Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
Titre original : Margin Call
Film américain sorti le 02 mai 2012
Réalisé par J.C. Chandor
Avec Kevin Spacey, Paul Bettany, Jeremy Irons,…
Drame, Thriller
Pour survivre à Wall Street, sois le premier, le meilleur ou triche. La dernière nuit d’une équipe de traders, avant le crash. Pour sauver leur peau, un seul moyen : ruiner les autres…
Le cinéma, et particulièrement américain, a régulièrement eu comme habitude de s’emparer des sujets d’actualité pour en faire des long-métrages critiques et documentés pour éveiller leur public. La guerre du Vietnam ou encore le conflit irakien furent deux exemples assez révélateurs d’une industrie hollywoodienne qui pouvait ne pas se révéler si frileuse qu’elle en avait l’air en produisant des long-métrages peu après voire en même temps que les évènements qu’ils décrivaient. Actuellement, le grand sujet à charge est évidemment la crise économique qui a frappé à l’échelle internationale. Le milieu financier a déjà maintes fois intéressé le septième art. L’œuvre phare reste bien entendu le fameux Wall Street d’Oliver Stone mais de nombreux films annexes ont pris comme décors cet univers pour le moins mystérieux.
Un univers pour le moins très peu cinégénique. En l’état, ce ne sont souvent que des costards-cravates qui arpentent des bureaux impersonnels en haut de gratte-ciels, lisant avec un air concerné des écrans pleins de chiffres que les néophytes peinent à comprendre. C’est un monde qui s’explique moins par le regard que par la parole et les discours. Difficile de rendre un long-métrage captivant en partant avec un tel postulat de base. Le maître mot dans ce cas-là est le « didactisme » ; un didactisme suffisamment clair pour que le spectateur se repère et comprenne les enjeux sans qu’il soit pour autant excessivement appuyé.
Be careful !
C’est la mission initiale de Margin Call, premier film de J.C. Chandor qui en a écrit aussi le scénario qui eut le droit il y a quelques mois à une nomination à l’oscar. L’atout principal dans sa manche n’est autre qu’un casting cinq étoiles réunissant quelques pointures (Kevin Spacey, Jeremy Irons, Stanley Tucci, Demi Moore) et de « jeunes premiers » (Simon Baker, Zachary Quinto, Paul Bettany). On perçoit ainsi aisément un conflit générationnel intéressant qui s’opère entre les « vieux de la vieille » qui se croient sereinement assis sur leurs convictions et les petits nouveaux prêts à faire leurs preuve et à en découdre pour prendre leurs places. Le grand point fort de Margin Call est l’interprétation puisque Spacey retrouve sa présence d’antan qui avait plus ou moins manqué dans ces derniers films, Stanley Tucci joue impeccablement un second rôle en retrait et silencieux tandis que Jeremy Irons fait preuve d’un charisme que n’avait pas vraiment ses récents personnages (d’autant plus qu’il commençait à se faire rare sur les écrans). Il n’y a bien que Demi Moore qui n’arrive pas à véritablement s’imposer bien que son personnage hautain et agaçant lui sied à merveille.
Le scénario est assez abouti quant à l’écriture des personnages, même ceux étant plutôt secondaires ce qui constitue un bon point en ces temps où le cinéma a tendance à soit délaisser le travail d’écriture, soit à trop en faire. Ici, il y a une vraie efficacité et concision dans la narration. Par contre, il peine encore à rendre limpide l’univers et le langage de la haute finance malgré les innombrables tentatives de réexplication par les personnages de la situation et des solutions proposées. La réplique « speak english ! » pour demander à l’interlocuteur de s’exprimer plus clairement est pourtant répétée à plusieurs reprises, mais sans succès au grand dam du spectateur mais aussi des personnages qui ont bien du mal à voir et à comprendre la menace qui arrive. On se retrouve donc contrait d’observer la réaction de ces personnages pour comprendre si ce dont ils parlent est une bonne ou une mauvaise chose.
Il est assez difficile de rentrer et de s’impliquer au cours des trente premières minutes tant le manège des licenciements et le contenu sulfureux d’une clé USB laissée par l’un des licenciés (dont le contenu sulfureux est dévoilé par la réplique alarmante « sois prudent ») semble assez obscurs. Après une série d’entretiens (trois au total avec Paul Bettany, puis Simon Baker, puis Jeremy Irons) visant à expliquer la tragédie qui se prépare, le film parait enfin démarrer et commence à ressembler à une version boursière du Titanic. On sait que cela se finira mal et que l’unique façon de sauver la compagnie est de vendre toutes ses propriétés avariées au risque, inévitable, de détruire le marché financier. Cette longue nuit, la dernière avant une crise sans précédente, voit quelques âmes solitaires déambuler dans des couloirs neutres, vides et oppressants en voyant se profiler la fin de leur boulot et les terribles conséquences que leurs actes vont engendrer à partir de six heures du matin, heure à laquelle commencera la vente en vue de vider les propriétés que le groupe possède.
Exclusion
Pourtant ce n’est pas ici, dans cette marche inéluctable vers la catastrophe qui aurait tout d’une tragédie, que réside l’intérêt central de Margin Call. La séquence de la vente est d’ailleurs tronquée, réduite au strict nécessaire par un montage rapide et elliptique. Pas de suspense malvenu, où le spectateur s’inquièterait à l’idée que la vente ne soit pas complète avant l’heure de fermeture de la bourse, ce qui amènerait le spectateur à s’inquiéter du fait que la société ne parvienne peut-être pas à ruiner tous les autres. Margin Call se focalise avant tout sur ce « moment de suspension », cette nuit où le monde est encore pareil mais où cette poignée de personnes présentes dans un même building est la seule à savoir que ce monde est sur le point de disparaitre.
Ces traders, ces hommes de la finance se retrouvent ainsi en pleine introspection sur leur métier, leurs illusions et leur avenir. Pour sauver leurs places, ils devront accomplir l’inacceptable, à savoir mettre tous les autres sur la paille. Margin Call est un long-métrage assez contemplatif et si sa mise en scène est loin d’être élaborée ou audacieuse, on ne peut lui enlever qu’il filme de façon assez étonnante, presque aérienne, la ville de New York. D’autant plus que Chandor se borne souvent à filmer la ville en plongée (comme si elle était vue depuis le haut de ce gratte-ciel). La « masse » ne peut être distinguée autrement que par ses minuscules véhicules ou silhouettes. Aucun homme « moyen » ne sera visible pendant le film. Ils n’existent pas, ils ne sont que mentionnés. Les conséquences sur ceux-ci ne concernent pas ces traders du ciel déconnectés de la réalité et qui considèrent que deux millions et demi de dollars se dépensent en quelques semaines (monologue hallucinant de Bettany).
Rares sont les employés ou sous-directeurs qui prennent encore en compte le facteur humain. Des licenciements ? C’est une démarche normale du système pour l’organisation de la société. Presque aucune allusion aux familles de ces personnages n’ait faite. Ils sont lointains, mentionné parfois puis oublié aussitôt. Seul Eric Dale (Tucci) semble avoir gardé un soupçon de compassion : il s’inquiète encore de l’avenir de sa femme et de ses enfants tandis qu’il se remémore avec nostalgie l’époque où il faisait un métier « concret » qui servait la communauté (il avait fait construire un pont afin d’économiser du temps de « vie » à ceux qui roulaient en voiture). Tous les autres paraissent détachés : le personnage de Bettany est célibataire, on suppose que c’est aussi le cas des deux jeunes personnages principaux, et les autres semblent travailler en pleine nuit sans qu’ils ne soient réclamés. Sam Rogers, qui est incarné par Kevin Spacey, est si délaissé qu’il ne peut au final plus que pleurer sur sa chienne mourante, l’unique compagnon qui lui reste.
Des Dieux et des hommes
Margin Callest un peu comme La Taupe de Thomas Alfredson, mais en bien moins abouti : c’est un film de « fantômes ». D’âmes damnés et abandonnées, dévouées uniquement à leur boulot prenant et déshumanisé. Aucune émotion ne doit apparaitre au point qu’ils finissent par n’en éprouver plus aucune. L’univers de l’espionnage et le monde de la finance, même combat ? Peut-être. Tout comme La Taupe, Margin Call montre à la fin une réorganisation complète du bâtiment et de ceux qui y travaillent « après » la tempête. Ceux qui y ont survécu et ont prouvé leur loyauté peuvent rester et prendre du galon pour essayer de garder le navire à flot. Mais à l’inverse du long-métrage d’Alfredson, celui de J.C. Chandor ne voit pas la résolution (bonne ou mauvaise) du problème initial des personnages principaux. Qu’ils descendent (socialement ou spatialement) ou grimpent les étages, ils restent solitaires. Ils sont condamnés à la solitude, à l’exil, à la « marge ». Ceux d’en bas doivent se reconnecter à cette société « normale », mais il y a bien peu d’espoir d’une reconversion ; ceux d’en haut pallieront à cette éloignement de la société du bas, de l’homme moyen, en donnant leurs âmes et leur honnêteté à la compagnie qui les abrite.
Le long-métrage s’achève sur une séquence un poil trop symbolique qui voit inévitablement la mort de la chienne que Rogers essayait de garder en vie à n’importe quel prix, même les plus exorbitants. La symbolique n’est pas des plus subtiles puisqu’elle marque la mort de la société et du marché financier tel qu’il était avant cette vente massive et frauduleuse désormais accomplie mais aussi celle du personnage qui se retrouve tout seul après avoir compromis son intégrité pour l’argent dont il a tant besoin. La fin idéale se trouvait pourtant quelques minutes plus tôt lors d’une discussion que Rogers a avec le directeur John Tuld (Irons). Ce dernier lui explique que tous ces chamboulements ne sont que d’éternels recommencements. Pourquoi se scandaliser puisque ces crises apparaissent tous les vingt ans et que celle-ci ne lui semble pas différente des autres ? La population ne compte pas. Seule sa propre survie prime sur les autres. Wall Street est une jungle urbaine, une jungle métallique et grise où les arbres ont l’apparence d’immeubles géants de plus de quarante étages. Une jungle dont on ne peut survivre que lorsque l’on se trouve en sécurité dans les cimes. Et le directeur de continuer paisiblement son diner dans son « Olympe » au-dessus de la ville de New York. Les dieux de la finance ne tomberont pas encore cette fois.
NOTE : 5,5 / 10
