Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Titre original : Warrior
- Film américain sorti le 14 septembre 2011
- Réalisé par Gavin O’Connor
- Avec Joel Edgerton, Tom Hardy, Nick Nolte…
- Action, Drame
Ancien Marine brisé, Tommy Conlon rentre au pays et demande à son père de le préparer pour un tournoi d’arts martiaux mixtes qui lui permettrait de gagner une fortune. Personne ne sait ce qu’il espère faire de cet argent. Le propre frère de Tommy, Brendan, décide lui aussi de s’engager dans la compétition pour essayer de sauver sa famille. Entre les deux frères, les années n’ont pas adouci les rancœurs. Immanquablement, les routes de Tommy et de Brendan vont bientôt se croiser. Au-delà de l’affrontement qui s’annonce, pour chacun, quelle que soit la cause qu’ils défendent, il n’est pas seulement question de remporter un prix, mais de mener le combat d’une vie…

Il est bien difficile de faire un film sur un sport spécifique. Toujours la même structure et la même approche narrative : un personnage en difficulté sociale essaye de s’accomplir au travers d’une pratique sportive et dont la réussite semble plus que comprise au départ. Mais évidemment, après un long parcours semés d’embuches, d’échecs et d’espoirs, ce personnage réussit à atteindre la gloire et l’accomplissement de soi. Rares sont ceux qui osent dévier de cette recette plus qu’éprouvée ; l’un de ceux-là étant le fameux Raging Bull de Martin Scorsese. C’est d’autant plus difficile de faire un film de sport original quand celui-ci est encore une fois un sport de combat. Et la liste est assez longue entre le film de Scorsese, la célèbre série des Rocky avec Stallone, Million Dollar Baby d’Eastwood, le biopic Ali de Michael Mann, The Wrestler d’Aronofsky qui ressuscitait Mickey Rourke ou encore le Fighter sorti cette année (pour ne citer que les plus connus et les plus récents).
A la différence de certains de ces titres, le Warrior de Gavin O’Connor ne se distingue en rien par sa structure. Tout juste se démarque-t-il en peignant un autre sport de combat, le MMA (Mixed Martial Arts, ou autrement dit Arts Martiaux Mixtes), qui n’a pas eu souvent droit aux honneurs du grand écran. Mais l’histoire en elle-même est assez bateau voire très calquée sur le premier épisode de Rocky. Il s’agit d’un homme qui est dos au mur, sur le point de perdre tout ce qu’il possède pour protéger sa famille, décide de réussir ce qu’il n’est jamais parvenu à obtenir : une victoire dans un tournoi. Un tournoi qui devait lui être pourtant inaccessible. Un tournoi qui peut lui rapporter suffisamment pour que sa famille puisse vivre définitivement à l’abri du besoin. La petite nouveauté, c’est que son inévitable grand adversaire final n’est autre que son frère qui s’est détaché de sa famille il y a bien des années. Lui aussi est motivé par une douleur intérieure qui va l’amener à se confronter à des combattants pourtant confirmés. Cette confrontation forcée et prévisible est un point fort pour Warrior puisque cela lui apporte une dimension dramatique assez forte, très proche de la tragédie grecque.
En effet, le fil rouge du récit repose sur cette simple question : que faut-il choisir entre le salut de ceux qu’on aime (l’argent servant, pour les deux frères, à palier les besoins d’une famille) et la chute de son frère. Ce combat, à connotation presque mythologique, est renforcé par le fait que les deux frères se détestent cordialement. Brendan (Joel Edgerton) voit dans la fuite de son petit frère avec sa mère une forme d’abandon. Tom (joué par Tom Hardy) déteste son frère aîné pour ne pas l’avoir accompagné et aidé à protéger sa mère de son mari alcoolique ; Brendan ayant choisi de rester avec la fille qu’il aime, et qui deviendra sa femme, tout en ignorant la maladie qui ronge sa mère. La confrontation finale n’en est que plus forte puisqu’à l’exception d’une courte scène sur une plage il s’agit de la seule séquence où les deux frères se retrouvent sur le même plan (pour rendre un duel encore plus intense, la meilleure idée est de limiter le nombre de scènes où les deux opposants sont face-à-face afin de créer une attente et une tension ; un peu comme ce qu’avait Michael Mann dans l’immense Heat).
Si les deux frères sont motivés par une même douleur (voir sa « famille » dans le besoin et avoir coupé les ponts avec sa famille de sang), ils ne suivent cependant pas le même parcours. Brendan vit dans le bonheur d’une nouvelle famille, réparant d’une certaine façon les erreurs de celle d’où il vient. Il a réussi en quelques sortes à passer à autre chose. Ce qui l’anime, c’est la volonté de les protéger. Tom est différent puisqu’il a accompagné sa mère qui a fui son mari ivrogne. Il la vu mourir à petit feu, toute seule et dans l’indifférence. Lui aussi a cherché une nouvelle famille mais en la personne de « l’armée ». Il s’est engagé aux côtés de ses « frères », les marines, et est parti en Irak. Mais il s’est fait une nouvelle fois trahir par celle-ci et n’est dorénavant plus motivé que par une rage profonde. Il est devenu une sorte de masse surnaturelle sortie de nulle part. La façon dont les deux frères accomplissent leurs combats est assez parlante : Brendan, l’éternel second et moins massif, met plus de temps à gagner et mise plus sur l’épuisement et la technique ; Tom, animé par la colère et ayant eu dans son enfance une carrière prometteuse, mise plus sur sa force et sa fureur intérieur ce qui l’amène à mettre K.O. en moins d’une minute ses adversaires.
Mais la véritable force n’est pas physique. La véritable force vient de l’intérieur. Si Tom réussit à aller aussi loin, ce n’est pas tant par son expérience passée et sa forte carrure que par son désir d’exprimer physiquement ses traumatismes et son dégout du monde et des gens. D’ailleurs, comme bon nombre de films sur le sport de combat, les scènes de bagarre sont assez rares. Dans Warrior il n’y en a presque pas pendant près d’une heure et demie. Mais ce manque est largement rattrapé au cours des quarante dernières minutes lorsque se déroule le fameux tournoi où tout doit se jouer. Car comme tout film de sport qui se respecte, Warrior s’intéresse avant tout plus aux joueurs qu’à leurs performances. Qu’est-ce qui les poussent et comment ils vivent leurs entrainements intensifs ? Quels sont leurs problèmes quotidiens et leurs doutes ? Ces long-métrages sont avant tout des films sociaux sur des personnages défavorisés qui ont en eux une blessure (ici matérialisée par des problèmes d’argent mais surtout un père alcoolique) qu’ils essayent volontairement ou involontairement de panser.
Et on en vient donc à ce fameux père. L’homme qui a détruit sa relation avec sa femme et ses fils par son addiction à l’alcool. L’homme qui, abandonné par tous, a décidé de ne plus toucher à une seule goutte afin de se guérir. L’homme qui voit dans le retour de l’un de ses fils, puis dans cette compétition, une possibilité de rédemption. Ce vieil homme torturé est surtout interprété par l’excellent Nick Nolte qui, avec cette prestation immense (la séquence où il replonge dans son vice), vient rien de moins que de réserver sa nomination à l’oscar du meilleur second rôle masculin. C’est ici que réside ce principal atout qui élève le film d’O’Connor du statut de série B un peu friquée à celui de très bon film. Car on n’a pas vu depuis longtemps un aussi beau trio masculin. Nick Nolte donc, mais aussi les deux jeunes frères en la personne de Joel Edgerton et Tom Hardy. Le premier est australien, a récemment été vu dans le remarqué Animal Kingdom et traquera Ben Laden dans le prochain film de l’oscarisée Kathryn Bigelow. Le second a déjà joué dans le Bronson de Refn (déjà monstrueux de présence) et s’apprête à être le principal méchant du nouveau Batman de Nolan. Et après avoir vu Warrior il est évident que leurs carrières ne sont pas prêtes de s’arrêter et qu’ils rejoignent sans problème les Jeremy Renner, Ryan Gosling et Michael Fassbender dans le groupe de cette « nouvelle vague d’acteurs virils mais complexes » (clairement une bien belle génération d’acteurs comme on n’en avait plus vu depuis le Nouvel Hollywood). On peut même aller plus loin dans le cas de Tom Hardy, puisqu’avec Warrior il devient évident qu’il a le charisme et le talent d’un Pacino ou d’un de Niro à leurs débuts.
Une confrontation musclée qui doit aussi beaucoup à la structure de son récit, très classique mais efficace, qui parvient à transformer le combat final en apothéose d’émotions et de hargne. Un final magnifique et emphatique où les deux frères se frappent, pour faire payer à l’autre ses propres souffrances, tout en voulant au plus profond d’eux faire la paix. Tout se jouera en une phrase, celle vers lequel tend tout le film. Le long-métrage amène évidemment cette rédemption pour les trois personnages tout en se montrant moins naïf que beaucoup de productions (les blessures ne peuvent se refermer aussi rapidement). D’ailleurs la scène de pardon entre Tom et son père qu’il hait véritablement n’est véritablement perceptible que par le spectateur (le père étant en plein delirium tremens, le fils s’abandonnant à un acte de pitié et de compassion car retrouvant enfin le père violent qu’il a toujours connu). De même, la question de l’argent remporté au final est éludée intelligemment puisqu’en fin de compte ce n’est pas là-dedans que réside le centre du long-métrage. Le véritable point névralgique de Warrior est dans la résolution de ce conflit fraternel, d’où la fin abrupte quelques secondes après l’arrêt du combat afin de conserver cette image des deux frères se soutenant l’un et l’autre.
Warrior est en soit une belle petite surprise. Souvent passé inaperçu, mal vendu et étant mal parti pour avoir un box office qui lui permettrait de rentabiliser son budget, le film de Gavin O’Connor a pâtit entre autres de la comparaison avec le trop récent Fighter de David O. Russell. C’est bien dommage puisque si sa mise en scène n’est pas brillante (il y a un problème de lisibilité dans les séquences de MMA) et si sa structure narrative peut paraitre cliché (et elle l’est d’une certaine façon), il se dégage de Warrior une réelle efficacité. Et il est bien difficile de ne pas être transporté par cette dernière demi-heure très riche en émotions. Rien que pour le trio d’acteurs phénoménal, et c’est un euphémisme, il faut impérativement aller voir Warrior si vous en avez encore l’occasion.
NOTE à 7,5 / 10
