Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : I Give It A Year
Film britannique sorti le 10 avril 2013
Réalisé par Dan Mazer
Avec Rose Byrne, Rafe Spall, Simon Baker,…
Comédie
Depuis qu’ils se sont rencontrés dans une soirée, Nat, jeune femme ambitieuse, et Josh, apprenti romancier, nagent dans le bonheur malgré leurs différences. Car si Josh est plutôt du genre intellectuel, Nat est une fonceuse. Ce qui ne les a pas empêchés d’être réunis par un coup de foudre réciproque. Leur mariage est idyllique, même si personne – de leurs proches à leurs amis, jusqu’au pasteur qui officie – ne croit qu’il pourra durer… Surtout quand l’ex-petite amie de Josh, Chloe, et le charmant client américain de Nat, Guy, s’en mêlent. Alors que Josh et Nat s’apprêtent à fêter leur un an de mariage, aucun des deux ne veut être le premier à jeter l’éponge. Leur couple pourra-t-il résister aux pressions de toutes parts ?
L’Internet est un merveilleux outil dans la promotion d’un film. Imaginez-vous trente ans auparavant : l’unique moyen de se documenter sur un film était d’acheter le moindre mensuel imprimé qui en faisait mention. Une vraie chasse aux trésors qui dévoilait souvent des informations au compte-gouttes. Et les bandes annonces ne pouvaient être visibles que dans les salles de cinéma. Tentez de concevoir l’extase d’un cinéphile qui découvrait sur un grand écran les premières images d’Alien, d’Apocalypse Now, d’Indiana Jones ou bien d’Abyss. La démocratisation du Net a permis au cinéphile d’avoir bien plus facilement accès aux informations relatives à la production d’un film qu’il attend avec impatience. Au point que certains savent à l’avance le déroulé exact de celui-ci avant même d’avoir à acheter son ticket pour l’avant-première. Une véritable mine d’or perverse. On est dorénavant assailli par la publicité, par les trente « trailers », par les multiples bandes annonces de bandes annonces (le nouveau concept « marketing » pour amener les « geeks » à un état de transe shamanique), par les dizaines de clips promotionnels révélant l’envers du décor avant même qu’on ait eu le temps de voir ledit décor, par la centaine d’affiches différentes pour un même long métrage (parfois un poster pour chaque personnage de l’histoire), et bien entendu par les milliers de photographies de tournage réussissant à passer le filtre plus ou moins intransigeant des studios.
Une foultitude d’informations disponibles et relayées bruyamment par une multitude de sites spécialisés sur le cinéma. Au final, il est rare pour un cinéphile aimant fureter sur le Net au sujet de sa passion favorite qu’un film lui soit totalement inconnu. Qu’il est difficile de se détourner de ce petit écran pour ne pas voir la dernière aguiche donnée par un studio souhaitant vous inciter à gouter à son produit afin que vous ayez envie de le consommer intégralement à sa sortie ! Est-il encore possible, pour un jeune cinéphile appartenant à la génération qui a vu la démocratisation de l’ordinateur dans les foyers, d’entrer dans une salle de cinéma pour voir un film dont il ignore le sujet, le réalisateur et le casting ? Peut-il regarder un long métrage avec un esprit vierge de tout présupposé parce qu’il y est allé sous les conseils insistants de deux ou trois connaissances qui n’ont pas daignés lui en dire plus ? Quelle étrange idée qui semble maintenant très proche d’un postulat de science-fiction ! C’est ce qui m’est pourtant arrivé avec ce Mariage à l’anglaise, traduction évidemment débile de I Give It A Year, une comédie anglaise qui dispose pour une fois d’une couverture médiatique frôlant le néant.
Et pour cause car, à l’image du récent et réussi This is 40 (40 ans : mode d’emploi) de Judd Apatow, cette comédie, si elle venait à être trop visible aux yeux du public français, lui révèlerait de manière évidente que les producteurs œuvrant pour l’Exception Culturelle se foutent régulièrement de lui à coups de Boule & Bill, de Camping 2, de Les Seigneurs, de Stars 80,… Que des productions « humoristiques » prévues pour un futur « prime-time », avec des acteurs provenant de la télévision qui jouent dans dix films par an en ne faisant pas évoluer d’un iota leur « acting ». Des comédies françaises qui, en toute logique, n’ont droit qu’à une mise en scène de téléfilm. Cela se fait évidemment selon les normes de la télévision hexagonale, et ce, même si les pays étrangers n’hésitent plus depuis longtemps à se servir quotidiennement du petit écran comme d’un terrain d’expérimentations, d’écriture et de perfectionnement, à l’image des Etats-Unis (Mad Men, Les Sopranos, Sur Ecoute, Broadwalk Empire, 24, et trente autres exemples tout aussi valables…), du Royaume-Uni (Sherlock, The Hour) ou encore de la Suède (Millenium, Real Humans). Comment faire vivre ce cinéma français, dans l’ensemble médiocre, si sa principale source de revenus (les comédies) est boudée par le public parce qu’il vient de découvrir qu’on fait bien plus drôle et beaucoup plus actuel ailleurs ?
Certes, on pourrait continuer de s’engraisser docilement comme des oies devant la centaine de comédies françaises (autre synonyme pour « films pas drôles ») mettant en avant des pointures de la scène, à défaut d’être des pointures de cinéma comique, comme Gad Elmaleh, Frank Dubosc, Kad Merad, Jamel Debbouzze, Omar Sy ou encore José Garcia. On pourra toujours arguer que certains ont eu de temps à autres leurs petits moments de gloire ; tout n’est heureusement pas si noir. Mais reconnaissons que le ratio est bien décevant puisqu’il aura fallu tout ça pour avoir un Jean Dujardin. L’état de la comédie française est d’autant plus préoccupant qu’une exécrable relève « bobo » et fils à papa commence à tenter de construire une consternante alternative (Frédéric Beigbeder ou encore Nicolas Bedos). Avec la sortie du dernier Apatow, j’avais un peu parlé de la concurrence américaine. Allons cette fois voir ce qu’il en est du côté des Anglais. La tradition comique de la Perfide Albion n’est plus à refaire, notamment depuis la mythique troupe des Monty Python, maîtres d’un humour « so british » portant au pinacle l’absurde. Dans les années 90, on se souvient d’un certain nombre de perles dans le domaine des comédies romantiques, notamment avec le bellâtre Hugh Grant, ou encore avec le classique hilarant Un Poisson Nommé Wanda. Dans les années 2000 furent découverts en Angleterre quelques comiques et scénaristes de talent grâce à la série Les Allumés, menée tambour battant par les acteurs Simon Pegg et Nick Frost ainsi que par le metteur en scène Edgar Wright. On a retrouvé ce trio de la mort dans le génial Shaun of the Dead (miraculeusement bien distribué en France, probablement une erreur causée par son gros succès outre-Manche) et le non moins réjouissant Hot Fuzz (passé inaperçu dans nos verdoyantes contrées).
Toute cette évolution a construit la renommée de la comédie à l’anglaise, alliant exubérance, dialogues très soignés et intelligence du propos. A l’inverse d’une majorité de comédies françaises, on regarde rarement une comédie « british » en se contentant de fièrement se gratter la bedaine. Les Anglais ont souvent considéré la comédie comme un genre valorisant, ambitieux et capable d’évoquer de manière pertinente des questions ou des phénomènes de société. C’est là où l’on en vient au mystérieux I Give It A Year. Si l’on ne s’en fie qu’au pitch, il ne s’agit que d’une énième comédie romantique sur deux individus opposés qui s’aiment et se déchirent à cause de leurs différences. Mais le film est en fait le miroir inversé de ce genre très codifié pour, au final, se conclure sur un joli pied-de-nez aux classiques de la comédie romantique. Si I Give It A Year est aussi réussi c’est d’abord par la qualité de son script qui fourmille de phrases, de répliques et de situations qui font toujours mouche. Et le film est carrément élevé par son casting inspiré, capable de rendre au mieux service à ce script jonglant avec des tonalités et des types d’humour différents avec une habileté jubilatoire. Il y en a pour tous les gouts, qu’ils soient subtils et élégants ou vulgaires et graveleux (notamment grâce à quelques emprunts à la comédie étasunienne). Si le film flirte de temps à autre avec l’humour référentiel, il ne tombe pas dans le piège de Ted, ce qui garantit à I Give It A Year de particulièrement bien vieillir.
Et comme toute grande comédie qui se respecte, le film dispose d’un fond plus grave et sérieux qu’il rend accessible par un humour qui dédramatise les situations et les idées tout en ne les édulcorant pas. Après tout, le film est une démystification de cette institution qu'est le mariage et retrace en filigrane rien de moins que la lente agonie d'un amour. I Give It A Year a aussi un ton grinçant assez jubilatoire quand on le compare aux messages stéréotypés, consensuels et bien proprets de nos propres comédies. Pour la France, le genre irait toujours de pair avec « spectacle familial », de préférence « débilitant ». Dans I Give It A Year, tout le monde, y compris les personnages les plus secondaires, en prend plein la figure. Que ce soit le prince charmant « yankee » incarné (par un Simon Baker jouant avec son image de bellâtre tirée de la série Le Mentalist), les bobos écologistes (dans une tordante scène de restaurant suivie d’un des ménages à trois les plus originaux de l’histoire du cinéma), la femme d’affaire carriériste (Rose Byrne qui, en plus d’être une actrice absolument magnifique et talentueuse, confirme un don inné pour la comédie après ses prestations remarquées dans American Trip et Mes Meilleures Amies), l’écrivain(-chômeur) un peu gamin ou encore le meilleur ami boulet,…
On pourrait énumérer longtemps les divers moments extrêmement drôles qui n’hésitent pas à durer jusqu’au point de rupture. On se réjouira de l’inventivité de la mise en scène, qui mêle notamment scène de suspense et intenses fous rires en jouant sur les changements de points de vue (la séquence des photos). Mais le plus important est qu’I Give It A Year n’est pas un film destiné à « juste » faire esclaffer le spectateur pendant deux heures. Sans trop s’y appesantir, ce que n’hésite pas à faire, parfois à leurs dépens, une majorité de productions comiques de la firme Apatow, I Give It A Year sait aussi se tourner avec un certain succès du côté de l’émotion. Et cette réussite vient conjointement de l’écriture des situations, qui sait parfaitement amener ces ruptures de tons sans desservir la narration de ce qui doit avant tout rester un film enjoué, et de la capacité des acteurs principaux à savoir varier leurs aptitudes de jeu (ce qui est nettement moins probant chez bon nombre de « comiques » hexagonaux). Alors faites fi du poster ridicule et du titre peu séduisant. Allez remplir les quelques salles projetant ce film. Pour l’instant, elles sont vides à cause de l’absence de publicité dont jouissent allègrement d’autres productions bien moins honorables que ce I Give It A Year.
NOTE : 7 / 10