Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film français sorti le 2 janvier 2013
Réalisé par Franck Khalfoun
Avec Elijah Wood, Nora Arnezeder, America Olivo,…
Thriller, Epouvante-horreur, Policier
Dans les rues qu’on croyait tranquilles, un tueur en série en quête de scalps se remet en chasse. Frank est le timide propriétaire d’une boutique de mannequins. Sa vie prend un nouveau tournant quand Anna, une jeune artiste, vient lui demander de l’aide pour sa nouvelle exposition. Alors que leurs liens se font plus forts. Frank commence à développer une véritable obsession pour la jeune fille. Au point de donner libre cours à une pulsion trop longtemps réfrénée : celle qui le pousse à traquer pour tuer.
L’année dernière, au final très décevante, avait débuté sur un film plutôt marquant intitulé Take Shelter et réalisé par Jeff Nichols. Cette nouvelle année 2013, très prometteuse comme la précédente, commence quant à elle sur une déception. Alors tentons d’y voir un signe annonciateur d’une année cette fois tonitruante pour le cinéma. Ce premier film de l’année (mais le troisième de son réalisateur Frank Khalfoun) est le « remake » d’un fameux film de « serial-killer » : Maniac mis en scène par William Lustig. Un projet qui a pour particularité d’être une production française en langue anglaise supportée par deux gros poids lourds du cinéma « frenchy ». Le premier est le producteur Thomas Langmann, fils du grand manitou Claude Berry, récemment oscarisé après le triomphe de The Artist et à qui l’on doit les productions françaises les plus chères à défaut d’être intéressantes (les derniers Astérix, Stars 80, le dyptique imparfait sur le gangster Mesrine). Le second est Alexandre Aja, fils du réalisateur Alexandre Arcady et metteur en scène de Haute Tension, de Mirrors ou encore des « remakes » plus ou moins lointains et intéressants de La Colline a des Yeux de Wes Craven et de Piranha de Joe Dante. Aja est, à ce titre, probablement l’un des rares réalisateurs français à être un tantinet respecté outre-Atlantique puisqu’il sortira dans quelques mois l’étrange Horns avec Daniel Radcliffe alors qu’il tente de monter depuis plusieurs années l’adaptation à gros budget de l’« anime » culte Cobra.
Maniac s’inscrit dans ce que les cinéphiles et critiques anglo-saxons surnomment la « New Wave of French Horror » (« la Nouvelle Vague horrifique française »), en référence à la fameuse et parfois très empoisonnante « Nouvelle Vague » de la fin des années 50. A ceci près que, par le biais d’un parti pris de base, le film s’est vu, octroyer un budget de six millions de dollars et une tête d’affiche en la personne d’Elijah Wood, surtout connu pour être le Frodon du Seigneur des Anneaux. Deux atouts dont sont généralement dépourvues les autres productions de la « New Wave of French Horror ». Car le film de Khalfoun a été suffisamment malin pour faire en sorte que son acteur principal n’exige pas un cachet trop mirobolant risquant de phagocyter tout le budget. Si Maniac dispose d’une mise en scène et d’une photographie d’une qualité rare au sein de ces dizaines de productions de genre françaises, souvent trop fauchées pour les ambitions de leurs réalisateurs, c’est parce que le film ne montre la tête de Wood qu’à quelques occasions. En effet, le long métrage produit par Aja et Langmann est l’archétype du « film concept ». Pour se démarquer du film original, l’équipe (re)raconte cette histoire par le biais de la vue subjective afin de placer le spectateur dans la peau du « maniaque ». De ce fait, Elijah Wood n’avait qu’une poignée de jours de tournage et quelques heures de doublage pour la voix off. La majorité du budget fut alors sauvegardée pour bénéficier directement au département technique devant gérer les nombreux plans séquences et effets gore qui parsèment Maniac.
Néanmoins, outre son avantage financier, ce parti pris se justifie-t-il dans le long métrage ? Sur le papier, l’idée est alléchantes de placer le public dans l’inconfortable situation d’être un tueur scalpant de jeunes femmes pour placer leurs chevelures sanguinolentes sur la tête de mannequins chauves afin de leur « donner vie ». S’il est facile de se placer du côté des victimes, il est bien plus difficile d’aborder le point de vue du meurtrier, d’autant plus de manière aussi littérale. Cela confère à Maniac l’apparence d’un « trip » sensoriel. Certes pas aussi radical ni même plus équilibré que le Enter the Void de Gaspar Noé, mais au moins assez original. A ce titre, la première séquence est très prometteuse dans sa manière d’amorcer le concept. Dès le départ, on se retrouve dans la désagréable position d’un voyeur tandis que le regard apeuré d’une jeune femme nous fixe droit dans les yeux. Khalfoun embraye aussitôt sur un effet choc permettant de faire découvrir au public, par le biais un rétroviseur, que ses propres yeux sont devenus les deux sinistres mirettes du tueur. Après une filature en plan séquence que n’aurait pas renié Brian De Palma, la séquence s’achève sur une image choc et ultra-violente qui, en plus d’annoncer la couleur et l’ambiance de ce film d’horreur, nous met encore une fois à place du psychopathe. C’est « nous » qui tuons cette pauvre jeune fille, et de la plus atroce des manières.
Passée cette mise en bouche pour le moins percutante et douloureuse, il faut bien reconnaitre que Maniac se dégonfle lentement, mais surement, comme un soufflé. Les raisons de cet échec sont multiples. On peut d’abord mentionner de multiples défauts d’emballage comme le choix regrettable d’une B.O. « eighties », sûrement en hommage au film original et apparaissant constamment en décalage avec les images qu’elle est censée accompagner. Bien que l’on ne cesse de penser à l’excellente musique de Drive, l’action du film étant par ailleurs transposée d’un New York déliquescent à un Los Angeles plus lisse, la B.O. de Maniac prend la forme d’un empaquetage faussement « hype » bien peu en adéquation avec l’esthétisme du long métrage. De même, quelques personnages secondaires, notamment les « victimes », sont caractérisés à la truelle. La seconde jeune femme qui tombe sous les coups du (gros) couteau d’Elijah Wood est si caricaturale qu’on finit par se demander si Khalfoun, Aja ou son coscénariste habituel Grégory Levasseur n’ont pas essayé de nous faire une parodie souhaitant exposer les limites de quelques rouages artificiels utilisés par ce type de série B. Elle a tout de la jeune lycéenne « ouverte » telle que se l’imagine le genre horrifique et aurait immédiatement été apparentée à l’archétype de la « catin » que l’on retrouvait dans le panel de jeunes adolescents classiques « à sacrifier » qui se retrouvait au centre de la maladroite et opportuniste Cabane dans les Bois de Drew Goddard.
L’artificialité du film apparait au grand jour dès la dixième minute tant on ne croit jamais à cette jeune femme qui a tout du fantasme de cinéma « bis ». Une des autres victimes est une femme plus âgée et arrogante. Dès sa première réplique, tout suspense est annihilé. Après une centaine de longs métrages d’horreur antérieurs ayant utilisé cette même ficelle, on sait à l’avance qu’elle va prendre bien plus cher que les autres de par son comportement de garce prétentieuse. Et si la jolie française Nora Arnezeder, que l’on avait découvert dans le Faubourg 36 de Christophe Barratier, joue plutôt correctement, elle est enfermée dans le rôle réducteur de la femme chérie par le psychopathe, à la fois idéal qu’il cherche à atteindre (de quelques façons que ce soit) et unique moyen de salut. A partir de là, son sort est facilement devinable à cause de la tonalité tragique que souhaite prendre le film. Et ce, malgré une séquence de suspense inutilement étirée, finissant par paraitre interminable puis franchement grotesque lorsqu’elle se conclut sur le pire accident de voiture vu à l’écran depuis Time Out d’Andrew Niccol.
Cependant cet échec vient avant tout du traitement de ce personnage principal avec lequel on est supposé faire corps. Car si Khalfoun souhaitait nous faire entrer dans la tête de ce « serial-killer » au visage poupon, il ne parvient qu’à nous placer dans ses yeux. On voit ce qu’il voit mais on ne perçoit jamais la souffrance qu’il éprouve perpétuellement ou la jouissance, voire le sentiment de liberté, qu’il atteint en commettant ses actes morbides. Pour faire ressentir le malaise et la douleur que lui confère sa folie, Khalfoun utilise à l’excès et de façon très mécanique quelques artifices éculés : effets de flou qu’on croirait tirés d’un jeu-vidéo FPS, augmentation du volume sonore et explicitation abusive par le biais d’une voix off. Le tout s’achevant par un plan de la main de Wood prenant ses cachets. Des tours de petit malin répétés qui rappellent les roublardises parfois faciles d’un Darren Aronofsky avec le surestimé Requiem for a Dream (montage identique de courts plans lors de scénettes périodiques destinées à instiller lourdement une sensation de répétition). Et pour sous-entendre la libération que le meurtre produit chez ce tueur, Khalfoun quitte temporairement la vue subjective comme pour enfin nous extraire de ce corps imparfait, fou, insupportable et contraignant.
Cette impression de redite constante dans Maniac finit par lasser : crimes sanglants épisodiques, réapparitions répétées des maux de tête dont souffre le tueur, rendez-vous quotidiens avec son amour impossible,… On est incapable d’éprouver la moindre once d’inquiétude vu qu’’on finit par tout prévoir dix minutes à l’avance. Le problème s’aggrave par contre lorsque le long métrage cède à la gradation narrative. D’abord relativement calme, Maniac, comme un grand nombre de films d’horreur, finit par monter doucement dans le grandiloquent devant mener à une apothéose finale pleine de démence et de violence. Dans des œuvres empruntes d’un certain second degré comme Les Nerfs à vifs de Martin Scorsese, le récent Killer Joe de William Friedkin ou encore le parfois « cartoonesque » J’ai rencontré le diable de Kim Jee-woon, la transition se fait de façon quasi naturelle. Elle l’est moins lorsque la première moitié du long métrage s’inscrit dans une ambiance foncière glauque, voire « trash » dans le sens le plus éprouvant du terme.
Passé le milieu du film, Khalfoun affuble à son « serial-killer » un traumatisme freudien non seulement éculé, tentant surement de faire un maladroit clin d’œil au chef d’œuvre du genre que reste le Psychose d’Alfred Hitchcock, mais aussi relaté par des « flash-back » ringards et lourdauds. Les crimes deviennent aussi plus graphiques et moins réalistes au fur et à mesure qu’avance cette intrigue rachitique. A l’image de cette séquence où le tueur enfonce un hachoir dans la bouche d’un homme venu porter secours à une victime pourchassée. L’effet se veut probablement aussi choquant que l’éclatement du crane de Tom Savini après un coup de fusil tiré à bout portant par le tueur, alors incarné par Joe Spinell, dans le Maniac original. Le long métrage s’achève avec une scène outrancière faisant un autre clin d’œil cinématographique pas très finaud, mais cette fois à l’intention George Romero et de son Jour des morts-vivants. Il faut bien cette servile allégeance aux œuvres du passée pour s’attirer la sympathie des adorateurs du genre qui les vénèrent.
Malgré son symbolisme, la séquence finale échoue car on n’est jamais parvenu à comprendre ce qui poussait le tueur. Cela vient en partie de l’absence de ce visage auquel on n’aurait pu se référer afin de dénoter les émotions qui y passaient subrepticement par les yeux ou les mimiques. Et ce ne sont pas les multiples tentatives de Khalfoun, qui cherche désespérément à montrer au spectateur le visage du tueur, qui y parviennent. Car on passe malheureusement plus de temps à chercher où celui-ci va apparaitre (par le biais d’un miroir ? d’un rétroviseur ? d’une lame de couteau ?) qu’à vraiment le regarder une fois qu’il est sous nos yeux. Sans compréhension, il n’y a donc pas d’empathie possible. Et sans empathie, ce final à la fois tragique et cathartique peine à toucher un spectateur qui a été davantage marqué par quelques meurtres écœurants. Ce dernier se délecte davantage, et avec une certaine impatience, à attendre les futurs sursauts de violence afin d’en découvrir la particularité : que va-t-il (le tueur mais aussi lui-même) faire à la victime avant de la scalper ? Où cela va-t-il se passer ? Mais il ne peut être que nettement moins emballé par le triste parcours de celui qui reste, malgré sa monstruosité, le personnage principal. Ce n’était pas faute d’ambitions ou de réelles qualités. Mais parfois la simplicité conjointe d’un récit et de sa mise en scène permet la plus grande efficacité de ces deux éléments. Malgré sa sophistication, Maniac ne parvient que rarement à atteindre le caractère traumatisant de ses modèles.
NOTE : 4.5 / 10