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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Inside Llewyn Davis

Film américain sorti le 6 novembre 2013

Réalisé par Joel et Ethan Coen

Avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin Timberlake,…

Comédie, Drame, Comédie musicale

Llewyn Davis est à la croisée des chemins. Alors qu’un hiver rigoureux sévit sur New York, le jeune homme, sa guitare à la main, lutte pour gagner sa vie comme musicien et affronte des obstacles qui semblent insurmontables, à commencer par ceux qu’il se crée lui-même. Il ne survit que grâce à l’aide que lui apportent des amis ou des inconnus, en acceptant n’importe quel petit boulot. Des cafés du Village à un club désert de Chicago, ses mésaventures le conduisent jusqu’à une audition pour le géant de la musique Bud Grossman, avant de retourner là d’où il vient.

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Sans risquer grand-chose, on peut affirmer que les frères Joel et Ethan Coen sont de loin les plus grands cinéastes américains en activité. Même leurs œuvres les plus mineures sont toujours dignes d’un minimum d’intérêt. Là où n’importe quel réalisateur lambda se serait contenté de faire une simple comédie à quiproquos avec un pitch comme celui de Burn After Reading, les frères Coen sont parvenus à en tirer une fresque tragi-comique pleine de nigauds plus attachants que réellement consternants. Et lorsque les deux frangins se remettent aux choses sérieuses, cela donne No Country For Old Men, soit l’un des plus grands films américains de ces dernières années aux côtés du The Social Network de David Fincher. Les deux metteurs en scène sont à l’aise dans tous les registres : la comédie avec l’absolument hilarant The Big Lebowski, le film noir mélancolique avec The Barber ou Miller’s Crossing, le thriller avec Sang pour Sang ou encore le drame avec Fargo et bien sûr leur chef d’œuvre indétrônable Barton Fink. Ils sont aussi capables de jongler avec différents registres, que ce soit le singulier A Serious Man aillant une apparence moins facile d’accès ou le plus populaire et classique True Grit, western admirable sur lequel on les avait laissés.

En soi, une filmographie déjà bien remplie et surtout impeccablement construite. On retrouve à chaque fois leur humour absurde qui prend un malin plaisir à masquer la noirceur des intrigues pour mieux la révéler vers la fin de la projection pour qu’elle nous hante longtemps après avoir quitté la salle. On retrouve aussi un véritable amour pour les ratés et les personnages crétins. Non pas que les Coen aiment spécialement s’en moquer, mais ils adorent surtout les magnifier pour leur conférer à chaque fois une stature tragi-comique qui soit en même temps fascinante et respectueuse. Le crétin « coenien » a une nature pathétique qui le rend bouleversant et celle-ci amène ce malaise existentiel qui nous touche tous à transparaitre de manière encore plus grandiose et évidente. Une fascination pour les ratés qui rend leurs films à la fois émouvants mais aussi déprimants. C’est en voyant ces personnages esseulés à cause de leur nature de « looser », qui sont en train de passer à côté de leur vie et qui finissent souvent par s’en rendre compte au fil de leurs aventures, que l’on ressent ce trouble que parviennent si bien à instiller les frères Coen.

Là où les deux réalisateurs ont toujours fait fort, c’est dans leur capacité à ne jamais juger des personnages qui pourraient pourtant prêter à la moquerie facile. Si l’on rit souvent d’eux, on finit toujours par s’y identifier. Ils ont beau être idiots ou extrêmement maladroits, ils n’en restent pas moins des êtres humains rongés par les mêmes angoisses. Chez les frères Coen, même lorsque leurs héros sont rationnels, l’absurde est révélateur d’un monde dont la compréhension globale est impossible, car au-delà de notre entendement, et d’un mal-être individuel dû à cette même incompréhension de ce qui nous entoure et qui semble nous diriger bien malgré nous. C’est vers cette veine-là, moins proche de la bouffonnerie, que les frères Coen retournent avec leur nouveau film Inside Llewyn Davis. Un projet se déroulant dans les années 60 qui les ramènent à la comédie musicale après O’ Brothers et qui les oblige à se séparer temporairement de leur chef opérateur attitré (le meilleur au monde actuellement), Roger Deakins, qui était alors beaucoup trop occupé par le tournage du James Bond de Sam Mendes, SkyFall, sur lequel il a livré l’un de ses plus brillants résultats. Si on pouvait craindre quant à la qualité formelle du film lorsque le français Bruno Delbonnel fut annoncé comme remplaçant, un directeur de la photographie connu comme le fanatique des filtres jaunes et bleus surchargeant atrocement les longs métrages (notamment de Jean-Pierre Jeunet) sur lesquels il a travaillé, il faut bien reconnaitre que le résultat demeure admirable.

Malgré l’humour chaleureux du film, Inside Llewyn Davis dégage une atmosphère hivernale pas uniquement due à ses décors enneigés. L’image aux couleurs délavées, qui lorgne vers les photographies d’époque et qui frôle parfois magnifiquement le noir et blanc, y est pour beaucoup. Ce mélange entre une teinte bleutée glaciale qui correspond parfaitement à l’ambiance et de lumière blanche semblable à celle d’un spot sur une scène est d’une beauté de tous les instants. C’est aussi parce que le film, outre ses oripeaux de comédie, est un long métrage au final plus mélancolique que réjouissant et où un spleen sous-jacent est continuellement perceptible. C’est la force des comédies réussies que de faire rire sur des sujets sérieux tout étant capable, par l’humour, de faire naître un trouble chez le spectateur qui l’amène à la réflexion et à l’introspection. Un peu à l’instar d’un Judd Apatow dont les derniers films, et notamment le très beau This is 40, abordent le même schéma dans une optique similaire. Si l’on rapprochera judicieusement Inside Llewyn Davis à Barton Fink, les deux longs métrages relatant le chemin de croix de deux artistes au sein d’un monde qui ne les comprend pas et qui parait les brider, le dernier film de Joel et Ethan Coen est en fait plus semblable à The Big Lebowski et surtout à The Barber et à A Serious Man.

D’abord parce que l’humour y est nettement plus présent que dans un Barton Fink où il ne faisait vraiment que de sporadiques apparitions plus absurdes et décalées que foncièrement hilarantes. Aussi et surtout parce la narration d’Inside Llewyn Davis est davantage épisodique que continue afin d’aboutir à une conclusion révélatrice de l’état général du personnage principal. Inside Llewyn Davis a certes une apparence aimable mais le long métrage est en fait très cruel voire parfois franchement glauque. A l’instar de A Serious Man, Inside Llewyn Davis ne peut pleinement être analysé deux minutes après la fin de la projection. Il doit d’abord murir dans l’esprit du spectateur pour révéler toute son ampleur. Un temps aussi nécessaire pour que la diffuse sensation désagréable qu’il est parvenu à y introduire devienne patente. Comme leur comédie yiddish absurde, le dernier film des frères Coen commence comme une farce qui enchaine innocemment les séquences drôles. Ce n’est qu’au fur et à mesure que le film atteint un foisonnement thématique admirable et que l’on réalise que ce que l’on croyait être un artiste un peu à la ramasse n’est en fait rien d’autre qu’un personnage piégé par un enchainement d’évènements l’amenant à reconsidérer intégralement ce en quoi il croyait.

Ce personnage principal est Llewyn Davis, chanteur « folk » qui erre dans le Greenwich Village de New-York. Celui-ci est toujours sans le sou et va d’appartement en appartement pour se faire loger à l’œil pendant quelques nuits par ses nombreuses connaissances dont il ne sait au final pas grand-chose et qu’il considère plus comme des hôtels de fortune. Ce qui fait qu’Inside Llewyn Davis se démarque diamétralement, c’est qu’il adopte un rythme et surtout un fil conducteur narratif peu commun au point qu’il devient une œuvre bien plus admirable que de nombreux récents films musicaux. Là où la plupart des biopics actuels relatent l’ascension et parfois la chute temporaire d’un chanteur auquel le réalisateur confère toujours un ultime moment de gloire rédempteur (La Môme, Ray,…), le film des frères Coen raconte la décadence inéluctable d’un musicien raté jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’a pas ce petit « truc » qui aurait pu faire de lui un grand artiste à l’image de ce Bob Dylan qui clôt le long métrage. Inside Llewyn Davis est une histoire crépusculaire qui peut se voir à différents niveaux.

Elle l’est d’abord du point de vue de Llewyn. L’homme n’est plus tout jeune et semble se complaire dans un rythme de vie peu satisfaisant, qui l’empêche de s’épanouir et de vivre une vie d’adulte. Sa sœur a un enfant ; Jean (Carey Mulligan), une de ses ex-petites amies, s’apprête à s’installer avec celui qu’elle aime,… Llewyn vit comme un bohème alors qu’il a clairement dépassé l’âge à jouer le jeu de l’artiste incompris et itinérant. Arrivé à un point de rupture où il devient évident qu’il ne va pas pouvoir continuer longtemps à mener une telle existence, il se retrouve à la croisée des chemins. Il ignore s’il doit persévérer dans une voie artistique visiblement ingrate qui ne lui a jamais apporté la consécration dont il rêvait ou s’il doit reprendre un nouveau départ pour tâcher d’« exister » comme les autres. Il est à la fois à la recherche d’une intégrité artistique qu’il ne peut atteindre à cause des producteurs de musique et d’un moyen de se faire de l’argent. Qu’est-ce que l’art à ses yeux ? Une passion ou un simple métier devant lui faire gagner sa croute ? A trop tirer sur la corde et à persister presque mécaniquement dans un univers musical qui le refuse, Llewyn est au bout du rouleau. C’est un personnage épuisé qui traverse les épisodes de sa vie comme s’il s’agissait de songes. D’ailleurs les Coen ouvrent chaque fragment par le réveil de Llewyn et le closent par son assoupissement ; la photographie un brin cotonneuse renforce cette impression de rêve éveillé dans lequel se perd Llewyn, au même titre qu’il se perd dans ses propres illusions. Avant le réveil brutal par la réalité.

Ce côté crépusculaire est aussi perceptible à une échelle plus vaste. Inside Llewyn Davis relate la fin d’une époque. C’est le moment où la musique « folk » s’apprête à s’éteindre. Llewyn ne réalise que trop tard ce changement, lui qui se moque de la chanson de son ami Jim Berkey (Justin Timberlake) à laquelle il est contraint de participer pour une somme modique et qui est destinée à rencontrer un  grand succès. Llewyn a un train de retard et continue de s’accrocher au passé en refusant d’évoluer et d’oser se projeter dans l’avenir comme le fait son entourage. Lui qui répète à chacun de ses concerts dans le petit bar « Gaslight » que la chanson qu’il vient d’interpréter n’est pas toute récente mais qu’elle n’a pas pris une ride se fera damer le pion par le vent de fraicheur qu’amène un Bob Dylan. Son entourage s’éparpille. Jean veut « essayer » d’aller s’installer en banlieue, une ancienne copine que Llewyn avait engrossée a osé retourner s’installer dans sa ville natale. Le Village se vide. Et si Llewyn n’a jamais osé grand-chose dans sa vie, se contentant de voir venir les choses au jour le jour, il commence lui-aussi à aspirer à un changement. Llewyn s’évertue à percer dans le folk alors que celui-ci est en train de mourir sous la forme qu’il a toujours connu. Ce désenchantement se ressent dans le climat glacial dans lequel se déroule l’histoire. C’est une période où la nature s’endort, meurt d’une certaine façon, en attendant une renaissance printanière à l’instar de la musique « folk » à cette époque.

Sauf que de printemps, Llewyn n’est pas sûr d’en voir un. Y croyant encore un peu, il s’élance hors du Village pour aller braver le monde au-dehors tel un jeune homme quittant le foyer familial. Au cours de ce voyage décisif aux allures de « road movie » et où il part à la rencontre de son destin, Llewyn a plusieurs révélations qui l’amènent à ouvrir les yeux sur sa propre situation, piégée dans un entre-deux où il ne parviendra à s’intégrer dans aucun des camps. Comme lui dira le producteur Bud Grossman (le trop rare et très intense F. Murray Abraham qu’on est heureux de revoir cette année après son petit rôle dans Dead Man Down), lors d’une rencontre qui figure comme le climax du film et l’apogée cruciale de sa carrière, Llewyn n’est pas mauvais musicien mais il n’est pas assez bon. Trop tourné vers le passé pour se connecter avec le monde malgré sa jeunesse ; incapable de se renouveler à cause de son âge trop « élevé ». Une séquence nocturne sur une route enneigée où Llewyn fait une rencontre inopinée marque le point de non-retour crucial pour le personnage qui a une forme d’illumination quasi-céleste ; un peu à la manière d’une très belle séquence du Rango de Gore Verbinski dans laquelle le caméléon éponyme, au pied du mur, osait traverser une voie bétonnée pour aller au-delà de son univers afin de comprendre qui il est et ce qu’il veut vraiment (il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose de plus cinématographique qu’une route américaine sous un clair de Lune).

Ce mysticisme n’était pas quelque chose d’absent dans la filmographie des frères Coen. Des personnages surréalistes apparaissent régulièrement dans leurs longs métrages et jouent souvent un rôle de premier plan quant au parcours des personnages principaux. Le cow-boy de The Big Lebowski était clairement un personnage à part qui semblait tout savoir ; le terrifiant Chigurgh dans No Country for Old Men paraissait avoir toujours plusieurs longueurs d’avance sur ces adversaires comme s’il les voyait malgré les kilomètres le séparant d’eux ; la présence indicible d’un être omnipotent dans A Serious Man ; ou encore le charmant voisin boxeur de Barton Fink incarné par John Goodman dont l’ultime apparition mythique confinait au fantastique. Un mysticisme qui se sert toujours d’une fascination des frères Coen pour une mythologie on ne peut plus américaine : la Prohibition dans Miller’s Crossing, le mouvement hippie dans The Big Lebowski, le Far West dans True Grit et dans No Country for Old Men,… Dans Inside Llewyn Davis, cette fascination est tournée vers le Greenwich Village de New York, vrai quartier qui a vu l’émergence de la scène « folk ». Un lieu connu dans les années 50 et 60 pour sa grosse communauté d’artistes, dont le chanteur-guitariste Dave Von Ronk qui a inspiré de manière un peu lointaine le personnage de Llewyn.  

On retrouve aussi une évocation de la « beat generation » avec cette aspiration à être un artiste/écrivain/musicien sans le sou arpentant les villes et allant à la rencontre des gens (un peu à la Jack Kerouac). D’ailleurs, la présence de l’acteur Garrett Hedlund n’y est peut-être pas pour rien puisqu’il avait déjà interprété l’un des rôles principaux de la récente adaptation cinématographique par Walter Salles du mythique roman « Sur la route ». Cet ensemble admirable est aussi délicieusement relevé par un casting génial : John Goodman est un voleur de « show » dès la dixième seconde de sa première apparition, Justin Timberlake est de nouveau convaincant, et même l’assez insipide Carey Mulligan interprète ici avec jubilation une jeune femme jurant comme un charretier mais aux angoisses immenses. Mais ce film rythmé comme un morceau de « folk » (la séquence d’ouverture étant la même que la séquence finale, ce qui donne l’impression d’un éternel retour en boucle à l’image d’un vieux vinyle) est littéralement porté par Oscar Isaac que l’on avait auparavant vu en rôles secondaires dans Robin des Bois de Ridley Scott et dans Drive de Nicolas Winding Refn. Il trouve là son premier grand rôle principal. Et il y est évidemment impérial ; nul doute qu’après cettefabuleuse plongée fantasmée et nostalgique à l’intérieur de Llewyn Davis, l’acteur va se retrouver très demandé à Hollywood. Une belle carrière, c’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter.

NOTE : 9 / 10

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