Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Populaire
Film français sorti le 28 novembre 2012
Réalisé par Regis Roinsard
Avec Romain Duris, Déborah François, Bérénice Bejo,…
Comédie
Au cours du printemps 1958, Rose Pamphyle, 21 ans, vit encore chez son père, veuf bourru qui tient le bazar d’un petit village normand. Elle doit épouser le fils du garagiste et est promise au destin d’une femme au foyer docile et appliquée. Mais Rose ne veut pas de cette vie. Elle part pour Lisieux où Louis Echard, 36 ans, patron charismatique d’un cabinet d’assurance, cherche une secrétaire. L’entretien d’embauche est un fiasco. Mais Rose a un don : elle tape à la machine à écrire à une vitesse vertigineuse. La jeune femme réveille malgré elle le sportif ambitieux qui sommeille en Louis. Si elle veut le poste, elle devra participer à des concours de vitesse dactylographique. Qu’importent les sacrifices qu’elle devra faire pour arriver au sommet, il s’improvise entraineur et décrète qu’il fera d’elle la fille la plus rapide du pays, voire du monde. Et l’amour du sport ne fait pas forcément bon ménage avec l’amour tout court…
Harvey Weinstein aime le cinéma français. Surtout le cinéma français qui peut lui permettre de gagner pleins de sous. Comme souvent, il avait eu le nez creux en étant l’un des premiers à flairer un potentiel filon avec le somptueux film muet de Michel Hazanavicius, The Artist. Une flopée de prix plus tard (Prix d’interprétation à Cannes, Césars, Golden Globes, BAFTAs et Oscars), il s’était empressé d’acquérir les droits de distribution et de « remake » d’Intouchables, succès délirant au box-office l’année précédente qu’il entendait bien réitérer sur le sol américain. Avec moins de succès critique et public néanmoins, bien que la nouvelle version américaine, prévue avec Colin Firth à la place de François Cluzet, devrait se charger sans peine de ce travail puisque le concept, une fois débarrassé de ces sous-titres rébarbatifs, devrait se révéler suffisamment fédérateur pour grappiller ces quelques nominations aux oscars si convoitées par Weinstein.
Pourquoi une telle introduction sur le gout « frenchy » du plus influent des producteurs d’Hollywood ? Parce que Populaire de Regis Roinsard a d’abord fait parler de lui dans le milieu des cinéphiles pour avoir été acheté très tôt par un Harvey Weinstein qui entendait le distribuer sur le territoire U.S. En pleine période de promotion pour The Artist, un tel geste envers un nouveau film français, alors encore en production, était loin d’être anodin. Cela voulait dire que Weinstein y avait vu un potentiel assez important ; un détail qui n’a fait qu’accroitre l’attente fébrile pour ce film. Produit par Alain Attal, ce premier long métrage était en plus tiré d’un script déjà jugé excellent alors qu’il n’en était encore qu’à sa première version.
Nostalgie
Qu’en est-il réellement de ce Populaire ? Il faut en effet se méfier aujourd’hui du moindre « buzz » médiatique à même de masquer le plus misérables des navets cinématographiques derrière des oripeaux de « blockbuster » épique. Loin d’être un chef d’œuvre, le film de Roinsard n’en demeure pas moins très plaisant. Et il n’est pas bien compliqué de voir ce qui a tant séduit Harvey Weinstein dans ce long métrage. D’abord c’est un film qui ne refuse pas une certaine exigence et un certain travail formel, ce qui n’est malheureusement pas un réflexe automatique dans le domaine de la production française visant un large public. Sans être fondamentalement révolutionnaire, la mise en scène de Populaire est élégante, assez agréable à l’œil, dynamique et surtout capable d’amener quelques judicieuses idées de plans.
Il y a un vrai travail sur les couleurs et la reconstitution permettant non pas de reproduire cette France des Trente Glorieuses telle qu’elle était réellement mais telle qu’on se l’imagine dorénavant dans l’inconscient collectif. Il s’agit d’une France idéalisée, joyeuse, pop,… Populaire s’inscrit dans la droite lignée de ce cinéma hexagonal qui entend vanter une certaine nostalgie française des années 50 soi-disant plus enthousiastes, plus optimistes, plus sécurisées (les importants succès des Choristes de Christophe Barratier et du Petit Nicolas de Laurent Tirard y sont pour quelque chose). Le film de Roinsard sent un peu la naphtaline mais cette image un peu caricaturale sert de toute évidence le film qui se veut être une ode à l’insouciance et à la liberté, Populaire retraçant le parcours d’une jeune fille sortant du carcan familial pour vivre sa vie à une période où le mouvement féministe prend de l’ampleur.
Pas question de faire mention de sujets qui fâchent comme le conflit algérien battant alors son plein à la date à laquelle se déroule l’intrigue. Pas de démystification de cette période comme on pouvait brillamment en trouver dans les deux OSS 117 d’Hazanavicius qui empruntaient moins cette esthétique vieillotte pour lui rendre hommage que pour en dégager les incalculables scories masquées par les (très nombreuses) séquences hilarantes. Cette France désuète est celle que les étrangers préfèrent. Pas étonnant que le film risque d’être un carton hors du territoire, et notamment en Amérique où on se délecte à voir cette société française si élégante, si BCBG et « so romantic » (d’où les très gros succès là-bas du Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet et de La Môme d’Oliver Dahan).
Compétition
Mais le ravissement n’est pas que visuel, bien que les Américains adorent les reconstitutions historiques soignées. Si Populaire a de fortes chances de marcher aux Etats-Unis, et aussi en France ne le cachons pas, c’est parce qu’il emploie quasiment la totalité des ficelles hollywoodiennes étrennées depuis plusieurs décennies. Comme dans bon nombre de comédies romantiques anglophones, on voit tout venir plus de dix minutes à l’avance. Mais cette mécanique contribue en partie à l’agréable plaisir de voir ce film puisqu’il nous donne toujours ce dont on attend de lui. Une serviabilité qui lui permet certes d’avoir une bonne réception immédiate (on sort forcément satisfait du long métrage) mais cette soumission constante aux codes du genre l’empêche d’être pleinement marquant puisque rien ne lui permet de se distinguer de la concurrence. C’était déjà le cas d’une précédente comédie romantique avec Romain Duris, L’Arnacoeur, qui citait perpétuellement comme les modèles anglo-américains des « sixties » au point de n’en être parfois plus qu’une très distrayante resucée.
Mais ce n’est pas tant par sa partie « rom-com » que le film peut autant plaire au marché américain. Car Populaire dispose d’une approche assez particulière de son intrigue qui en ferait plus un film étasunien que français. En effet, il s’agit d’un film de compétition. Un genre pas très à la mode chez nous tant il est plus dans les habitudes de célébrer le bon second plutôt que d’encenser le premier. En cela, Populaire se rapproche de cette très longue tradition de films sportifs outre-Atlantique. Roinsard aborde le milieu de ces compétitions dactylographiques qui existaient vraiment à l’époque comme s’il s’agissait du monde de la boxe. Un lieu où peut se faire la réussite personnelle et l’accomplissement de soi, tant physique que psychologique. La jolie Rose (la charmante et pétillante Déborah François) est un peu une Rocky ou un Jack LaMotta de la machine à écrire. Roinsard parvient d’ailleurs à filmer ces épreuves dactylographiques de manière rythmée et toujours originale ; un peu, mais dans une bien moindre mesure, à la manière d’un Martin Scorsese lorsqu’il mettait en scène un autre « sport » pas très cinématographique, à savoir les parties de billard dans La Couleur de l’Argent. Rose a évidemment droit à un mentor (Duris) avec qui elle entretient une relation conflictuelle comme Clint Eastwood/Hilary Swank dans Million Dollar Baby ou bien Tom Cruise/Robert Duvall dans Jours de Tonnerre de Tony Scott. Populaire est une « success story » française à la sauce américaine.
Le reste du film s’acharne bien à suivre les sentiers battus. On ne peut donc nier que Populaire est un très sympathique film de divertissement, à la fois honnête et réjouissant. En plus de dévoiler un univers plutôt inédit dans le cadre du 7ème art, le film de Roinsard se distingue par une certaine volonté de joliment envelopper son intrigue somme toute assez bateau. Mais il est un trop tôt pour s’enthousiasmer sur la quelconque naissance d’un bon réalisateur français tant ce premier essai repose sur des ficelles si bien établies que n’importe qui ayant un peu de jugeote pourrait, en les réutilisant, signer un film aussi agréable et futile. Au moins a-t-on l’assurance de passer un bon moment ce qui n’est jamais garanti à notre époque, que ce soit pour un film français ou américain. Mais cette mode titillant la fibre nostalgique du Français rétrograde et adepte du « c’était mieux avant » commence un légèrement à tourner en rond.
NOTE : 7 / 10
