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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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The Master

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/81/61/20408688.jpg

Film américain sorti le 9 janvier 2013

Réalisé par Paul Thomas Anderson

Avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams,…

Drame

Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui. Quant Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maitre », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe…

      

Il est difficile de nier que Paul Thomas Anderson est l’un des cinéastes américains les plus importants de ces quinze dernières années. D’abord parce qu’il n’a pas encore fait de réelle fausse note dans sa courte filmographie, mais aussi parce qu’il n’hésite pas à jongler avec des genres et des sujets qui n’ont pas forcément une foultitude de points communs. Anderson n’est jamais resté dans une zone confortable et a su jusque-là faire preuve d’une ambition graduelle louable. Ses premières œuvres étaient déjà impressionnantes, bien qu’empruntes d’une trop forte influence de la part de quelques illustres pairs. Boogie Nights lorgnait de façon évidente du côté de Martin Scorsese tandis que son film choral Magnolia devait beaucoup aux travaux antérieurs d’un Robert Altman. Il avait ensuite signé avec Punch-Drunk Love une histoire d’amour tendre et décalée qui, si elle marquait l’un des meilleurs rôles de la carrière d’Adam Sandler, finissait par apparaitre comme relativement anecdotique, et ce, malgré une direction artistique constamment admirable. Cette démonstration de maitrise formelle presque égocentrique ne servait qu’une histoire, à l’inverse, toute sauf ambitieuse. Un fond sommaire bénéficiant paradoxalement d’un traitement de prestige ; c’est un peu ce qu’on avait reproché à un Francis Ford Coppola avec son Coup de Cœur en 1983. Anderson ralentit alors sa vitesse de travail. Au tout début de 2008, on découvrit en France son There Will Be Blood : une très grande fresque sombre sur l’Amérique et la ruée vers l’or noir vue à travers le parcours d’un « self-made-man » cynique et calculateur. L’acteur Daniel Day Lewis y livrait une performance tétanisante et le jeune Paul Dano ne déméritait pas grâce à une interprétation assez sidérante qui le voyait en prêtre inquiétant.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/81/61/20204398.jpgCe face à face démentiel était cette fois adroitement relevé par cette habileté narrative et technique difficile à égaler. Anderson avait trouvé son grand sujet lui permettant d’exposer son immense talent sans paraître trop poseur. Mieux, il s’était enfin libéré de l’influence des grands réalisateurs l’ayant précédé. Mais l’établissement de ce style et de cette personnalité semblait s’être fait au détriment de l’empathie que le spectateur pouvait éprouver autrefois pour les personnages d’Anderson. There Will Be Blood était un objet un peu froid malgré le fait qu’il se déroulait en grande partie dans le désert américain. Ainsi, on n’y croisait plus que de grandes figures imposantes submergeant de leur charisme les nombreux autres personnages secondaires qui se retrouvaient toujours à leurs bottes (soit celles du millionnaire, soit celles du prêtre-gourou). Cela ne va pas changer avec The Master. On pourrait même dire que ce dernier confirme la direction moins « grand public » et plus « clinique » que prenait la carrière de Paul Thomas Anderson.

Le projet trainait dans ses tiroirs depuis un moment et avait été régulièrement repoussé par le caractère sulfureux de son sujet. Initialement, le long métrage devait être un biopic détourné de L. Ron Hubbard, écrivain de science-fiction qui devint davantage connu dans le monde entier en devenant le fondateur de l’Eglise de la Scientologie. Et il ne fut pas forcément facile de financer un tel projet qui allait sans nul doute égratigner, ne serait-ce qu’indirectement, l’image de cet homme. D’abord parce qu’Hollywood possède en son sein de fameuses pointures (notamment dans le milieu des acteurs) qui font partis de la dite-secte. Aussi et surtout parce que cette dernière est elle-même très puissante. Même si elle s’en défend, la scientologie ne s’est pas gênée pour faire pression afin d’empêcher The Master de voir le jour. Celui-ci a vu sa situation se débloquer grâce à l’appui de Megan Ellison, fille du multimilliardaire Larry Ellison, qui est devenue mécène au cinéma. Elle finança le dernier film d’Anderson tout comme elle apporta ses propres sous sur des projets artistiques commercialement risqués tels Cogan - Killing Them Softly d’Andrew Dominik, Des Hommes sans loi de John Hillcoat ou encore True Grit de Joel et Ethan Coen.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/81/61/20204400.jpgDans The Master, ce sont à nouveau ces deux mêmes figures qui s’affrontent : le « Maitre » et le « disciple ». Le reste du casting n’est, d’apparence en tout cas, qu’agrégé à l’une ou l’autre de ces statures. Une approche qui reste cohérente et qui, cette fois, sert plus le film qu’elle ne le dessert. En effet, The Master est avant tout un long métrage sur les rapports ambigus de domination et de soumission entre les individus. Il est donc légitime d’y reléguer certains personnages au rang de faire-valoirs ou d’êtres anecdotiques puisqu’ils sont caractérisés en premier lieu comme des individus assujettis ; d’ailleurs peut-on encore parler ici d’« individualité » sachant que ces derniers sont façonnés de manière à perdre leur spécificité et leur capacité à penser. The Master s’inscrit en droite lignée avec les thématiques chères à Paul Thomas Anderson. Le réalisateur a régulièrement dépeint de petites communautés se formant autour d’une figure fédératrice, cette dernière étant toujours liée de façon très complexe à ses amis/« sujets ».

Dans Boogie Nights, il y avait Jack Horner (Burt Reynolds), metteur en scène de films pornographiques autour duquel gravitait son équipe et ses acteurs fétiches qui étaient tous invités à se retrancher dans son immense villa californienne. Dans Magnolia, le masochiste Tom Cruise s’était fait remarquer par son interprétation hallucinante et éminemment personnelle de Frank Mackey, gourou machiste, torturé, vulgaire mais terriblement séduisant qui entendait apprendre à ses adeptes célibataires comment dominer la gente féminine. Dans There Will Be Blood, on retrouvait ce personnage de prêcheur joué par Paul Dano qui était un peu le précurseur de celui, faussement fictif, de The Master. Et si l’homme incarné par Lewis n’était pas un religieux, il ne se démarquait pas foncièrement du gourou manipulateur et humiliateur auquel Dano prêtait ses traits angéliques. On pouvait même retrouver cette configuration dans Punch-Drunk Love puisque Barry Egan (Sandler) était menacé par le mystérieux Dean Trumbell (Philip Seymour Hoffman) dont on pensait, pendant une bonne partie du long métrage, qu’il possédait toute une mafia derrière lui avant de ne se révéler que comme un minable commerçant.

http://fr.web.img1.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/81/61/20204397.jpgThe Master est la réflexion la plus littérale et approfondie qu’Anderson ait faite sur le sujet. Dans le rôle de ce gourou qui dirige une mystérieuse secte (« la Cause ») ayant infiltré la haute société américaine, il reprend son acteur fétiche, le toujours monstrueusement génial Philip Seymour Hoffman. Ce dernier livre une interprétation très impressionnante, mêlant une séduisante bonhommie, une petite dose d’humour mais aussi une certaine monstruosité masquée. Et il est loin d’avoir à rougir par rapport à la performance plus « racoleuse » de Joachim Phoenix. Hoffman hérite à juste titre d’un rôle nécessitant davantage de doigté et de retenue afin de bien mettre en avant son pouvoir d’attraction aux yeux des autres personnages. Phoenix a la partition plus tape-à-l’œil du « chien fou », enquillant des caractéristiques à même de plaire aux cérémonies à prix : c’est un ancien vétéran de guerre qui est atteint depuis de troubles psychologiques, d’alcoolisme chronique et de violents coups de sang. Hoffman est plus posé et mystérieux, plus fascinant et moins braillard, car c’est lui qui écoute et fait parler ses patients touchés par le « mal ».

C’est dans ce rapport constant entre ces deux antagonistes que s’axe The Master. Deux antagonismes physiques d’abord, puisque le « Maitre » est un blond un peu empâté tandis que Freddie Quell est un jeune brun d’une maigreur inquiétante (Phoenix est méconnaissable et ne semblait pas, à l’époque, avoir complètement récupéré de son régime spécial fait pour le documenteur I’m Still Here de Casey Affleck). Antagonistes aussi dans leurs attitudes : le « Maitre » est calme, volubile et fier tandis que Freddie est fuyant, vouté et peu bavard. Antagonismes enfin au niveau du caractère et du raisonnement. Les deux personnages sont les deux faces d’une même pièce. L’un représente la charge positive et l’autre sa charge négative complémentaire, analogie faite à un moment donné par le personnage d’Hoffman. Et c’est aussi dans cette relation que se concentre le principal intérêt du long métrage. La plupart des personnages secondaires n’ont pas droit à une réelle place à l’intérieur de l’intrigue et n’évolue quasiment jamais (ou bien ils ne changent que lors des ellipses de la narration). Seul compte ce rapport quasiment homo-érotique entre le Maitre dominateur et le disciple fragile.

http://fr.web.img3.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/80/43/20209162.jpgUne relation qui se tisse d’abord dans un but thérapeutique, le « Maitre » expliquant qu’il a eu pitié de cette brebis égarée maladroitement revenu dans le civil après la Guerre du Pacifique. Leur première rencontre n’est jamais montrée ni même mentionnée, ce qui renforce l’impression que Quell est tombé dans les griffes de la secte et de son « Maitre » sans même s’en être rendu compte. Le début de son apprentissage se fait même littéralement en autarcie, sur un immense yacht loin de toute société raisonnable. Mais cette promiscuité va révéler une complexité et une interdépendance inattendues, mélangeant peu à peu des statuts que l’on croyait clairement établis. L’un ne peut bientôt plus vivre sans l’autre car chacun est capable de faire ce que son partenaire ne parvient justement pas à accomplir. Freddie ne peut se contrôler et réagit parfois comme un animal sauvage ; le « Maitre » sait se tempérer et ne perd sporadiquement sa sérénité que lorsque lui et/ou son raisonnement se retrouvent sévèrement mis en danger par autrui. Malgré son état déplorable, Freddie fascine le « Maitre » car il incarne ce que lui-même a renoncé (l’alcool, la liberté d’aller où il veut et quand il l’entend,…). Ce « Maitre » doit lui-aussi en servir un autre. Celui-ci prend l’apparence d’une femme a priori respectable, d’autant plus sage et rassurante qu’elle est incarnée par la charmante Amy Adams, employée judicieusement dans un contre-emploi total.

C’est vraisemblablement elle la véritable manipulatrice. Elle domine le « Maitre » parce qu’elle est mariée à lui, qu’elle attend son enfant, qu’elle est certainement la cause de son abandon de l’alcool et qu’elle est la seule capable de lui refuser quelque chose et de le punir en conséquence (à ce titre, la séquence de la masturbation est particulièrement éloquente sur qui porte vraiment la culotte dans le couple). Tout le monde est en fait l’esclave d’un autre. C’est ce que le « Maître » ne supporte pas dans cette société. D’où sa doctrine visant à se libérer intégralement d’une mystérieuse menace supérieure (divine ? extraterrestre ? humaine ?) qui nous tiendrait sous son joug depuis des milliards d’années. D’où son admiration et son envie maladive envers un personnage comme Freddie Quell qui, de par son attitude désinvolte et insoumise, pourrait bien contenir en lui la clé résolvant ce mal universel. Un remède que le « Maitre » garde avec jalousie et une forte possessivité. Pour lui faire révéler tous ses secrets, le « Maitre » entend le dominer et le domestiquer comme un petit chien afin de l’employer en conséquence et selon son bon vouloir. Car pour ne plus se sentir esclave, il faut prendre la position de « dominateur ». Le problème, c’est que Freddie Quell ne s’abandonnera jamais complètement à ce « Maître ». Par quel moyen ? On ne le saura jamais vraiment. C’est la limite du film d’Anderson qui se contente souvent de rester à la surface des choses. The Master ne présente pas non plus clairement une évolution cohérente ou satisfaisante de ses deux personnages principaux.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/81/61/20204405.jpgD’où une impression d’étirement excessif lors de la dernière demie heure. Le film semble peiner à trouver des enjeux à résoudre pour conclure son récit. C’est particulièrement visible dans le cas de Freddie Quell dont on a du mal à voir les améliorations qu’il est censé avoir subi depuis la première fois qu’il est apparu à l’écran, telle une épave désespérément en manque. Il a réussi à sortir de la secte mais ne parait pas aller mieux. Sa réinsertion avec une jeune anglaise n’est qu’esquissée, d’autant plus qu’Anderson y instille un doute sur une possible transmission du mal chez l’ancien soldat. Ce qui constitue le climax du film déçoit aussi. Peut-être parce qu’on s’attend à une ultime confrontation ayant la furie et la puissance de celle qui concluait There Will Be Blood. Ici, le tout se dégonfle comme un soufflé alors que la première heure, pas avare en confrontations prenantes (la séquence d’interrogatoire dans laquelle Phoenix ne doit pas cligner des yeux est de très loin la meilleure du film), était des plus prometteuses. Le rythme est probablement le principal fautif dans ce manque de clarté dans le déroulement de l’intrigue. En gros, on pourrait schématiser The Master de la façon suivante : Freddie, détruit par la guerre, rencontre le « Maitre » qui le prend sous son aile et commence à lui inculquer quelques-uns de ses préceptes, mais ce dernier finit par révéler des signes de duperie amenant le disciple à s’en méfier ; toutefois, Freddie finit par retomber entre les mains manipulatrices du « Maitre », subit un long lavage de cerveau, puis s’extirpe définitivement de ce carcan sans qu’on parvienne vraiment à savoir comment ni pourquoi.

The Master, sans être un mauvais film loin de là, laisse un désagréable gout d’inachevé. Et ce, même lorsqu’on a enfin digéré le fait que le long métrage, contrairement à son ambition initial, ne soit pas un film centré sur la façon dont un homme manipulateur crée une secte de grande ampleur. On ne sait finalement rien de la doctrine prônée par la « Cause », ni sur les raisons pour lesquelles elle fascine tant ses adeptes. A force de minimalisme, Anderson parait être passé à côté de son vrai sujet. On ne saura jamais vraiment si c’est un choix personnel murement réfléchi ou bien une concession faite par rapport aux trop fortes pressions. Ne reste alors que cette relation étrange dont le déroulé fait légèrement tiquer le spectateur : pourquoi étendre la démystification du « Maitre » (devenant un homme du nom de Lancaster Dodd) sur deux moments espacés dans le récit au lieu de la regrouper en un seul passage dont la conclusion serait, en toute logique, la libération de Freddie Quell qui réalise la duperie ? On ne peut enlever à The Master le fait qu’il est un très bel objet magnifiée par une pellicule 70mm et une colorimétrie donnant l’impression de voir un film tourné dans les années 50. On peut encore moins nier que Paul Thomas Anderson est à l’apogée de ses capacités de metteur en scène. Chaque plan est d’une incroyable beauté par sa simple composition. The Master est fascinant et hypnotique. Une œuvre envoutante qui laisse malheureusement un peu trop de marbre à cause de son dernier acte s’achevant en queue de poisson (le héros guérit parce qu'il a enfin réussi à coucher avec une femme ?). Anderson retombe alors dans le travers d'illustrer un sujet minimaliste de manière trop longue et grandiloquente, comme s'il fallait impérativement qu'il signe un chef d'oeuvre à chaque fois. Nul doute que c'est bien lui le véritable « Maitre » manipulateur et mégalo dans cette entreprise.

NOTE : 7.5 / 10

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