Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film français sorti le 24 avril 2013
Réalisé par Michel Gondry
Avec Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy,…
Comédie dramatique, Fantastique
L’histoire surréelle et poétique d’un jeune homme idéaliste et inventif, Colin, qui rencontre Chloé, une jeune femme semblant être l’incarnation d’un blues de Duke Ellington. Leur mariage idyllique tourne à l’amertume quand Chloé tombe malade d’un nénuphar qui grandit dans son poumon. Pour payer ses soins, dans un Paris fantasmatique, Colin doit travailler dans des conditions de plus en plus absurdes, pendant qu’autour d’eux leur appartement se dégrade et que leur groupe d’amis, dont le talentueux Nicolas, et Chick, fanatique du philosophe Jean-Sol Partre, se délite.
Michel Gondry est un des réalisateurs français les plus connus au monde à l’heure actuelle. Faiseurs de clips à ses débuts, il gagna ses galons en adaptant de brillants scripts de Charlie Kaufman : Human Nature et le très émouvant Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Après le succès populaire et critique de ce dernier, Gondry se fit une place dans le cinéma américain en mettant en scène la comédie Soyez-sympas, rembobinez ainsi que le « blockbuster » The Green Hornet. Malgré sa nationalité, Gondry n’avait jusque-là fait qu’un seul long métrage français avec La Science des Rêves. Après le très imparfait huis clos intimiste et adolescent The We and the I, il revient dans l’hexagone avait ce qui est, sans aucun doute possible, son projet le plus ambitieux à ce jour : L’Ecume des Jours. L’adaptation d’un livre absolument adulé et d’une noirceur absolue écrit par Boris Vian. Une œuvre culte qu’il était difficile, voire quasiment impossible, de transposer sans risquer de trahir l’essence du bouquin et, par conséquent, de s’attirer l’ire des nombreux spectateurs français qui en ont fait leur livre de chevet. L’ouvrage est l’un des romans les plus aboutis du courant surréaliste et il apparait comme normal d’être angoissé à l’idée de voir cette histoire sur un grand écran alors qu’elle était de toute évidence faite pour rester couchée sur le papier. On en revient alors à une vieille problématique : l’image peut-elle remplacer n’importe quel mot ou tournure de phrase ? Est-il possible d’adapter tous les livres au cinéma ? Le cinéma peut-il aussi bien exprimer ce que tous les mots de la langue française parviennent à signifier ?
Evidemment, malgré le talent de Gondry, L’Ecume des Jours est une inévitable demi-réussite. Notons d’abord, et c’est déjà beaucoup, que le film est loin d’être catastrophique. Mais on ne cesse de penser, pendant la projection, que le long métrage aurait pu être bien meilleur. Ça fait longtemps qu’un film français n’avait pas dévoilé un tel potentiel. Pour être clair, L’Ecume des Jours par Michel Gondry aurait pu (dû ?) être un chef d’œuvre. En effet, le triste roman d’amour de Boris Vian déploie un monde fantaisiste qui est en cohésion totale avec le style « bric-à-brac » et le sentimentalisme cruel de Gondry. Difficile de nier sa légitimité sur ce projet quand on se souvient d’Eternal Sunshine, où les trouvailles de mise en scène, toutes plus ludiques les unes que les autres, dévoilaient par petites touches une forte mélancolie émanant d’un récit bien plus déprimant que ne le laissait supposer son emballage de « rom-com ». Mais au final, le dernier long métrage de Michel Gondry est clairement ce que l’on appelle un « film malade » : un projet trop lourd pour son réalisateur qui a fini par s’effondrer sur lui-même à cause du poids de ses ambitions démesurées.
On pourra toujours légitimement dire qu’un film imparfait est forcément plus intéressant qu’un long métrage impeccable. La perfection est lisse et il n’y a jamais grand-chose à en dire. L’Ecume des Jours a d’irréductibles défauts mais ses qualités ne se laissent pas noyer dans l’ensemble. L’impression générale montre que, malgré de gros problèmes de narration, de mise en scène et d’empathie pour les personnages, le film est capable de dévoiler de vrais morceaux de cinéma qui amènent à relativiser, voire à excuser, certains de ses écarts. Peut-être que ces difformités étaient le prix à payer pour avoir droit sporadiquement à des éclairs de génie comme on en a pas souvent vu dernièrement dans notre cinéma français très frileux. Car le dernier long métrage de Gondry est l’une des plus grosses productions hexagonales de l’année. Or, dans un cadre où on ne trouve que des comédies friquées pour « prime time » télévisuel et des drames d’auteurs pour « bobos » concernés, l’existence d’un « blockbuster » expérimental dans notre pays est à la fois surprenante et rassurante. Et tant pis si le résultat n’est pas immense, les intentions l’étaient pour une fois.
Qu’est-ce qui marche dans L’Ecume des Jours ? Tout l’aspect technique d’abord. Gondry, affublé d’une foultitude de moyens, semble atteindre son apogée. Les multiples effets visuels sont d’une poésie rare et rendent souvent évidente la symbolique qu’ils sous-entendent. C’est une œuvre folle dans laquelle foisonne une jungle d’idées bricolées qui permettent de garder un rythme constant et de donner au film ses quelques touches d’humour salvatrices au vue de la noirceur de l’intrigue. On nage en plein conte déjanté. Certains moyens de mise en scène sont d’une intelligence rare dans leur manière de détourner les codes et les représentations pour mieux évoquer cinématographiquement parlant des ambiances, des dynamiques, des émotions. Gondry parvient aussi à rendre acceptables et esthétiques certaines scènes sans enlever leur gravité ; à l’image de ces séquences à l’intérieur du corps de Chloe (Audrey Tautou) qui voient le développement du terrible nénuphar. Enfin, cette surabondance d’effets spéciaux permet de rendre tangible le surréalisme de l’univers imaginé par Boris Vian. Un surréalisme absurde qui passe mieux que dans le Wrong de Quentin Dupieux, bien que l’on frôle l’asphyxie à certains moments.
Et c’est là où la forme du film amène ses limites. Cette surcharge d’images poétiques, qui ne cessent de nous rappeler que nous ne sommes pas dans le monde que nous connaissons, tend à nous repousser des personnages et à nous empêcher de ressentir l’universalité du propos. L’objet est trop absurde pour qu’on puisse se concentrer, aux moments adéquats, à la terrible trivialité de son histoire (la maladie et la dépression). L’un des échecs de L’Ecume des Jours est de rester au statut de beau livre d’images trop froides. On ne rentre jamais dans l’histoire et on observe ces expérimentations visuelles avec plus ou moins d’intérêt ou d’amusement. L’échec du film est tout simple et vient du fait que l’on s’extasie davantage devant les trucages que devant ce qu’ils symbolisent. On se délecte à voir la dégradation de l’environnement, qui devient plus sombre et oppressant au fur et à mesure que le personnage principal (Romain Duris) plonge dans la dépression devant la maladie mortelle de sa bien-aimée, mais on n’en est jamais vraiment ému. Le problème vient peut-être aussi de son casting, composé évidemment que de « têtes d’affiche » afin d’attirer le public pour qu’il rentabilise ce très cher objet difforme. Il y a donc un Romain Duris plutôt convaincant, une Audrey Tautou qui rejoue encore une fois comme du temps d’Amélie Poulain, un Omar Sy sympa mais qui est comme dans toutes ses précédentes prestations, ou encore un Gad Elmaleh qui, étonnement, demeure celui qui s’en tire le mieux dans son rôle d’accroc au génie littéraire (ou faux prophète charismatique) Jean Sol Partre (Philippe Torreton).
On reconnait tout ce petit monde et l’implication du spectateur est automatiquement freinée par la qualité plus que fluctuante de leur jeu d’acteurs. Et là où le final devrait littéralement bouleverser, l’une des raisons pour lequel le livre de Boris Vian est si apprécié, on ne ressent qu’une désagréable impression. Ce n’est pas si mal pourrait-on rétorquer. Il est déjà très rare d’emporter un trouble après la projection d’un film. Difficile de nier que l’on ressent une chape de plomb au-dessus de nos têtes une fois que le générique de fin est lancé. Et le lent passage au noir et blanc, quasi-invisible à remarquer, lors de la dernière demi-heure pour renforcer le désespoir du personnage principal, n’y est pas pour rien. Mais là où L’Ecume des Jours aurait pu nous remuer jusqu’à bien après la fin du film, il s’avère qu’il ne réussit qu’à nous faire sentir cette noirceur au lieu de nous l’infuser. On sent que l’histoire est triste mais on ne l’est pas. Mais s’il est regrettable que le film ne soit pas aussi « grand » que l’on aurait pu espérer, le dernier long métrage de Gondry reste à voir. Ne serait-ce que pour soutenir ce genre d’initiative que l’on espère plus fréquente dans le cinéma français. Et ce, même si cela signifie avoir des films à moitié réussis. Au moins ces derniers ne se contenteront plus de rester dans leur pré carré stéréotypé, moralisateur et ennuyeux pour partir à l’aventure, voire à oser se tromper.
NOTE : 6.5 / 10