Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film franco-iranien sorti le 17 mai 2013
Réalisé par Asghar Farhadi
Avec Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Ali Mosaffa,…
Drame
Après quatre années de séparation, Ahmad arrive à Paris depuis Téhéran, à la demande de Marie, son épouse française, pour procéder aux formalités de leur divorce. Lors de son bref séjour, Ahmad découvre la relation conflictuelle que Marie entretient avec sa fille, Lucie. Les efforts d’Ahmad pour tenter d’améliorer cette relation lèveront le voile sur un secret du passé.
Asghar Farhadi est un des cinéastes iraniens les plus connus en France. Il a une carrière pour l’instant assez courte mais il a atteint une renommée internationale à partir de son quatrième film seulement. Avec A propos d’Elly, Farhadi remportait l’Ours d’argent du meilleur réalisateur au Festival du Film à Berlin en 2009. Deux ans plus tard, il obtenait un succès croissant avec Une Séparation qui, en plus d’enchainer les prix prestigieux comme l’Ours d’or à la Berlinale, le Golden Globe, le César et l’Oscar du meilleur film étranger, a eu droit à une magnifique réception publique et critique à travers le monde, et notamment par chez nous où il constituait une exception au box-office. En effet, rare sont les films en langue persane qui parviennent à flirter avec le million d’entrées dans notre bonne France où règne cette Exception Culturelle si enviée par les autres pays et qui élève les réalisateurs au rang d’auteurs prestigieux (la même Exception qui fait un triomphe à Iron Man 3 avant de se précipiter sur la dernière comédie de Dany Boon produite pour quinze millions d’euros par TF1). Pour son nouveau film, Farhadi est directement allé tourner dans ce pays qui a fait honneur à son très beau drame ayant les oripeaux d’un thriller.
Le Passé est une sorte de continuation d’Une Séparation, que ce soit d’un point de vue formel et narratif. Ce dernier s’ouvrait sur une séquence voyant une femme qui demandait le divorce. Tout le reste du long métrage voyait le lent et inexorable éloignement des deux anciens membres du couple pendant que l’ex-mari dépassé se faisait prendre dans un engrenage vicieux après avoir cédé à un geste trop brusque dû à l’épuisement que lui causait sa nouvelle situation de père célibataire. Dans Le Passé, le divorce, s’il n’est pas encore officiellement déclaré, a déjà été consommé depuis longtemps. Après le choc violent de la rupture doit venir le temps du pardon et de l’oubli. C’est vers cela que tendent les personnages du long métrage à travers un imbroglio relationnel assez terrible qui n’est pas éloigné de la grande tradition tragédienne (Farhadi a notamment débuté en tant que metteur en scène de pièces de théâtre). Cependant, contrairement à bon nombre de cinéastes qui se sont contentés d’obtenir un diplôme dans une école de cinéma pour se voir accrédité un quelconque génie, Farhadi est un artiste qui sait se servir d’une caméra pour révéler par l’image ce que son scénario et ses dialogues ont de sous-jacents.
On n’évite pas quelques dialogues trop écrits, un écueil récurent dans les drames francophones, et une certaine mécanicité dans le déroulé d’un récit qui s’étire parfois un peu trop. Il y a quelques coups de mou dans Le Passé, en particulier lors de la seconde moitié du long métrage. Farhadi s’acharne à bien régler tous les dilemmes hantant ses héros à force de rebondissements et, parfois, en essayant de les en dédouaner. Bref, pour cela, il dépasse allègrement la durée de deux heures ce qui amène le film à légèrement tirer sur la corde. Or le final est paradoxal. Si l’ultime plan séquence qui clôt le film est d’une puissance certaine, au point que l’on peut supposer qu’il était peut-être même le point de départ du projet de Farhadi, il amène la fin tant espérée par le spectateur de manière bien trop abrupte. Celle-ci laisse la question la plus importante du long métrage en suspens et empêche de considérer le film comme pleinement achevé. Il y a un arrière-gout amer et on finit par se demander à quoi a servi toute cette agitation alambiquée si c’est pour l’achever d’une manière aussi peu satisfaisante pour tous ces protagonistes que Farhadi s’était pourtant échiné à retirer de la mélasse.
Mais comme dans beaucoup de drames français, la réussite du dernier long métrage de Farhadi tient avant tout dans l’interprétation assez hallucinante de ses acteurs. La presse à Cannes a beaucoup fait état de l’implication énorme d’une Bérénice Bejo que l’on ne saurait plus considérer comme une actrice de seconde zone depuis sa magnifique performance dans The Artist de Michel Hazanavicius, où elle tenait brillamment tête à un Jean Dujardin en pleine possession de ses moyens. Autant le reconnaitre, elle est sublime et livre une grande performance dévoilant toutes les facettes les plus ambigües de son personnage. Le choix d’une actrice encore relativement « peu » connue est judicieux quant à la possibilité du spectateur à se projeter dans le personnage qu’elle incarne, là où une icône starifiée comme Mario Cotillard, premier choix du réalisateur avant son désistement pour le prochain James Gray, The Immigrant, aurait pu créer une distance émotionnelle. Tahar Rahim dispose d’un rôle moins voyant et il a l’intelligence de ne pas faire dans le surjeu dramatique. L’anti-héros inoubliable d’Un Prophète continue de démontrer qu’il est vraisemblablement l’un des acteurs français les plus talentueux de sa génération.
Mais les « enfants de Cannes », tous les deux ayant été révélés sur la Croisette dans des rôles fondamentaux dans leur carrière, ne sont peut-être pas les plus impressionnants malgré l’extase des critiques à leur sujet. Car les journalistes sont bien peu à souligner la performance des enfants qui ne déméritent pas moins dans des rôles tout aussi délicats. On pense notamment à l’inconnu Elyes Aguis qui interprète un petit garçon meurtri, à la fois adorable et saisissant lors de ses crises de colère. Et on pense surtout à Pauline Burlet, jeune fille pivot de l’intrigue cachant un terrible secret qui la ronge abominablement et qui, une fois révélé, pourrait faire éclater cette illusion de bonheur qui règne au sein de cette famille nouvellement recomposée. Mais le plus émouvant, car peut-être le plus discret, est Ali Mosaffa. En effet, il dispose du rôle plus ingrat d’observateur, de confident et de réconciliateur. Un rôle faussement passif qui l’oblige souvent à se retrouver en arrière-plan, au point de logiquement disparaitre pendant ces vingt dernières minutes qui doivent voir la résolution du conflit par les personnages directement concernés.
Mais là où Tobey Maguire, dans un rôle assez similaire dans le récent Gatsby le magnifique, se révélait d’une insipidité sans nom, Ali Mosaffa parvient à amener les touches nécessaires d’humanité et de tendresse qui rendent le film supportable malgré son sujet terrible. Un scénario d’une grande noirceur qui aurait pu plomber Le Passé, d’autant plus que ce dernier arbore une photographie assez sombre. Néanmoins, si le film n’est pas forcément très optimisme, il ne s’enferme pas dans un pessimisme absolu et gratuit. Il y a davantage une mélancolie qui se dégage de ce long métrage qui n’est pas dénué de moments et de séquences très émouvantes. A l’instar d’Une Séparation, les passages clés et dramatiquement forts du Passé sont filmés comme des scènes de thriller. On tremble avec les personnages lorsque ceux-ci doivent avouer leurs fautes, on est estomaqué par les disputes qui s’apparentent presque à des combats à mains nues, on a le cœur noué face au désarroi de ces individus et on panique en réalisant que le conflit s’envenime à un tel point qu’une conclusion négative apparait de plus en plus inéluctable au fur et à mesure que progresse l’intrigue.
Par contre, s’il est certainement plus poignant que le précédent long métrage d’Asghar Farhadi, Le Passé ne dispose pas de ce second degré de lecture, plus politique, qui conférait un intérêt plus large à Une Séparation. Ce dernier, par le biais d’un drame familial, parvenait aussi à parler plus généralement de l’Iran. A quelques jours de la Cérémonie de clôture du 66ème Festival de Cannes, où le film faisait figure d’évènement avant même sa projection lors de la Compétition officielle, Le Passé n’apparait pas forcément comme une future Palme d’or, bien que Steven Spielberg puisse ne pas y être totalement insensible au vue des thématiques brassées : une histoire perçue par des enfants, la perte de l’innocence, la division de la cellule familiale et le divorce, évènement traumatisant dans la jeunesse du réalisateur d’E.T.,… Mais c’est indéniablement un beau drame sur la difficulté à se libérer des erreurs et des accidents du passé que l’on retrouvera sans aucun doute l’année prochaine lors de la future cérémonie des Césars.
NOTE : 7 / 10