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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Poetry

                                                         

 - Film sud-coréen sorti le 25 août 2010

 - Réalisé par Lee Chang-Dong

 - Avec Yoon Jung-hee, David Lee, Kim Hira,…

 - Drame

            Dans une petite ville de province du Gyeonggi traversée par le fleuve Han, Mija vit avec son petit-fils, qui est collégien. C'est une femme excentrique, pleine de curiosité, qui aime soigner son apparence, arborant des chapeaux à motifs floraux et des tenues aux couleurs vives. Le hasard l'amène à suivre des cours de poésie à la maison de la culture de son quartier et, pour la première fois de sa vie, à écrire un poème. Elle cherche la beauté dans son environnement habituel auquel elle n'a pas prêté une attention particulière jusque-là. Elle a l'impression de découvrir pour la première fois les choses qu'elle a toujours vues, et cela la stimule. Cependant, survient un évènement inattendu qui lui fait réaliser que la vie n'est pas aussi belle qu'elle le pensait...

Yoon Jung-hee. Diaphana DistributionYoon Jung-hee. Diaphana Distribution

            Grande sensation lors de son passage l'année dernière au Festival de Cannes au sein d'une sélection des plus mornes, à tel point qu'il faisait figure de grand favori pour la Palme aux côtés de Des Hommes et des Dieux et d'Oncle Boonmee, Poetry arrive à la fin d'une période estival riche en gros films qui risquent de lui faire un peu d'ombre. Ce qui serait bien dommage car le dernier long métrage de Lee Chang-dong regorge de qualités, faisant de celui-ci l'un des meilleurs films de ces dernières semaines. 

            Tout d'abord Poetry renforce l'idée que dernièrement ce sont les actrices sud-coréennes qui sont les plus en forme. Après la sidérante Kim Hye-Ja dans l'excellent Mother de Bong Joon-ho, c'est donc au tour de Yoon Jung-hee d'accomplir un véritable tour de force. Illuminant chaque plan et soutenant le film par sa simple présence, elle est en fait le « rayon de soleil » du film sans lequel Poetry aurait été trop dans le « pathos » et le misérabilisme excessif et donc trop insoutenable émotionnellement. Car elle doit faire face à rien de moins qu'à la culpabilité de son petit-fils dans un viol collectif qui a entrainé le suicide d'une jeune fille, au harcèlement dont elle est victime par le vieil infirme malade dont elle s'occupe, et enfin à un Alzheimer qui arrive à petit pas. Et pourtant, malgré son sujet très lourd, Poetry se révèle en fin de compte assez optimiste par le personnage de Mija. Celle-ci refuse de perdre espoir et se réfugie dans la poésie pour s'échapper et  voir enfin les beautés du monde qui l'entoure afin qu'elles se substituent à la laideur des hommes. 

            A la violence physique omniprésente dans la plupart des (trop) rares films sud-coréens qui parviennent à atteindre les salles de l'hexagone, dont la plupart sont ceux réalisés par le trio Bong Joon-ho / Park Chan-wook / Kim Jee-woon, Poetry préfère instaurer une mise en scène et une ambiance plus sereine, plus favorable à la forme de méditation auquel Mija s'adonne afin de mieux « voir » les choses. Il est ainsi intéressant de noter que, selon Lee Chang-dong, pour arriver à faire de la poésie c'est la vision qui prévaut sur la capacité à savoir bien écrire ; le film invitant lui-même le spectateur à s'ouvrir à la poésie et à suivre le même parcours que Mija par le biais des images qu'il lui offre. L'aspect esthétique du film est donc privilégié même si Lee Chang-dong n'abuse pas d'effets de lumière ou de filtre pour ne pas rendre les paysages trop artificiels et leur conserver une certaine réalité, comme si ces instants étaient pris sur le vif. Le plus beau passage à ce titre est la séquence où Mija marche dans la campagne ensoleillée avant de discuter de la beauté des fleurs et des fruits avec une paysanne qui se révèlera être la mère de la fille violée. 

            C'est en se focalisant sur le personnage de Mija, que Poetry montre l'intérêt de faire de la poésie : s'extirper de la réalité, voir au-delà des apparences. Pour Mija, arriver à écrire son premier poème est capital. D'abord parce que ce serait une forme d'accomplissement car on lui dit depuis son enfance qu'elle devrait faire de la poésie car elle « aime les fleurs et dire des choses bizarres » et est donc faite pour « ces choses-là ». C'est aussi une nécessité vitale. Car arriver à bien voir, à mettre des mots sur les choses et les sensations, à s'exprimer tout simplement, permettrait à Mija de « bloquer », ne serait-ce qu'un court instant, l'avancée inexorable de sa maladie d'Alzheimer ; menace sourde qui, si Lee Chang-dong ne cherche pas à s'y appesantir, demeure bien présente dans quelques scènes clés comme celle du taxi. Et enfin, écrire des poèmes c'est réussir à s'arracher du quotidien et de la lâcheté des hommes. Notamment celle de ces parents qui la prennent de haut, avec condescendance, comme si elle était sénile, et qui tente d'étouffer le viol collectif, dont leurs enfants sont coupables et qui a entrainé le suicide de la victime, en donnant une somme d'argent conséquente à la mère désormais seule. 

            A cette vie insupportable, entre un patron tyrannique, une fille absente qui ne joue pas son rôle de mère, le silence et l'immobilisme d’un petit-fils (dont le jeu un peu trop exagéré de l'acteur ferait passer son personnage pour quasi-autiste), la maladie et la mort, Mija (ou le réalisateur) va y substituer des cours et des séances de lecture de poésie. Contrepoint optimiste afin de s'ouvrir au monde plutôt que de faire comme son entourage qui se referme sur lui-même, dans le silence. Les séances de lecture apparaissent comme une forme de résistance par leur dynamisme, les rires, les débats et les notes de musique qui s'y dégagent. La fin assez mystérieuse de Poetry est des plus émouvantes puisque, par le biais de la voix off de Mija qui lit le poème qu'elle a enfin réussi à composer après ces épreuves, Chang-dong symbolise cet acte comme une forme de rédemption face à toute cette barbarie qui l'a touché. Un accomplissement final vers lequel le film tendait indirectement depuis le départ. Le sort « physique » de Mija n'importe alors plus puisqu'elle a concrétisé ce qu'elle voulait le plus et ce pour quoi elle était « faite ». Pour elle,  il est enfin temps de passer la main sans oublier de remettre un peu d'ordre et de morale dans ce petit monde qu'elle va symboliquement quitter (à ce titre, le dernier match de badminton est assez stupéfiant par la mise en scène de Chang-dong et le jeu de Yoon Jung-hee).   

            Tout comme le Mother de Bong Joon-ho sorti cette année, Poetry est le beau portrait d'une (grand-) mère courage, qui va devoir se dépasser pour affronter la culpabilité d'un crime que leur fils irresponsables sont incapables d'endosser. Jusque dans leur final, les deux films sont assez semblables, même si le second est quand même meilleur. Ces femmes iront jusqu'à donner de leur personne pour s'en sortir mais l'héroïne de Poetry se distingue en un point capital : elle arrange la situation et en sort encore meilleure qu'avant en voulant privilégier la beauté, l'ouverture, l'optimisme, les sentiments et une certaine forme de morale.

* * * * *                         

Yoon Jung-hee. Diaphana DistributionYoon Jung-hee. Diaphana Distribution 

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