Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 27 mars 2013
Réalisé par Ron Fricke
Documentaire
Tourné dans vingt-cinq pays durant cinq ans, « Samsara » explore les merveilles de notre monde. C’est un voyage extraordinaire, une méditation sans paroles sur la chute de notre civilisation.
Il y a près de deux semaines est sorti en France, en toute discrétion, un véritable OFNI (Objet Filmique Non Identifié). Son nom est Samsara et c’est un projet à plus d’un titre très particulier. C’est en premier lieu un documentaire réalisé par l’américain Ron Fricke. Son nom ne dira immédiatement quelque chose qu’aux cinéphiles un peu pointus. Fricke est connu pour avoir réalisé il y a une vingtaine d’années le documentaire Baraka, considéré aujourd’hui par la plupart de ceux qui ont eu la chance de le voir comme un long métrage d’une beauté quasiment inégalée. Et on peut affirmer que seul ce Samsara a depuis été capable d’atteindre cet étourdissant éclat esthétique. Diffusé au compte-goutte et disposant d’une couverture médiatique proche du néant, le film peut apparaitre comme difficile d’accès alors qu’il n’en est paradoxalement rien. Ce qui peut rebuter de prime abord, c’est l’absence de la voix off qui est pourtant une récurrence, pas forcément nécessaire d’ailleurs, du documentaire quel que soit sa forme (animalier, historique, télévisuel, cinématographique…). Ron Fricke refait ainsi le pari de l’intelligence du spectateur en ne soulignant pas par des dialogues superflus ce que ses images, toutes extrêmement évocatrices, parviennent à inspirer aux spectateurs.
Pourtant le film est relativement limpide et viscéral. Mais cela rend difficile toute analyse argumentée ou didactique à son sujet. Samsara est d’une richesse affolante et d’une puissance assez percutante mais ne dispose pas d’appui sur lequel se raccrocher aisément. Ou peut-être en a-t-il trop justement puisque Samsara semble avoir autant de sens qu’il y a de spectateurs. Ce film aura un effet à chaque fois différent sur l’individu qui le regarde car la personnalité et la sensibilité de l’un divergent forcément avec celles du voisin. C’est une œuvre qui se décortique moins qu’elle se ressent. Et pour cause : Samsara est moins un documentaire qu’une sorte de méditation dont les images ont une résonnance spécifique selon nos parcours et nos propres croyances qui se sont forgées au fil des années. Et ce n’est vraiment qu’à la toute fin de la projection, une fois que l’on a une vue d’ensemble complète, que l’on commence à être enfin apte à recoller chaque morceau pour trouver une signification globale à ce kaléidoscope d’images défilant dans un maelstrom de couleurs.
Et il y a cette impression diffuse qui parcourt tout le corps du spectateur pendant le visionnage de cette œuvre atypique. Un malaise indescriptible mais bien perceptible naissant de ce constat que dévoile Samsara. Car le propos, ou du moins l’ambition du film de Ron Fricke, est immense. Très souvent filmé d’un point de vue aérien, le film nous met à la place d’une entité divine omnisciente et omniprésente qui observe les mouvements d’une humanité s’automatisant de plus en plus. Samsara donne à voir une civilisation moderne qui tombe en ruines, à l’instar de ces vieilles villes antiques qui sont peu à peu envahies par le désert. Nés de la poussière, nous retournerons bientôt à l’état de poussière. L’usage de la « time-lapse » donne à nos yeux ébahis quelques-uns des plus beaux plans de l’histoire du cinéma. Ces effets d’accélération nous soulignent en plus efficacement le caractère cyclique et mécanique des mouvements de cette fourmilière humaine fonctionnant selon des règles qu’elle ne maîtrise pas et dont elle ne semble pas avoir pleinement conscience. Malgré la démesure de ses temples et de ses cathédrales parfois modernes (les gratte-ciels de Chine, de Los Angeles et bien entendu de Dubaï), qui tentent coute-que-coute de faire le lien entre le terrestre et les cieux, l’humain n’est au final que bien peu de chose par rapport au gigantisme de cette Nature et de cet Univers qui l’entourent.
« Samsara » est un terme tibétain désignant le caractère cyclique des naissances et des renaissances ; le titre du film de Fricke apparait donc cohérent puisqu’il relate la chute de notre société sans pour autant sous-entendre qu’il s’agit d’une fin irrémédiable (les mannequins et automates que nous créons ne prendront-ils pas le relai ? Hypothèse qui accréditerait le final incompris et pourtant si bouleversant du chef d’œuvre A.I. de Steven Spielberg). D’une manière plus générale, « samsara » est un mot qui peut aussi désigner le « monde », à l’image de cette fresque en forme de cercle que font les moines tibétains en ouverture et en clôture du long métrage de Fricke. Ces derniers font preuve d’une patience infinie pour concevoir cette « roue de vie », avant de la détruire sans ménagement et sans le moindre remords une fois que celle-ci est enfin achevée. Tout n’est qu’éphémère, et l’homme ne déroge pas à cette règle. Samsara n’est pas sans rappeler The Tree of Life de Terrence Malick dont la visée était aussi de relier l’infiniment petit (l’individu) à l’infiniment grand (le divin, le cosmos). A ceci près que Malick abordait ce poème lui-aussi réflexif et métaphysique du point de vue de la fiction. Néanmoins, ce Samsara pourrait aussi être perçu comme la mise en bouche du très mystérieux projet documentaire de Malick intitulé Voyage of Time, en cours de tournage et qui relatera l’histoire de la Terre et l’évolution de la vie sur notre planète.
Samsara fait aussi figure d’œuvre fleuve, ample et universelle qui dresse un portrait poignant de notre espèce. Un portrait du monde dans lequel chaque être humain se reconnaitra. La réussite même de cet objet est absolument hallucinante tant l’idée de départ était a priori risquée. Malgré son ampleur (cinq ans de tournage à travers vingt-cinq pays suivi d’un montage qu’on imagine épineux), Samsara impressionne par sa simplicité et son immédiateté. Sa logistique s’efface sans problème devant l’évidence et la force de ses images et de sa narration. Cette critique décousue, en partie due au désarçonnement éprouvé face à cette œuvre échappant au raisonnement et parlant directement à l’affect, ne doit pas effrayer les lecteurs. Bien au contraire : il est hautement recommandé de tenter cette expérience hors du commun. Car malgré son apparence inquiétante, l’enrichissant film de Fricke est probablement aussi important dans l’histoire du 7ème art que potentiellement marquant pour le spectateur. Et pour les Parisiens, il est vivement conseillé à cette occasion de se précipiter dans l’excellente salle du Max Linder car celle-ci bénéficie d’un équipement de pointe, dont un projecteur 4K donnant une définition d’image somptueuse, qui garantit une séance inoubliable.
NOTE : 8 / 10