Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 10 avril 2013
Réalisé par Joseph Kosinski
Avec Tom Cruise, Olga Kurylenko, Morgan Freeman,…
Action, Aventure, Science-fiction
En 2077, Jack Harper, en station sur la planète Terre dont toute la population a été évacuée, est en charge de la sécurité et de la réparation des drones. Suite à des décennies de guerre contre une force extra-terrestre terrifiante qui a ravagé la Terre, Jack fait partie d’une gigantesque opération d’extraction des dernières ressources nécessaires à la survie des siens. Sa mission touche à sa fin. Dans à peine deux semaines, il rejoindra le reste des survivants dans une colonie spatiale à des milliers de kilomètres de cette planète dévastée qu’il considère néanmoins comme son chez-lui. Vivant et patrouillant à très haute altitude de ce qu’il reste de la Terre, la vie « céleste » de Jack est bouleversée quand il assiste au crash d’un vaisseau spatial et décide de porter secours à la belle inconnue qu’il renferme. Ressentant pour Jack une attirance et une affinité qui défient toute logique, Julia déclenche par sa présence une suite d’évènements qui pousse Jack à remettre en question tout ce qu’il croyait savoir. Ce qu’il pensait être la réalité vole en éclats quand il est confronté à certains éléments de son passé qui avaient été effacés de sa mémoire. Se découvrant une nouvelle mission, Jack est poussé à une forme d’héroïsme dont il ne se serait jamais cru capable. Le sort de l’humanité est entre les mains d’un homme qui croyait que le seul monde qu’il a connu allait bientôt être perdu à tout jamais.
2013 sera l’année de la science-fiction au cinéma. Après l’avant-gout extrêmement aguicheur du Looper de Rian Johnson en octobre dernier, c’est au tour d’Oblivion de débarquer sur les grands écrans à coups de gros spectacle, d’univers jamais vus et de thématiques ambitieuses. Une vague de S.F. d’autant plus surprenante que, exception faite du très attendu Transperceneige par le génial Bong Joon-ho, une majorité des « blockbusters » futuristes de cette saison estivale sont des scénarios originaux. Et encore, puisque le film de Joon-ho est adapté d’une bande dessinée française qui ne doit pas être assez connue aux Etats-Unis, et probablement dans le monde, pour pouvoir être considérée comme une franchise au potentiel commercial d’un Superman ou d’un Batman. Ces prochains mois, on retrouvera tour à tour After Earth de M. Night Shyamalan, projet à la fois alléchant par son sujet mais effrayant par les images peu vendeuses que l’on en a eu pour l’instant ; le monstrueusement énorme Pacific Rim de Guillermo Del Toro ; l’extrêmement excitant Elysium de Neil Blompkamp, dont la toute première bande annonce récemment dévoilée promet un cocktail bien énervé entre son précédent District 9 et une relecture de l’univers du manga « Gunnm » que James Cameron tarde à adapter ; le déjà cité Transperceneige ; ou encore le très mystérieux Gravity vendu comme une expérience viscérale et hyper réaliste mise en scène par le meilleur cinéaste en activité, Alfonso Cuaron.
Ajoutons que, dans les années à venir, la science-fiction originale aura encore le vent en poupe avec trois projets attendus avec une immense fébrilité de par leurs pitchs et le pedigree de leurs cinéastes : la relecture space-opératique de « Blanche Neige » avec le Jupiter Ascending d’Andy et Lana Wachowski, l’Interstellar de Christopher Nolan et ses voyages inter-dimensionnels à travers les trous noirs (film au départ prévu pour Steven Spielberg), ou encore le secret Tomorrowland de Brad Bird mélangeant « biopic » de Walt Disney, OVNIs et aventure à la Buck Rogers. Face à une telle concurrence, Oblivion se devait de marquer le coup. Et ce serait mentir que de dire qu’il ne disposait pas d’atouts dans sa manche. Il est « adapté » d’un roman graphique jamais intégralement paru, co-écrit par Joseph Kosinski et le scénariste William Monahan (le script des Infiltrés de Martin Scorsese). De fait, ce « graphic novel » avait surtout pour objectif d’allécher les producteurs afin de les inciter à lancer le projet d’un long métrage à son sujet. Une pratique un peu à l’image de ce que Darren Aronofsky a fait pour vendre son très couteux film sur l’Arche de Noé, à savoir qu’il a coécrit une version de son histoire sous la forme d’une bande dessinée qui rendait pleinement compte de son potentiel cinégénique.
Oblivion est logiquement porté par Kosinski lui-même. Ex-réalisateur de pubs et poulain de David Fincher qui lui a légué ce même pointillisme technologique et ce souci de réalisme au niveau des effets spéciaux, le relativement jeune Kosinski s’était fait remarquer en réalisant la suite-« reboot » du cultissime Tron. Cela avait donné Tron l’héritage en 2010, un « blockbuster » batard aussi admirable par sa direction artistique régulièrement étourdissante (décors phénoménaux, effets spéciaux saisissants, bonne bande originale des Daft Punk, mise en scène minutieuse) qu’agaçant par son scénario grossier et le peu d’intérêt que semblait porter le casting à ce projet. Malgré le succès mitigé de ce premier film, l’un des plus chers de l’histoire du cinéma, Kosinski avait réussi à s’imposer comme un metteur en scène plutôt prometteur qui savait gérer ce type de grosse production. Ce qui n’était, en soit, pas une mince affaire. On pouvait lui excuser les inévitables défauts de ce premier essai, qui n’était pas forcément aidé par sa gigantesque logistique et les inévitables pressions de la part de producteurs et financiers qu’on imagine tendus.
Si l’on ajoute à cela une équipe technique de rêve, dont le groupe M83 à la B.O. et l’excellent directeur de la photographie Claudio Miranda (L’Etrange Histoire de Benjamin Button, L’Odyssée de Pi pour lequel il a été oscarisé, ainsi que le futur Tomorrowland), on pouvait être amené à penser qu’Oblivion serait au minimum un film de divertissement visuellement étourdissant. Un contrat qui n’est malheureusement pas nécessairement rempli par les « blockbusters » américains actuels qui dilapident de façon aberrante les mêmes sommes qu’il avait autrefois fallu à James Cameron pour pondre ses immenses Terminator 2 et Titanic. Oblivion demeura malgré tout difficile à monter, notamment par son caractère sombre et ambitieux. Un aspect impossible à faire rimer avec « grand spectacle onéreux » dans l’esprit des studios. Après de nombreux compromis, Universal, très fragilisée depuis quelques années par une série de « flops » qui aurait pu lui être fatale, a fini par accepter de le financer à condition que Kosinski se débrouille pour faire son film avec une enveloppe réduite de 120 millions de dollars. Tom Cruise, en mal de science-fiction depuis l’abandon des Montagnes Hallucinées, projet d’adaptation d’une passionnante nouvelle déprimante de H.P. Lovecraft par Guillermo Del Toro et produite par James Cameron, a accepté de compléter le tableau en revêtant une énième fois cet habit de sauveur du monde qui lui va si bien.
Alors Oblivion est-il au final un pétard mouillé ? Il faut dire que la campagne « marketing » a vendu le dernier rejeton d’Universal d’une bien étrange manière. Après quelques bandes annonces où l’on peinait à comprendre son synopsis visiblement nébuleux, Oblivion a mystérieusement disparu des médias. Malgré des affiches inspirées, ce qui n’est pas chose courante, le film n’était visible nulle part. Seules quelques avant-premières eurent lieu dans des pays qui ne représentent pourtant pas le circuit promotionnel habituel (rien en France notamment). Et un embargo de la presse fut instauré jusqu’à la sortie française du film. De deux choses l’une : soit Oblivion était un carnage qu’Universal tentait de masquer jusqu’au dernier moment afin de ne pas nuire à la possibilité d’un gros démarrage au box-office ; soit le film était rempli de « twists » que la production souhaitait cacher afin que les critiques ne gâchent pas par inadvertance l’effet de surprise. Après visionnage, malgré les défauts évidents d’Oblivion, c’est la seconde option qui prévaut tant le second film de Kosinski, loin d’être un chef d’œuvre ou un grand standard de la S.F. au cinéma, est tout sauf un nanard.
S’il est plus abouti et plus divertissant que Tron l’héritage, Oblivion dispose des mêmes défauts que le précédent essai de Kosinski. La bonne nouvelle c’est qu’il n’est pas dépourvu des mêmes qualités. Visuellement, le film est phénoménal. De mémoire, il faut remonter au Prometheus de l’année dernière pour retrouver une direction artistique aussi prestigieuse dans un « blockbuster » américain ; et le dernier navet de Ridley Scott constituait déjà une exception dans le paysage de plus en plus « cheap » de la grosse production hollywoodienne. L’analogie entre ces deux longs métrages ne s’arrêtent pas là : ils disposent d’un budget « réduit » qui a obligé leurs équipes à user de milles astuces pour tirer au mieux parti de leurs financements (et on voit que ça marche mieux qu’une débauche de moyens), ils tentent de refaire flirter la S.F. au cinéma avec des thématiques plus ambitieuses, ils font prévaloir l’ambiance à la narration et à l’action pyrotechnique, et ils ont été tous les deux tournés dans les mêmes magnifiques paysages désolés d’Islande. Cela faisait quelques temps qu’on ne s’était pas autant extasié au sujet d’un de ces « blockbusters » U.S. qui se font de plus en plus souvent voler la vedette par la concurrence étrangère : les gros films de divertissement de ces derniers mois qui furent aussi époustouflants étaient soit néo-zélandais (Le Hobbit), britannique (SkyFall) ou réalisé par un taiwanais (Ang Lee et son Odyssée de Pi).
Quel plaisir de pousser à nouveau des « Wouah ! » pendant la projection d’un film ! Quel émerveillement de voir des effets spéciaux si avancés et « invisibles » que l’on ne questionne jamais la tangibilité de cet univers foncièrement « impossible » ! De quoi renvoyer Jack le chasseur de géants de Bryan Singer dans les tréfonds de la médiocrité d’où il n’aurait jamais dû s’échapper. Joseph Kosinski confirme sa capacité à savoir admirablement bien emballer une scène d’action. Il sait parfaitement où placer sa caméra et comment trouver l’angle ainsi que la lumière adéquate pour créer un effet ou une ambiance. On retrouve son gout de la dichotomie colorée qui était déjà présente dans l’univers de Tron l’héritage : chaque camp est vêtu de noir ou de blanc, et l’appartenance à une couleur peut être trompeuse quant à la bonne intention de celui qui la porte. De même, les mondes futuristes que ces deux longs métrages dévoilent sont cliniques et aseptisés. Deux mondes artificiels dominés par une toute puissance technologique dans lesquels le facteur humain essaye de ne pas se faire dévorer en tentant de conserver son empathie et sa capacité de raisonnement. Discrètement, Kosinski est en train de développer une patte, un style visuel bien à lui tout en l’émaillant de quelques thématiques qui paraissent le préoccuper.
Cependant, il ne parvient pas encore à dépasser les nombreuses scories de Tron l’héritage. Sans être aussi froid que ce dernier, Oblivion peine souvent à glisser sur le terrain de l’émotion. Tom Cruise fait le minimum syndical. S’il le fait de manière convenable, on l’a déjà vu plus inspiré et charismatique dans un rôle destiné à sa propre glorification. Il ne parvient jamais à retrouver ce trouble, cette ambiguïté inquiétante qui lui servait de moteur pendant les années 1990 et 2000 dans des interprétations mémorables alliant séduction, perversion et opacité (Entretiens avec un vampire, Eyes Wide Shut, Collateral, Magnolia ou encore Minority Report). Pourtant, vue la nature et les nombreux rebondissements qui entourent l’identité de Jack Harper, cette ambivalence aurait pu élever le long métrage et rendre plus évidente, voire prégnante, ce questionnement sur la persistance de l’âme, de l’identité et du refoulement qui traverse Oblivion. Après son pétage de câble post-La Guerre des Mondes, Tom Cruise avait fait une longue traversée du désert dont il était sorti par le rire et l’autodérision. On avait été amené à penser que la célèbre star allait s’en servir comme d’un tournant qui l’amènerait à retourner à des rôles plus adultes. Mais malgré ses cinquante ans passés et ses démystifications iconico-héroïques dans Knight and Day, Mission Impossible - Protocole Fantôme ou encore l’assez inepte Rock Forever, Cruise ne veut pas abandonner ses rêves d’explosions et de cascades visant à le valoriser et à le conforter dans ce statut de centre du monde à la fois d’un point de vue médiatique et cinématographique.
Et pourtant, à l’instar du passionnant Jack Reacher, des fêlures apparaissent périodiquement sur l’« action hero ». Là où Reacher finissait par cultiver une misanthropie, un nomadisme et une violence surprenante qui contrebalançait avec le visage « sans âge » de Cruise, Harper dévoile à ses dépens un passé bien plus trouble qui détruit cette image de héros qui lui est conférée dès l’introduction. Il y a quelque chose de sporadiquement touchant chez ce Tom Cruise qui se reconstruit en redécouvrant ce qu’il avait enfoui, au point de perpétuellement se demander « qui il est ?» avant de réaliser que ce qu’il a refoulé constitue en réalité ce qu’il est. Il est regrettable que ce spleen ne se retrouve pas chez les personnages secondaires, tous plus fonctionnels les uns que les autres. Morgan Freeman reprend son rôle cliché de « narrateur » de l’histoire. Il faut dire qu’avec une voix pareille, il serait bien dommage de s’en priver, mais c’est un peu un constat d’échec à demi-avoué que de voir un tel personnage expliquer les enjeux dans des monologues laborieux, alors que ceux-ci ont soit déjà été montrés ou déjà expliqués par Tom Cruise (qui se lance par de deux fois dans le récit de l’ancienne guerre entre les humains et les aliens dont la Terre fut une victime collatérale).
Et mieux vaut passer sous silence le traitement des personnages féminins. Olga Kurylenko joue le rôle de la princesse en détresse que Jack Harper entend protéger. Une fois que son lien passé avec le héros est dévoilé, le personnage perd de son charme alors qu’il était au départ plein de promesses lors de son introduction dans le récit. Kurylenko se révèle assez ennuyeuse alors qu’elle irradiait littéralement dans A la Merveille de Terrence Malick. Un comble lorsque l’on sait à quel point son personnage dans Oblivion est censé phagocyter les rêves du héros. La coéquipière et amante Victoria, incarnée par Andrea Riseborough, fait une « love interest » plus intéressante car plus tragique et moins déterminée. Mais elle est brutalement mise de côté à partir de la moitié du film et ne reviendra plus jamais. L’autre problème du film est son déroulement mécanique, presque trop logique, qui s’agence mal avec l’emballement des « twists » à répétition. On veut nous perdre mais on est perpétuellement en terrain connu, que ce soit dans le déroulé de l’intrigue ou dans l’accumulation référentielle du monde d’Oblivion.
Si l’univers du film, pris dans son ensemble, est souvent fascinant, il résiste très mal à un décorticage précis. Et Kosinski n’arrange pas son cas en s’embarrassant de clins d’œil lourdauds qu’il aurait pu éviter. Au final, on a de violents échos de La Planète des Singes et de Mad Max pour le décorum post-apocalyptique, de Star Wars pour l’étourdissante course poursuite aérienne dans un canyon, de Matrix pour les séquences où Morgan Freeman révèle au héros que son monde n’est pas ce qu’il croit être, et même d’Independance Day pour ce climax puissant (accompagné d’un des meilleurs « fuck you » au cinéma) dont on aurait aimé que l’ensemble du film ait la même force,… Et il y a bien sûr l’ombre beaucoup trop imposante du sacrosaint 2001 : L’Odyssée de l’espace. Au point que la révélation au sujet de la mystérieuse Sally qui donne des ordres à Harper et à Victoria depuis le Têt, la base triangulaire en orbite autour de la Terre, déçoit un peu malgré son décorum gigantesque rappelant momentanément « Rendez-vous avec Rama » d’Arthur C. Clarke (décors nous faisant au passage méchamment fantasmer sur une résurrection du fameux projet d’adaptation de David Fincher avec… Morgan Freeman dans le rôle-titre).
On sera gré à Kosinski de clore son récit, là où la mode du « blockbuster » américain veut dorénavant qu’une scène post-générique soit ajoutée afin d’amorcer un prochain opus sous la forme d’un « cliffhanger » comme s’il s’agissait d’une série télévisée. Néanmoins, si l’enchainement des « twists » apparait comme une ficelle plus roublarde que pertinente, certains visant plus la surprise pure que l’intérêt thématique ou narratif, Oblivion réserve de beaux moments poétique. Un peu à l’image de cette très belle scène d’amour nocturne accompagnée du thème tonitruant composé par M83 pour le film (bien que le reste de la B.O. soit moins enthousiasmante car lorgnant trop du côté de l’actuel Hans Zimmer). Mais on aurait aimé plus d’évasion et de réflexion en contrepartie de ce manque d’action. Kosinski doit donc apprendre à mieux choisir et/ou à mieux travailler son scénario. Car le jeune metteur en scène s’impose pour l’instant comme l’héritier le plus évident de Ridley Scott : un brillant formaliste dont la réussite artistique de ses films dépend avant tout de la qualité et de la solidité des scripts qu’il entend servir. Avec une bonne histoire parfaitement structurée, Joseph Kosinski pourrait bien être capable de signer un jour son Blade Runner.
NOTE : 6.5 / 10