Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
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Film français sorti le 9 octobre 2013
Réalisé par Abdellatif Kechiche
Avec Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Salim Kechiouche,…
Drame
A quinze ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve…
C’est peu dire que La Vie d’Adèle par Abdelatif Kechiche a fait l’effet d’une bombe aux yeux des nombreux journalistes presents à Cannes. Au sein d’une Compétition très en forme qui voyait, parfois contre l’avis des critiques, des cinéastes confirmés comme Farhadi, les frères Coen ou encore Refn livrer de grands films et qui voyait l’accumulation de quelques grands noms comme Gray, Polanski, Jarmusch ou encore Soderbergh, le nouveau film du réalisateur français le plus surcoté de la décennie précédente pouvait avoir de faux airs de long métrage mineur potentiellement franchement rébarbatif. Trois heures sur une histoire d’amour entre deux jeunes femmes, cela paraissait à la fois trop court pour un tel sujet et trop long quand on se souvient des digressions interminables qui plombaient déjà les précédents films du cinéaste. Peu importe puisque ce dernier dispose d’une bonne partie des critiques qui sont acquis à sa cause, le vénérant et le désignant comme le plus grand réalisateur français de notre époque. Sous son apparence de film modeste moins médiatisé, La Vie d’Adèle était en fait, aux yeux des adeptes de la Croisette, un évènement cinématographique hautement anticipé.
Sans surprise, le nouveau bébé de Kechiche a été loué par une presse en extase qui ne cessait de répéter à quel point le film était puissant et que son duo d’actrices « illuminait » l’écran ; bien que ces admirateurs hystériques semblaient réduire leur performance à cette désormais fameuse scène d’amour explicite de huit minutes. De là à penser qu’une bonne partie de la critique, encore composée majoritairement d’hommes, avait été aveuglée par ce morceau de bravoure qui ne compose qu’une partie très mineure du long métrage, il n’y avait qu’un pas. Au moins le film bénéficiera d’un chouette argument publicitaire qui devrait lui conférer en plus quelques centaines de milliers de spectateurs curieux de voir cette fameuse scène « hot » élaborée par des actrices « respectables ». Et ce, malgré les problèmes avec la commission de censure qui pourraient se présenter et réduire son public (bien que sa récente consécration cannoise devrait constituer pour lui un argument de poids). De manière tout aussi prévisible, le film a reçu la Palme d’or de la part d’un jury parait-il divisé en deux camps ; il n’est pas absurde de penser que Spielberg devait vraisemblablement pencher davantage pour le plus américain Inside Llewyn Davis des frères Coen, ou pour Le Passé de Farhadi et Tel Père, Tel Fils de Hirokazu Koreeda dont les thématiques entrent nettement plus en résonnances avec la carrière du prestigieux metteur en scène qu’une histoire romantico-érotique entre deux personnages féminins.
Hourra pour le cinéma français ! Il n’empêche que les quelques détracteurs farouches du cinéaste étaient en droit d’être dubitatifs, en particulier en ce qui concerne les antécédents d’Abdelatif Kechiche. Si son premier film, La Faute à Voltaire, n’a pas eu le retentissement qu’il souhaitait, son second film L’Esquive le propulsa dans le cercle fermé des « cinéastes français de génie » aux yeux d’une presse qui ne savait plus comment se contenir. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir un travail de mise en scène qui frisait le néant, doublé d’un montage peinant à masquer les divers faux raccords inhérents à ce mélange de longs plans séquences improvisés par un Kechiche qui s’intéressait davantage à ses acteurs qu’à ses images. Un aspect qui ne dérange visiblement pas les adorateurs du film alors que le 7ème art est avant tout supposé être celui de l’image mobile, du cadrage et du découpage. Rebelote avec le hautement surestimé La Graine et le Mulet. Kechiche ne fait montre d’aucun autre vocabulaire que celui du gros plan interminable dans le but de scruter le visage de ses acteurs en roue libre. Advienne que pourra : le film se fait par un recollage laborieux sur la table de montage.
Certes, le grand Terrence Malick est un adepte extrême de cette méthode de réécriture filmique lors du tournage et surtout de la postproduction. Or les films du réalisateur de La Ligne Rouge ont une narration plus elliptique et évocatrice qui n’a donc pas à s’embarrasser des fautes de raccord puisque il y a rarement de dialogues ou d’actions continus. Accessoirement, Malick livre des images un milliard de fois plus belles et évocatrices que des films entiers de Kechiche. L’ennui, c’est que ce dernier est un réalisateur de la parole et qu’il est bien plus captivé par des pages de dialogues (ou des minutes de répliques, puisque ses scénarios ne sont pas très respectés) que par la manière de les filmer. Or il devient bien plus difficile de coller différents morceaux entre eux lorsque ceux-ci n’ont pas été pensés en amont et qu’ils doivent en plus permettre une continuité dans une même séquence. Ce recollage artificiel peine alors à cacher quelques grosses fautes de raccord. Et l’unique moyen de s’en protéger est de réduire considérablement sa palette de metteur en scène, c’est-à-dire en ne filmant que des visages en gros plans dans des champs-contrechamps d’un archaïsme absolument effarant. En outre, il ne sera pas surprenant d’apprendre le mépris absolu de Kechiche pour ses techniciens. Si l’affaire a été révélée, puis vite étouffée, au sujet du tournage de La Vie d’Adèle, il n’est surtout pas nouveau. Comment cela aurait-il pu en être autrement pour des films aux factures formelles aussi pauvres que L’Esquive ou La Graine et le Mulet ?
On pourra toujours arguer que de très grands réalisateurs se sont parfois comportés avec leurs équipes comme de véritables enflures. C’est vrai dans le cas de génies comme Stanley Kubrick, James Cameron, Hayao Miyazaki, David Fincher ou encore William Friedkin. Mais là où leurs exigences exacerbées, leurs pointillismes maniaques et leurs caractères de cochon permettaient à leurs techniciens de se surpasser (parfois dans des conditions frôlant le harcèlement moral) pour livrer des séquences et des images qui restent gravées dans les mémoires cinéphiliques, cette attitude de Kechiche prend au mieux la forme d’une méconnaissance et d’un désintérêt total pour tout ce qui a trait à la technique cinématographique (dans ce cas, pourquoi faire des films quand le théâtre permet de se focaliser davantage sur les acteurs et les dialogues ?), et passe au pire pour la condescendance d’un cinéaste ayant pris le melon et ne s’intéressant pas aux petites gens qui font parfois bien plus pour un film qu’une starlette capricieuse. On aurait pu comprendre, à défaut d’excuser, un tel comportement si cela permettait au cinéaste de transcender son art ; ce n’est pas le cas de Kechiche. Les techniciens en colère n’auront même pas le droit à des remerciements de sa part lors de son discours à la Cérémonie de clôture. Pas plus que ne seront mentionnés « Le Bleu est une couleur chaude », la B.D. originale (pardon, l’appellation est « roman graphique » lorsqu’il s’agit d’un film d’auteur « sérieux »), et sa conceptrice Julie Maroh puisque La Vie d’Adèle vient bien sûr du don quasi-divin de Kechiche.
La Vie d’Adèle est donc un film paradoxal. Il dispose de tous les défauts précités. Bien que le film soit davantage agréable à l’œil grâce à sa photographie plus lumineuse, la grammaire cinématographique est toujours aussi sommaire (90% de gros plans en caméra portée). Kechiche veut prendre sur le vif et à hauteur d’homme comme s’il était un reporter invisible. Il veut se plonger dans cette illusion d’un cinéma pouvant montrer la vérité au lieu d’envisager qu’il peut la révéler de manière bien plus pertinente par le biais du trucage. Au programme aussi : absence de B.O. extradiégétique pour faire réaliste et pratique récurrente de l’improvisation qui finit par devenir un gimmick paradoxalement assez artificiel. A cause de cette dernière, on se retrouve avec des séquences longues plus ou moins inutiles à la progression de l’histoire. Résultat : la scène où Adèle apprend à manger des huitres (symbole très subtil !) et les pas moins de cinq séquences dénuées d’enjeu où elle apprend à des enfants à lire prennent au moins autant de places que l’une des séquences pivots de l’intrigue voyant la très violente engueulade entre Adèle et sa petite amie pour qui elle éprouve une passion dévorante. Pourtant, La Vie d’Adèle marque un bond qualitatif effarant dans la carrière de Kechiche. On pourrait dire qu’il n’est pas difficile de faire quelque chose de plus intéressant et réussi que L’Esquive, mais la réussite relative de son dernier film n’en est pas moins inattendue. Mais si, après avoir fait des chefs d’œuvres comme Les Duellistes, Blade Runner ou Alien, Ridley Scott est capable de réaliser des étrons comme Une Grande Année, Mensonges d’Etat, Robin des Bois ou Prometheus, pourquoi l’inverse serait-il impossible ?
D’un point de vue général, les trois heures du film passent bien mieux que ce que l’on pouvait craindre a priori. Les quatre-vingt-dix premières minutes sont même passionnantes et sonnent juste très régulièrement. Certes, cela vient moins de la réalisation de Kechiche que par la façon dont il a poussé ses actrices à aller dans leurs derniers retranchements. Et cela ne s’applique pas uniquement aux scènes de sexe qui ont tant émoustillé la Croisette (on aurait du mal à leur donner tort quand on voit les dites-séquences d’une sensualité, d’une crudité, d’une bestialité mais aussi d’une pudeur rarement atteinte dans un long métrage). L’inconnue Adèle Exarchopoulos se donne d’autant plus à fond qu’elle est de tous les plans du film. Elle est bien plus convaincante que Léa Seydoux qui incarne Emma aux cheveux bleus. Si elle est loin de démériter, notamment à la vue de son statut d’actrice internationale, Seydoux a un jeu plus mécanique, moins naturel et spontané. La limite est que les deux actrices interprètent moins qu’elles « performent ». D’où le fait que le spectateur sorte occasionnellement au cours du film en réalisant, impressionné, qu’« elles font ça pour de vrai ! ». Néanmoins, tout ce qui tient à l’éveil sexuel, au désir adolescent et à la peur du regard des autres pendant cette première moitié est une réussite totale. C’est lumineux, c’est crédible, c’est bouleversant et c’est surtout à mille lieux des drames pompeux se déroulant dans un Paris bobo que le cinéma français nous livre chaque année. Les premières rencontres entre Adèle et cette femme aux cheveux bleus dégagent une tension charnelle et un parfum de mystère qui rendent ces longues séquences de dialogues absolument captivantes.
Plus fort encore : La Vie d’Adèle n’est en rien un film militant. Il est évidemment déjà récupéré par le débat entre antis et pros mariage gay, d’autant plus que le jury international en a fait, probablement involontairement, un symbole en lui donnant une Palme le jour de la dernière « Manif pour tous ». Pourtant, la grande réussite du film est d’être l’un des premiers en France à ne pas traiter cette histoire d’amour lesbienne comme une romance strictement homosexuelle mais bien universelle. La Vie d’Adèle est à même de toucher les hétéros, les gays, les lesbiens,… C’est la force d’un film qui avant tout soutenu par ses deux actrices principales. Mais le tableau n’est malheureusement pas idyllique. Une fois passé ces quatre-vingt-dix minutes merveilleuses, le long métrage s’essouffle et tire sur la corde pour finir par rater complètement sa dernière demi-heure. Les raisons sont multiples. D’abord parce que le film est nettement moins pertinent lorsqu’il s’intéresse à la façon dont se délite la relation entre les deux femmes. Le chemin, la narration et les rebondissements sont plus balisés. C’est aussi cette seconde partie qui compte le plus de séquences franchement digressives. Précisons que cette critique se fait à partir de la copie de trois heures présentées à Cannes puis à Paris lors d’une unique projection publique. Ces longueurs seront peut-être intelligemment coupées par Kechiche avant la sortie du film, dans cinq mois. C’est néanmoins peu probable quand on voit les précédents films du cinéaste et que l’on ajoute que la Palme le dissuadera de trop changer son œuvre en risquant de la « saborder ».
Si La Vie d’Adèle montre subtilement la naissance d’un amour, il bâcle complètement sa disparition. Un autre ennui vient une fois que le couple s’installe ensemble. Emma, ayant subi un changement majeur qui marque le basculement du film, perd de son attrait et de son mystère pour finir à un moment par être très antipathique. Au point qu’on finit par se demander pourquoi Adèle s’y accroche désespérément. Cela aurait pu ne pas être dérangeant. Le film étant perçu du point de vue de cette même Adèle, on aurait pu y déceler une désillusion logique qui amène à la lente destruction inéluctable de cette relation autrefois passionnelle. L’ennui est que Kechiche y ajoute lourdement l’idée d’un conflit de classes sociales pour expliquer l’échec de la relation, et qu’il ne semble pas forcément en faveur de son héroïne pour privilégier une morale plus consensuelle voire franchement douteuse sur les bords. Adèle, d’origine modeste, aspire à un métier dans l’enseignement ; Emma cherche à s’imposer dans un milieu artistique. La première admire la culture et le talent de la seconde ; la seconde croit en toute suffisance que la première s’inscrit dans ce type de chemin professionnel par défaut. Là où ça se complique c’est que la famille de la première regarde « Question pour un champion », ne connait pas grand-chose en cuisine ni à la valeur de la culture, est matérialiste et a évidemment des préjugés sur les homosexuels. La famille de la seconde est raffinée, se passionne pour l’art et est évidemment constituées de gens très ouverts d’esprits, voire « cools ».
On croit un moment que Kechiche fait une critique de ce milieu lors d’une longue fête où Adèle observe les amis pédants d’Emma, mais il s’avère en fait que les dernières séquences accréditent l’idée que c’est l’héroïne qui est en tort aux yeux de Kechiche. Difficile de voir autre chose pendant les trente dernières minutes qu’une jeune fille dépitée, abattue, qui court après Emma comme une junkie après une dose d’héroïne. Après cela, comment voir dans le film le parcours d’une jeune fille adulte qui s’affirme en tant que femme autonome faisant ses propres choix ? Au contraire, Adèle est incapable de passer à autre chose et semble éternellement soumise à cette Emma pour qui elle fait office de femme de ménage pendant que la jeune artiste tente égoïstement de percer en tant que peintre. Mais c’est surtout la dernière scène qui claque comme une forme de punition pour Adèle et qui n’amène pas trop à comprendre un autre but à ces derniers rebondissements que celui de faire payer à la jeune femme son écart de conduite. Pas sûr donc que le film soit aussi audacieux et impertinent que prévu. L’ordre des choses doit être conservé coûte que coûte. La morale est sauve. Reste l’émerveillement initial qui parvient à ne pas être effacé par une dernière heure de plus en plus classique, vide, désincarnée, bien-pensante et noyée sous un flot toujours plus continu de citations artistiques assénées au burin.
NOTE : 6.5 / 10