
Le long métrage de Fell et Butler recèle ainsi une noirceur assez surprenante et audacieuse. Un sous-texte angoissant où se mêlent morts-vivants, démembrements, chasse antédiluvienne aux sorcières, hystérie collective ou encore exécution d’enfant. Des idées lourdes qui sont heureusement contrebalancées par un humour noir bienvenu (notamment une hallucinante séquence hilarante tournant autour d’un cadavre au beau milieu d’un « film pour enfant »). Jamais puéril mais toujours efficace, L’Etrange Pouvoir de Norman est aussi un magnifique écrin pour la stop-motion. Les décors et les personnages ont un design savoureux et l’animation est d’une fluidité des plus agréables. Le tout est enveloppé d’une 3D réussie, d’une bande son inspirée (là aussi quelques clins d’œil sont à noter) et surtout d’une direction artistique (cadrage mais aussi et surtout la lumière) vraiment magnifique et soignée.
Presqu’aucune baisse de rythme n’est à noter et les séquences d’actions s’enchainent parfaitement sans paraitre trop étouffantes. Cette nouvelle production de Laika s’inscrit sans problème dans la liste, pas si longue que ça, d’œuvres de divertissement de haut standing. A la fois un modèle d’écriture, de réalisation et de montage qui ne s’éparpille pas dans le grandiloquent puéril (bien que le film révèle dans sa seconde partie des enjeux assez immenses) pour se concentrer davantage sur un nœud émotionnel intimiste. Si vous voulez au moins voir un bon film cet été, c’est sur celui-ci qu’il faut se concentrer. Et il est bien dommage de constater qu’au milieu des performances de The Dark Knight Rises, des Kairas, de Rebelle et d’Expendables 2, les chiffres de L’Etrange Pouvoir de Norman au box office restent quelques peu en deçà.
Heureusement, l’animation américaine nous réserve pour une fois de belles surprises malgré la défection regrettable de Pixar. A venir donc, outre Frankenweenie en octobre qui n’inspire pas confiance (une production Disney qui avait pourtant été choqué par le court métrage initial de Burton vingt ans plus tôt), il y aura surtout Les Mondes de Ralph de Rich Moore. Partant d’un concept original (le genre d’idée que Pixar aurait dû trouver), le film suivra un méchant d’une vieille borne d’arcade qui décide de se faire la malle dans des jeux vidéos plus modernes afin d’accomplir une quête héroïque et changer ce pour quoi on l’a crée. Il y aura aussi en décembre le premier long métrage de Genndy Tartakovsky (Clone Wars) intitulé Hôtel Transylvanie et qui sera une comédie basée aussi sur ce bestiaire horrifico-fantastique qui alimente notre culture générale (Dracula, Frankenstein, l’Homme Invisible,…). Un peu au même moment il y aura aussi Les Cinq Légendes de Peter Ramsey, produit par un DreamWorks qui entend s’améliorer depuis son très encourageant Dragons, et qui sera une aventure fantastique un peu sérieuse réunissant le Père Noël, le Lapin de Pacques, la Fée des Dents, le Marchand de Sable et un jeune homme nommé Jack Frost. Et pendant le premier semestre 2013, le studio derrière L’Age de Glace, Blue Sky, reviendra avec le visuellement prometteur Epic : La Bataille du Royaume Secret de Chris Wedge, un mélange d’aventure et d’héroic fantasy mettant en scène une civilisation de lilliputiens. Pixar étant hors jeu jusqu’à l’été prochain, on peut ainsi clairement réemployer l’expression voulant que quand le chat n’est pas là, les souris dansent.
NOTE : 8 / 10
