Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : The Tall Man
Film américano-canadien sorti le 5 septembre 2012
Réalisé par Pascal Laugier
Avec Jessica Biel, Stephen McHattie, William B. Davis,…
Thriller, Epouvante-horreur
À Cold Rock, petite ville minière isolée des Etats-Unis, de nombreux enfants ont disparu sans laisser de traces au fil des années, et n’ont jamais été retrouvés. Chaque habitant semble avoir sa théorie sur le sujet mais pour Julia (Jessica Biel), le médecin dans cette ville sinistrée, ce ne sont que des légendes urbaines. Une nuit, son fils de 6 ans est enlevé sous ses yeux par un individu mystérieux. Elle se lance à sa poursuite sachant que si elle le perd de vue, elle ne reverra jamais son enfant.
Rares sont les réalisateurs étrangers à s’en être tirés à merveille à Hollywood au cours de ces trente dernières années. Soit ils étaient anglophones dès le départ (l’anglais Christopher Nolan ou le néo-zélandais Peter Jackson), soit ils s’appelaient Paul Verhoeven (quoique ce dernier soit injustement ostracisé depuis une bonne dizaine d’années). Bien que les studios les courtisent régulièrement dès que ceux-ci mettent en scène un « hit » local, Hollywood ne voit pourtant en eux que de simples « yes-men » ayant l’avantage de ne pas connaitre le système américain et donc d’être plus facilement malléables. En contrepartie, ces réalisateurs étrangers apportent aux productions auxquelles ils apposent leurs noms un cachet sérieux et prestigieux « d’auteurs non hollywoodiens », donc soi-disant plus intellectuels.
Néanmoins, ne soyons pas dupes. Rares sont les réalisateurs étrangers à avoir pu conserver leurs styles et leurs personnalités dans la terrible Hollywood. Pour un Nicolas Winding Refn (Drive), combien de John Woo (Mission Impossible 2), de Tsui Hark (Double Team et Piège à Hong Kong) ou d’Olivier Hirschbiegel (Invasion) ? On attend encore de voir ce que va donner le trio sud-coréen (Bong Joon-ho, Park Chan-wook et Kim Jee-woon) dont les trois membres s’apprêtent à sortir en 2013 leurs premiers films américains ; et on espère d’ailleurs que ce baptême sera aussi réussi que celui du triangle mexicain qui réunissait Alejandro Gonzalez Inarritu, Guillermo del Toro et Alfonso Cuaron.
French Touch
A ce petit jeu des passeports, on peut remarquer le cas français. Pour cela, il faut d’abord adopter un point de vue américain. En effet, à leurs yeux, notre cinéma connaitrait actuellement une nouvelle « Nouvelle Vague ». De quoi est-elle constituée ? De jeunes réalisateurs de films de genre tels Alexandre Aja (Haute Tension), Jan Kounen (Dobermann, Blueberry, 99 Francs), Gaspar Noé (Irréversible), Florent Emilio Siri (Nid de Guêpes), Xavier Gens (Frontière(s)) ou encore Alexandre Bustillo et Julien Maury (A l’intérieur). On peut y ajouter les cas un peu plus particuliers de Pierre Morel (Taken) et de Louis Leterrier (Le Transporteur, Danny the Dog). La plupart d’entre eux ont déjà été embauchés par les studios hollywoodiens. Des expériences américaines loin d’être aussi merveilleuses que prévues et aucun de ces cinéastes n’a pu prétendre obtenir là-bas l’aura d’un Michel Hazanavicius (The Artist).
Le succès au box office pouvait par contre être au rendez-vous comme ce fut notamment le cas pour Morel, Leterrier ou encore Aja. Mais ils n’ont qu’occasionnellement eu les mains suffisamment libres pour composer une œuvre personnelle. Même Siri, qui fut pourtant engagé à la demande de Bruce Willis, n’obtint pas une très large marge de manœuvre pendant la production d’Otage. Y aurait-il une incompatibilité franco-américaine au cinéma ? Cela peut paraitre paradoxal quand on sait que les deux pays s’attirent pourtant mutuellement ; les jeunes metteurs en scène précités n’ayant par exemple aucun scrupule à quitter de temps en temps cette France qui accueille régulièrement avec froideur, condescendance, mépris voire désintérêt leurs œuvres.
Cela nous amène à Pascal Laugier. Le réalisateur de Saint Ange s’était fait remarquer il y a quatre ans avec son film d’horreur-torture porn intitulé Martyrs. Ce dernier avait été l’un des rares longs métrages français récents à avoir failli obtenir une classification « X » signifiant l’interdiction pure et simple de l’œuvre aux mineurs, soit la mort commerciale du film. Après une polémique courte mais vivace, la sentence fut allégée pour se limiter à une interdiction aux moins de seize ans. Fort de ce buzz médiatique qui amena le long métrage à être surtout plus apprécié de l’autre côté de l’Atlantique que dans son propre pays, Laugier s’est donc lancé dans l’inconnu avec cette production cinématographique américano-canadienne après l’annulation de son remake d’Hellraiser.
Croque-mitaine
Il est difficile de parler de The Secret (incompréhensible traduction à l’anglaise pour l’exploitation française, encore une fois à côté de la plaque tant l’intitulé original, The Tall Man, était plus mystérieux et moins générique). En effet, son intérêt repose surtout, et les mauvaises langues diront essentiellement, sur sa structure narrative roublarde et manipulatrice visant à surprendre constamment le spectateur en faisant défiler devant ses yeux une succession de twists imprévisibles. C’est là la principale qualité mais aussi le défaut majeur de ce long métrage bêtement comparé dans sa campagne promotionnelle au Sixième Sens.
Hors le film de Laugier et celui de M. Night Shyamalan n’ont quasiment aucun point commun narratif ou esthétique si ce n’est l’emploi du fameux « twist ». On confond souvent ce concept avec un banal rebondissement ; mais il s’agit en fait d’un retournement majeur qui amène à revoir complètement différemment l’histoire qui a précédée. Shyamalan n’en avait placé qu’un seul à la fin de son long métrage et c’est ce qui l’amena en partie à devenir un classique, bien que toute la beauté du Sixième Sens ne réside évidemment pas dans ces cinq dernières minutes. Laugier, tellement angoissé à l’idée de faire un « bogeyman-movie » lambda, en a mis tous les quarts d’heure une fois passée la première moitié de The Secret. A tel point que la BA sous-entendait déjà que la première moitié du film était fausse en indiquant qu’il était impossible de montrer toute une partie du long métrage au risque de dévoiler le pot aux roses. The Secret se vend comme un « twist » qu’il faudra découvrir en salles.
Tant et si bien qu’on est certes continuellement surpris, toujours à l’affut de la véritable réponse à tout cet imbroglio, mais on en oublie de ressentir de l’empathie envers le personnage principal. Le film de Laugier n’est qu’un bel objet sans âme. Une démonstration un peu pompeuse de la maitrise narrative et formelle de son réalisateur qui se révèle finalement assez vaine. Passé le temps de la projection où le spectateur n’a cessé de pousser des « wow » et « ouah » admiratifs et surpris, il ne reste plus grand-chose du film lui-même. Un vide qui peut en partie s’expliquer par l’absence totale de point de vue à l’intérieur du long métrage. Car ce n’est pas faute d’aborder des thématiques un tantinet ambitieuses et subversives au cours de la seconde moitié du film. Mais Laugier parait trop effrayé de laisser transparaitre le moindre avis légèrement tranché sur les questions approchées, de peur que cela ne déteigne sur son film et ne se retourne contre lui.
Manipulation
Résultat, on s’ennuie un peu alors que le début s’était révélé plutôt efficace dans le genre en instaurant tout une atmosphère inquiétante et brumeuse où sévirait un croque-mitaine géant enleveur d’enfants (qui bien sûr n’est pas tel qu’on le croit). La mise en place de ce décor quasi apocalyptique dénué de tout lien avec la civilisation n’est pas sans rappeler celle du Village du même Shyamalan mais en clairement moins aboutie. L’autre bon point est la photographie et la mise en scène plutôt irréprochable de Laugier qui a bénéficié d’un budget assez large pour son sujet. Seuls quelques CGIs trop visibles viennent déteindre un court instant le tableau. Mieux encore, Laugier arrive à donner un grand rôle à une actrice pourtant aussi fade et interchangeable que Jessica Biel ; une bonne surprise qui l’amènera peut être cette dernière à choisir plus précautionneusement ses projets et ses metteurs en scène tant ses performances précédentes étaient loin d’être convaincantes. Ici, elle se montre tour à tour bienveillante, émouvante, inquiétante,…
Mais son personnage change constamment de facettes, ce qui rend son personnage difficile à aimer, voire même à suivre. Et c’est bien dommage car elle apparait comme l’unique personnage principal référent du film, les rôles secondaires se trouvant clairement en retrait en termes de « temps d’apparition ». Une muabilité dans l’écriture qui provient vraisemblablement des changements de points de vue abrupts par lesquels est racontée l’histoire, celle-ci étant vue tour à tour par l’héroïne, la communauté, le shérif, la petite fille presque muette,… Des variations de perceptions nécessaires pour bien faire gober aux spectateurs ces twists si importants aux yeux de Laugier mais qui se font au détriment d’une réelle implication du spectateur qui ne fait que « regarder » cette histoire sans s’y impliquer.
Laugier se dédouane aussi de son propre boulot (avoir un point de vue, quelque chose à dire) en insérant une séquence finale où l’un des personnages s’interroge face caméra du bien fondée des actions qui ont été données à voir. Etait-ce bien ? Ou mal ? A vous de juger, spectateurs. Ou pas. Il ne vaut mieux pas d’ailleurs, car cela pourrait amener des voix discordantes à s’élever contre votre point de vue audacieux et cela nuirait au film. The Secret est donc une jolie coquille vide, parfois effrayante et émouvante, mais qui n’a rien à dire. Une belle mécanique qui se déroule gentiment en forme de trompe-l’œil brillant mais inoffensif malgré un propos qui se voudrait provocateur. Encore faudrait-il aller au bout des choses et que Laugier accepte de déléguer à quelqu’un d’autre ce travail d’écriture pour lequel il se croit doué. Les films de Laugier gagneraient clairement à être écrits sous la plume d’un autre scénariste. Car c’est loin d’être un tâcheron qui se trouve derrière la caméra. Et il serait dommage qu’un cinéaste français pas dénué de talent ne puisse pas profiter pleinement des moyens financiers conséquents aux Etats-Unis qui sont mis à sa disposition. En l’état, The Secret reste tout de même bien préférable à des échecs comme Le Choc des Titans de Leterrier.
NOTE : 6 / 10
